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«Le colonialisme est un crime contre l'humanité»
SPECIAL NOVEMBRE 1954 NOVEMBRE 2004 M.BACHIR BOUMAZA À L'EXPRESSION
Publié dans L'Expression le 01 - 11 - 2004

Le « président» Bachir Boumaza est né un certain 16 novembre 1927 dans le Sétifois. Dès l'âge de 15 ans il fit ses premiers pas au sein du Parti du peuple algérien (PPA) qui était alors en pleine clandestinité. Ce n'est qu'à partir de 1947 qu'il intègre la fédération de France du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (Mtld) successeur légal de l'ancien PPA. Arrêté, puis incarcéré à la prison de Fresnes, Boumaza a réussi à s'évader le 19 octobre 1961, soit deux jours seulement après les événements sanglants du 17 octobre. C'est à la suite de cette incarcération qu'il publia avec un groupe de ses amis, un livre intitulé la Gangrène, ouvrage dans lequel il dénonce la pratique généralisée de la torture. Ce qui eut un grand impact sur le plan international. A l'indépendance Bachir Boumaza fit partie du premier gouvernement comme ministre du Travail et des Affaires sociales avant d'exercer les fonctions de ministre de l'Economie, de l'Industrie et de l'Energie, de l'Information et de député à l'Assemblée nationale constituante et membre du bureau politique du FLN. Sans oublier qu'il présida le premier congrès du FLN, post- indépendance en 1964. Après le 19 juin 1965 et l'accession de Boumediene au pouvoir, il sera désigné comme membre du Conseil de la révolution. Il s'exila ensuite d'octobre 1966 à 1979 avant de réintégrer le pays en 1988. Boumaza c'est aussi le combat pour les causes justes puisqu'il a mené une action politique de soutien aux mouvements de libération à travers le monde. Celui qui a tenu tête à Messali Hadj au sein du mouvement national et à Boumediene en 1966 était resté égal à lui-même après l'indépendance, notamment à l'époque où il fut nommé à la tête du Sénat par le président Abdelaziz Bouteflika. «Mon geste est une contribution pour la promotion de la démocratie et l'ouverture d'un débat sur le pluralisme politique, la séparation des pouvoirs» dit-il dans l'entretien qui suit.
L'Expression: L'Algérie commémore le cinquantenaire du 1er Novembre 1954, que vous inspire cet évènement sur le plan symbolique?
Bachir Boumaza:Avec beaucoup d'autres de ma génération, j'ai eu la chance d'être à la fois témoin et acteur d'un grand moment dans le parcours historique de notre pays. Tout d'abord pour répondre à votre question : l'accession de notre pays à l'indépendance a été un moment d'une intensité si extraordinaire qu'il efface à lui seul toutes les autres occasions de satisfaction ou de déception qui ont meublé ou qui meublent encore notre vie.
Ces moments exceptionnels dans une vie d'homme, ne peuvent être ressentis dans toute leur plénitude que par ceux qui ont vécu réellement la condition de colonisé.
D'une certaine manière, cette condition de colonisé est pour cette génération une inégalable occasion de vivre des moments exaltants, intenses en émotions diverses faites de haut et de bas, mais toujours parsemés d'abnégation et de fraternité.
C'est en pleine adolescence que je me suis engagé contre cette condition de colonisé et me voilà, toujours chanceux, ayant échappé à toutes les tempêtes d'un parcours que j'avais sciemment choisi, me voilà dis-je vivant pleinement ma condition de rescapé ou de «dinosaure» pour reprendre un quolibet de nos détracteurs. Voilà pour ce qui est de la satisfaction ou du sentiment qui m'anime en ce cinquantième anniversaire de notre guerre de Libération.
La célébration du cinquantenaire coïncide avec la refondation des relations algéro-françaises. La prochaine conclusion du pacte d'amitié absout-il la France de ses crimes?
Ce n'est pas seulement que ces crimes qui sont en vertu du Droit international imprescriptibles, c'est surtout les relents psychologiques qui vont persister et empoisonner les relations algéro-françaises. Un souvenir me vient à l'esprit : en 1975, l'Algérie avait reçu la visite officielle du chef de l'Etat français, Valery Giscard d'Estaing.
