Le taxi roulait à vive allure, comme roulent les taxis d'Alger. Les temps ne sont pas vraiment durs pour tout le monde, mais les chauffeurs de taxi algérois sont de légendaires pleurnichards. Alors, ils vous expliqueront sans que vous ayez à leur poser la question qu'ils peinent à joindre les deux bouts, ce qui les oblige à joindre leur destination en des temps record. Le taxi roulait à une vitesse un peu folle, mais ça ne dérangeait pas outre mesure le client qui se trouvait à l'intérieur du véhicule. Il en était encore à se demander pourquoi le chauffeur lui avait demandé de s'installer sur le siège avant alors qu'il s'apprêtait à ouvrir la porte arrière, avant de rapidement oublier la question, tellement le chauffeur se plaignait. Lui aussi avait vite oublié de demander à son client pourquoi il voulait s'installer sur le siège arrière, mais il a fait l'impasse sur la question, tellement il était pressé de se plaindre. Pendant quelques secondes, il avait bien douté que ce passager ne ressemblait pas tout à fait à ceux qu'il avait l'habitude d'embarquer tous les jours. Son parfum, la nette blancheur de sa peau, son air surpris par tout disaient bien au chauffeur qu'il avait affaire à quelqu'un qui n'est pas d'ici, mais ce n'était pas suffisant pour lui imposer le «tarif étranger», rêver d'un gros pourboire et peut-être, cerise sur le gâteau, un petit change au taux officiel des banques. Les temps ne sont pas vraiment durs pour tout le monde, mais ils sont durs quand même. Mais il n'était pas vraiment sûr d'avoir affaire à quelqu'un «de là-bas» et le fait qu'il n'ait pas réagi au moment où il lui avait désigné le siège à côté de lui, qu'il n'ait rien dit quand il avait tiré sa clope et quand il avait mis Radio Coran, avait mis définitivement son doute en ballottage négatif. Mais le client vit là-bas et ça faisait longtemps qu'il n'était pas venu. On l'avait bien averti qu'il verrait des choses très bizarres au bled et il s'est tout de suite mis «dans l'ambiance», au point de mettre toutes les bizarreries dans le registre «charmes du voyage». Et quand le chauffeur s'était brusquement arrêté au signe d'un homme attendant à un arrêt de bus, le passager du siège avant était un peu surpris, mais il ne l'a pas montré outre mesure. Mais quand le bonhomme qui attendait à l'arrêt de bus s'est approché de la vitre pour demander au chauffeur de le déposer à Bab El Oued et qu'il ne pouvait pas régler la course parce que les temps étaient trop durs pour lui et que le transporteur avait accepté de bon cœur, «l'autre» savait qu'il venait de voir la bizarrerie la plus sérieuse depuis son arrivée. Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir