Par Ibtissem BEDJAOUI* Il est clair que l'industrie numérique a révolutionné le monde des médias ainsi que l'a fait la mondialisation qui a permis la libre circulation des contenus sous toutes leurs formes. Cependant, les télévisions de service public devront faire face à un défi majeur dans un avenir très proche,celui d'assurer la capacité suffisante de fréquences sur le spectre radioélectrique pour pouvoir diffuser leurs contenus. L'enjeu est crucial pour la pérennité des medias de service public car une bataille féroce est menée depuis quelques années par les opérateurs des services mobiles pour accaparer des fréquences du spectre en dessous de la bande UHF 700 MHz. La perte de cette bande au profit de ces opérateurs mettrait en péril l'industrie audiovisuelle en général et la souveraineté des médias de service public en particulier. Vue l'importance de cette bande pour l'avenir de la télévision numérique terrestre (TNT), les experts de la Conférence européenne des administrations des postes et télécommunication ont unanimement rejeté la proposition de les céder, lors de la Conférence mondiale des Radiocommunications qui s'est tenue à Genève en Novembre 2015. En ce qui nous concerne, le problème est plus épineux car le projet de la TNT qui a été annoncé en grande pompe par les autorités publiques n'en est qu'à ses balbutiements, faute de vision claire à ce sujet.La télévision algérienne ne peut en aucun cas prétendre suivre l'évolution technologique actuelle sans le passage à la TNT. Il est inconcevable que dans certaines régions enclavées de ce pays continent, les programmes de la chaîne publique ne soient pas captés à cause des zones d'ombre. Une raison supplémentaire de perdre une partie de son public. Quel contenu? Le chantier de la TNT doit être sérieusement pris en charge et inscrit parmi les priorités par les autorités compétentes si on aspire à propulser la Télévision publique nationale dans l`ère numérique. Le manque à gagner sur le plan financier, technique et technologique est énorme. Une fois la TNT installée en Algérie, les conditions seront réunies pour libérer les fréquences sur le spectre - condition sine quoi non- pour investir dans d`autres créneaux tels que le passage à la Hdtv et la Uhdtv, créer d`autres chaînes publiques pour le groupe Eptv et enfin, louer les capacités pour les chaînes privées exerçant actuellement, mais qui ne sont pas de droit algérien, dans le cadre de l`accompagnement de la nouvelle stratégie annoncée par les autorités publiques visant à réguler l'activité audiovisuelle dans le pays. Des études menées récemment par des instituts de sondages des Nations unies ont démontré que 65% de la population mondiale seront concentrés dans les pôles urbains, ce chiffre est encore plus élevé dans les pays émergents ou en voie de développement, notamment en Afrique. Les sondages ajoutent qu'au moment où la tranche d'âge des seniors (65+) augmente dans les pays développés, c`est celle des moins de 30 ans qui prend le dessus en Afrique et en Asie. Qu'est-ce que cela implique-t-il pour les medias de service public dans ces pays? Tout simplement qu`il devient beaucoup plus compliqué pour les télévisions publiques de fournir des contenus qui puissent satisfaire les goûts des publics de différentes catégories d'âge, contenter les minorités ainsi que les majorités et maintenir la cohésion sociale en même temps. Dans le plus grand pays en Afrique en terme de superficie, qui englobe une population multiculturelle dont la majorité a moins de 30 ans, la télévision algérienne doit relever le défi de produire des contenus de plus en plus innovants pour se mettre au diapason de ce qui se fait à l'échelle internationale pour faire face à la concurrence accrue sur les plans interne et externe d'une part, et celui de ne pas perdre de vue la spécificité socio- culturelle de son public d'autre part. Une équation complexe à plusieurs inconnus très difficile à résoudre. Toutes les télévisions publiques du monde ont le même souci sauf que les solutions pour y remédier différent car chaque pays à ses spécificités particulières et ses propres expériences.Une formule universelle pour résoudre tous les problèmes reste du domaine de l'utopie. Un nomade algérien qui a la possibilité de suivre une finale de la «Champions League» en direct sur son smartphone souhaiterait voir sur sa chaine publique des programmes aux standards internationaux, mais avec des saveurs locales pour qu`il puisse s`y identifier, sinon il partira ailleurs. De même pour un producteur de soja à Manille concernant sa chaine; c`est dire que le souci est le même partout. Donc il faudrait penser «global» et agir «local». La concurrence de la VOD Paradoxalement, et malgré tout ce qui se dit, les médias de service public ont toujours la cote auprès de leurs téléspectateurs et les exemples sont légion un peu partout dans le monde. Celui de la BBC est édifiant car selon un sondage effectué auprès de répondants âges entre 18 et 65 ans lors des dernières élections législatives qui se sont tenues dans ce pays, celle-ci est perçue comme la source d`information la plus fiable et la plus qualitative. A contrario, plusieurs sites des médias sociaux tels que twiter, facebook et google sont mis à l'index pour cause de manipulation de l'opinion publique et dissémination de «fake» news, selon un sondage effectué aux Etats-Unis: les Américains font peu confiance aux médias sociaux. Un autre exemple de réussite qu'est celui de la télévision publique finlandaise (YLE) qui a réussi à supplanter le géant «Netflix» à travers une plateforme numérique gérée exclusivement par de jeunes journalistes qui parlent le même langage, adoptent les mêmes codes et pensent de la même manière que le public à qui ils s'adressent. Les journalistes de ce site disposent d'un espace au sein même de la rédaction classique de la chaine, une démarche ingénieuse adoptée par les responsables de la chaîne publique visant à garder un contact permanent avec les jeunes. À l'inverse, la télévision publique japonaise (NHK)qui a vu une grande partie de son audience déserter ses écrans suite au vieillissement de la population, a décidé de créer une équipe de journalistes pour s'adresser spécifiquement aux séniors et produire des sujets proches de leurs préoccupations. Que ce soit pour combler le fossé générationnel comme c`est le cas pour la «NHK», ou bien pour rivaliser avec ses concurrents comme pour «YLE» où asseoir définitivement sa notoriété sur le paysage médiatique britannique concernant la BBC, le but ultime de ces chaines est le même: «servir leurs publics» car c`est leur raison d`être. Pourquoi alors la télévision publique algérienne échouerait- elle là où les autres ont relevé le défi? Il suffit, pour commencer, de remettre son public au centre de toutes ses réflexions et adopter une démarche «participative» et inclusive»car il ne s'agit plus de produire pour les autres, mais avec les autres. Unions audiovisuelles L`Eptv n`a pas suivi la mue de sa société et ne fait plus ce qu`elle savait faire et pourtant, les facteurs de réussite existent réellement. Cet échec peut s'expliquer par des raisons objectives liées à la conjoncture qu'a connue l'Algérie dans les années 90 et qui a provoqué une véritable «saignée»au sein du personnel journalistique et technico-artistique de ce média lourd. Les meilleurs de la «nouvelle vague» de journalistes et techniciens qui ont survécu à la décennie noire et qui auraient pu accompagner la transformation de la télévision, ont été «siphonnés» par les chaînes de télévision étrangères, surtout celles basées au Moyen-Orient. Cela dit, il n`est pas juste d`imputer cet échec exclusivement aux raisons évoquées précédemment car la télévision algérienne a eu l`opportunité de se rattraper avec, à la clé, un climat sécuritaire des plus favorables, une embellie financière sans précèdent et un redéploiement tous azimuts au sein des Unions audiovisuelles du pourtour méditerranéen telles que l` Union européenne de Radio-télévision (UER), la Conférences permanente de l`audiovisuel méditerranéen (Copeam) et l`Union des Radios- Télévisions des Etats arabes (Asbu). Mais tous ces éléments n`ont pas suffi à redresser la situation car les responsables qui se sont succédé à la tête de la télévision publique ont limité son rôle à un instrument de mauvaise propagande pour les institutions officielles souvent à l'insu de ces mêmes institutions, causant ainsi un sérieux préjudice à sa crédibilité. Les conséquences de cette «myopie managériale» furent désastreuses pour l'Eptv car limitant sa fonction à un simple canal de transmission des activités officielles unilatéralement et sous une forme unique, redondante et désespérante, celle-ci s'est déconnectée de la réalité de sa société et s'est démarquée en s'éloignant de sa mission de service public.Malgré toutes ces carences, les liens entre le public et sa télévision publique n'ont jamais atteint le seuil de rupture. Le téléspectateur algérien est resté nostalgique de» l'âge d'or» de la télévision publique, et pour preuve, des générations de téléspectateurs tous âges et catégories sociales confondus, commentent et échangent sur les réseaux sociaux des contenus diffusés par la télévision publique algérienne depuis des décennies. Mais alors, que faut-il faire pour raviver la flamme?!! *Journaliste et experte en Communication