De retour en France, le président de la République française va accueillir immédiatement le président de la République fédérale d'Allemagne, Walter Shell. Ce dernier avait demandé de s'incliner devant le tombeau du symbole de la résistance française Jean Moulin. Voilà la philosophie sur laquelle devraient reposer les accords franco-algériens dans la perspective du traité d'amitié dont la référence était le traité d'amitié franco-allemand.
Or, les Allemands ont reconnu leur culpabilité dans les crimes nazis, contrairement aux Français en Algérie. D'ailleurs, depuis l'indépendance, aucun responsable politique français n'a déposé une gerbe de fleurs à notre monument aux morts. Donc, si le traité d'amitié franco-allemand a bien fonctionné c'est parce qu'on n'a pas fait table rase du passé.
Les Allemands se sont amendés, alors que les Français qui commémorent chaque année les massacres d'Ouradour sur Glâne par les Nazis ont une attitude différente par rapport aux tueries du 8 Mai 1945, durant lesquelles furent détruites 40 mechtas, chiffre reconnu, y compris par l'administration coloniale de l'époque. pour les événements du 8-Mai-1945, près de 40 mechtas ont été rasées en Algérie.
Les Français sont donc plus prompt à évoquer les grands principes des droits de l'Homme s'agissant des exactions nazies mais s'agissant de leurs crimes, ils rechignent à les reconnaître. Voyez-vous il aura fallu la venue de M. Chirac pour reconnaître les crimes contre une communauté de confession juive.
Il faut préciser que ni De gaulle, ni Pompidou, ni Mitterrand, ni Giscard d'Estaing, n'ont été jusqu'à reconnaître les crimes commis contre la communauté juive française, durant l'occupation allemande. Pour les prédécesseurs de M.Chirac ce n'était pas la République française qui en était responsable, mais un Etat usurpateur, Vichy.
Chirac a détruit ce tabou, mais n'a pas été dans la même logique lorsqu'il s'est agi de crimes commis contre nos nationaux, comme ce fut le cas le 17 octobre 1961. Pis, c'est sous son mandat que l'on assiste à une réécriture de l'histoire insidieuse de l'Algérie coloniale.
En quoi consiste cette offensive?
Par exemple, c'est une bonne chose de nous inviter à Toulon pour commémorer la célébration par la France , de l'occupation nazie...Dans la foulée de ces manifestations, le président Chirac a décoré Alger en tant que «capitale de la France combattante». Cette capitale que le président français a décorée n'est pas celle de la bataille d'Alger, mais celle-là même qui a ordonné les massacres du 8 mai 1945.
Sans esprit de chicane, c'est cela, l'histoire vraie des relations franco-algériennes à cette époque. Reconnaître ces crimes c'est assainir l'atmosphère et permettre à ce traité d'alliance de partir sur de bonnes bases.
Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'il faille constamment regarder dans le rétroviseur de notre voiture qui sillonne notre cours de l'histoire, mais une voiture sans rétroviseur est une voiture dangereuse. Il faut donc s'assumer sur le plan de l'histoire.
L'Algérie vient de commémorer les événements du 17 Octobre 1961. Ne pensez-vous pas qu'il y a une discrimination entre le traitement de ce dossier et celui ayant trait à la déportation des juifs?
Outre ces «ratonnades» opérées sous sa responsabilité et revendiquées dans un livre qu'il a consacré à sa magistrature comme préfet de Paris, l'affaire Papon est liée à celle des Harkis, comme en témoigne le livre de Madame Péju Les Harkis à Paris.
C'est au départ de Constantine où il fut préfet Igame que Maurice Papon a pensé utiliser le concours de ces «supplétifs musulmans» dans les opérations de répression dans la région parisienne.
Les récentes manifestations organisées à grande échelle pour récompenser spécialement ces unités combattantes, sont bien sûr liées à des considérations électorales, mais dénotent, par là même, une certaine résurgence de l'idéologie coloniale.
Une résurgence d'une idéologie coloniale et à ce rythme il arrivera un moment où on nous dira que la mission coloniale a été bénéfique.
Sans nier l'éventuel apport indirect de la colonisation dans le développement de l'Algérie, nous maintenons que le colonialisme-son idéologie et sa pratique- est un crime contre l'humanité, dans la mesure où il s'inscrit comme «civilisateur» et, partant, dans sa négation des autres cultures et des autres civilisations. La domination économique, politique, les répressions, ne sont que des conséquences de cette vision européo-centriste, ségrégationniste...
Revenons à ce concept de crime contre l'humanité, du moment où la loi du 31 juillet 1968 prescrit les crimes de guerre. Des poursuites sont-elles possible, contre l'Etat français?
C'est avant tout une question de rapports de force. Il est utile de rappeler que la communauté juive avec tout son poids spécifique dans la politique française a mis 40 ans pour imposer le procès contre Maurice Papon. Alors il nous faut beaucoup de temps. Pour les sceptiques, je dirais qu'il y a deux ans, le maire de Paris a décidé de mettre une plaque sur le pont Saint Michel, à la mémoire des victimes du 17 Octobre 1961, comme il a été créé une association du 17 Octobre en France. Il s'agit donc, en premier lieu, d'un devoir de mémoire. Il faut donc que l'opinion publique algérienne soit mobilisée et fasse pression sur les Français et sur les institutions algériennes pour que ces crimes ne passent pas dans la colonne des pertes et profits dans les relations assainies avec la France. Je suis pour un rapprochement entre les deux pays, mais pas en effaçant une partie de l'histoire. Et l'exemple au traité franco-allemand est à méditer.
En tant que membre fondateur de la fondation du 8 Mai 1945 peut-on savoir où en est la plainte déposée, concernant les évènements. Comment expliquez-vous le silence de l'Algérie officielle par rapport à ce dossier?
Pour répondre à votre question sans de longs développements, je me permets de recourir à une métaphore en usage dan les Hauts-Plateaux sétifiens. On dit de l'averse de grêlons «fait le lit de son maître». En l'occurrence la grêle tapisse et réchauffe la terre chaude pour permettre à la neige de s'y poser et de tenir sans fondre. On peut utiliser cette image à propos des deux dates : le 8 Mai 1945 et le 1er Novembre 1954.
La réussite du 1er Novembre est toute entière inscrite dans tous les aspects qui définissent «les événements du 8 Mai 1945». Aujourd'hui, les historiens et les politiques de notre pays, comme tous les observateurs étrangers qui ont étudié cette période s'accordent à dire que le 8 Mai 1945 fut la date fatale à partir de laquelle la révolution devint inévitable. Pour le nationalisme algérien, ce fut la fin de l'utopie réformiste, l'action politique, plus particulièrement dans son aspect parlementaire n'est plus considérée comme une fin. La révolution armée va s'imposer comme objectif stratégique. Mai 1945 n'est pas perçu seulement sous l'angle de son bilan de pertes humaines et matérielles mais par ses riches enseignements qui vont nourrir la réflexion du mouvement national. Les échecs sont souvent pour les peuples, une source d'enseignements précieuse pour opérer des avancées qualificatives sur leur parcours il en fut ainsi du 8 Mai 1945.
La pratique systématique de la torture a été reconnue publiquement par ses auteurs. Comment interprétez-vous le silence des autorités françaises?
Je vois bien à qui vous faites allusion: les regrets du général Massu concernant ces pratiques et les aveux cyniques du général Aussaresses, on est surpris, choqués même par la manière dont a été gérée cette affaire. Le gouvernement français l'assigne en justice, non pas pour les crimes qu'il revendique, mais pour l'atteinte que ses aveux publiés ont porté à l'image de l'armée française. Après le gouvernement, cette condamnation à quelques centaines d'euros, ceux qui ont vécu dans leur chair ces procédés ont été outrageusement choqués par cette position des autorités françaises, politiques et judiciaires...Le procès Aussaresses, les déclarations des harkis, pour ne citer que ces deux exemples, montrent à l'évidence que l'évolution des mentalités ne s'est pas beaucoup faite depuis la fin de la guerre d'Algérie. Un autre élément important: lorsqu'on a posé le problème de la torture en 1958, en France et lorsqu'il réapparaît maintenant, cela risque de laisser croire que cette pratique n'a fonctionné que lors de la guerre de Libération nationale. Je me souviens que vers 1943-1944 on nous apprenait au PPA, comment se comporter devant les policiers français. Ce qui veut dire que la torture était pratiquée bien avant la guerre de Libération. Pour tous ceux qui, comme moi, applaudissent à tout rapprochement avec la France, je suis terriblement déçu en comparant les réactions des autorités françaises avec celles des Américains, face à des évènements de même nature. Sans être naïf sur le niveau d'hypocrisie qui entoure certaines déclarations politiques, il faut bien reconnaître que les autorités civiles et militaires, comme la presse et la justice américaines ont réagi fortement et à quelques semaines seulement des incidents d ‘Abou Ghraib en Irak. Plus de 40 ans après, cette frilosité française n'est pas un signe encourageant pour l'avenir des relations algéro-françaises.
Les événements du 17 Octobre 1961 suscitent des controverses. Pouvez-vous nous apporter votre témoignage?
L'histoire du 17 Octobre ressemble bien à celle du 8-Mai-1945, par ses caractéristiques générales: c'est un crime collectif qui désigne par son aspect racial une communauté distincte: à Bordeaux en 1943, ce furent des juifs, pourtant ils étaient français; et à Paris, des musulmans qui pourtant étaient tout aussi français. C'est cet aspect du crime collectif qui passe avant la problématique du nombre de victimes. D'ailleurs, pendant 40 ans, les autorités françaises avaient soutenu qu'il n'y avait que trois morts, ils admettent maintenant qu'il y a plus de 200 morts et la liste nominative a été publiée par Jean-Luc Einaudy, sous le titre La bataille de Paris. En 1958 déjà, on assassinait des Algériens en les jetant dans la Seine avec une plaque portant l'écriture «assassiné par le FLN» une façon de faire croire à un règlement de comptes, entre le FLN et le MNA. Or, en 1961, le MNA n'existait plus puisqu'il était évincé par la Fédération de France. La singularité des événements du 17 Octobre 1961 c'est qu'ils se sont déroulés dans une ville ouverte sur le monde, toute la presse française avait observé un silence total. Vidal Naquet montre bien que les civils français sympathisaient plutôt avec la police qu'avec les Algériens. Il y avait même des journalistes à l'image de Jean-François Kahn, alors jeune reporter à Paris presse, l'intransigeant qui raconte comment il avait enquêté sur les événements du 17 Octobre et comment son journal avait refusé de publier son article. Je me rappelle aussi que je me suis évadé de la prison de Fresnes le 19 octobre 1961 et j'ai vu de mes propres yeux l'atmosphère d'état de siège qui régnait à l'époque à Paris, vidée de sa population algérienne...
L'écriture de l'histoire de la guerre de Libération a été diversement appréciée par les historiens et les officiels. Peut-on, d'après vous, écrire une histoire sans tabou?
La controverse sur l'écriture de l'histoire n'est pas propre à l'Algérie. Elle est sollicitée par les pouvoirs par les oppositions et chacun cherche à en tirer profit au point de la dénaturer. Ainsi, cacher les tares de l'histoire, ou bien être louangeux au-delà de ce qui est pour les hommes ou pour les faits que l'on veut défendre, ou encore diaboliser les autres faits de l'histoire, est un enjeu que se disputent le pouvoir et les opposants, d'où la dispute des écrits de l'histoire. L'écriture par exemple de l'histoire de la révolution française n'a pas satisfait de grands esprits. Je cite Victor Hugo ou Balzac qui remettent en cause la noblesse de la révolution de 1789. Et de tout temps, l'écriture de l'histoire a été controversée, mais dans un pays démocratique, on s'approche plus de la vérité historique que dans un pays fermé. Car, quand nous parlons d'histoire, on parle toujours de guerre de Libération avec ses passions, ses préjugés. Il n'y a qu'à voir comment s'opèrent les commémorations chez nous. Au lieu que ce soit un moment d'exaltation patriotique, de réflexion et de fixation des idées sur les enseignements à tirer, nous utilisons ces grands épisodes pour des considérations partisanes. Ainsi, il est par exemple anormal que le 8-Mai-1945 ne soit pas célébré officiellement ce qui n'est pas le cas pour le 19 juin. Or, cette journée est une affaire entre membres de l'oligarchie au pouvoir et, par conséquent, ne concerne pas tous les Algériens. Et bien, c'est une journée nationale et fériée. Ainsi, c'est une bonne initiative de rendre hommage à Rabah Bitat, mais il est aussi utile de rappeler que le premier président de l'Assemblée nationale, c'était Ferhat Abbas. Même le Maoulid Ennabaoui a commencé à être commémoré trois siècles après la mort du Prophète pour ne pas personnaliser l'Islam. Or, j'ai vu commémorer Boumediene deux fois: le 19 juin et le jour de sa mort, c'est-à-dire deux fois plus que le prophète Mohammed. Par ailleurs, nous avons écrit l'histoire des batailles militaires, mais nous avons ignoré cette bataille d'idées et les documents fondateurs de la guerre de Libération, et qui ont largement contribué au succès de notre révolution.
Vous aviez présidé le premier congrès du FLN en 1964 et vous avez été un membre influent du bureau politique, avant de démissionner. Quelle lecture faites-vous de la crise que traverse le parti?
Il me semble que parmi les grands mouvements de l'histoire, le FLN est en train de lutter contre la mort. Un brûlot au départ et une cendre par la suite. Souvenez-vous quand Nelson Mandela visita l'Algérie à sa sortie de prison, il a animé un meeting à Alger devant une foule en délire surtout quand il a indiqué que «le FLN a fait de moi un homme». Mais, au moment où il passa la parole au secrétaire général du FLN de l'époque, un homme, par ailleurs, respectable que je ne citerai pas, le stade s'est mis à huer. Il y a donc deux FLN dans l'imaginaire des Algériens: le FLN qui a «fait de Mandela un homme» et celui des appareils. Le FLN est donc, un état d'esprit et non pas une équipe qui se dispute un cadavre. C'est pourquoi j'observe la lutte des derniers épigones, au mieux, comme un fait divers.
Et vos déceptions? N'avez-vous pas dit un jour que la révolution algérienne était un géant ficelé par des nains?
Cette citation, je l'ai formulée à l'occasion d'un moment particulièrement difficile de notre pays...Tout homme engagé ne peut échapper à ces instants de révolte et parfois de découragement...C'était le cas vers les années 90. Mais dans ce recours au roman satirique que vous citez, je me considérais comme partie prenante et à cette occasion, membre à part entière de la famille des lilliputiens. C'était la dénonciation d'une politique qui avait débouché sur l'échec sanglant que nous vivions alors. Et dans cette politique, nous avions tous notre part de responsabilité...
Nous n'avez toujours pas parlé de vos déceptions, de votre nostalgie, de certaines périodes heureuses que vous ne retrouvez pas aujourd'hui. Et puis de la situation présente d'un pays pour lequel vous vous êtes engagé depuis votre adolescence.
Pour ce qui est de la situation du pays aujourd'hui, et plus généralement depuis l'indépendance..., chaque chose en son temps et ce moment que nous vivons dans une grande communion ne doit pas être altéré par les critiques que je ferais en temps opportun. Critiques nécessaires, car la satisfaction que nous éprouvons à commémorer cette date, n'est pas identique quant à notre appréciation sur le court et le moyen terme. Vous m'avez parlé d'une éventuelle nostalgie de ma part. Ma seule nostalgie est dans cette force de conviction qui animait alors notre génération et qui semble si rare aujourd'hui. D'une précieuse utilité durant notre lutte anticoloniale, elle est aussi indispensable aujourd'hui pour construire un Etat moderne, une République pleinement démocratique et réellement populaire.


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