La lumière qui arrive du dehors à travers les hautes verrières, crée, en ce beau début d'après-midi, une fantasmagorie dont profite largement la Maison de la culture qui parait littéralement prendre feu. Naïma Medini ne pouvait rêver ce mercredi une meilleure journée pour démarrer son exposition.Sous ce jour tamisé, la trentaine de tableaux exposés rutilent, s'embrasent, irradient. La gaieté est partout et se boit à longs traits comme une forte liqueur. On la retrouve dans cette horde de chevaux, échappant d'un corail, semblent s'échapper du tableau. On la découvre jusque sur le front pensif de Salvador Dali auquel l'artiste en hommage à tout ce qu'elle a appris de lui, lui a consacré ce portrait, tout en gris, et, surtout sur les traits du père de l'artiste, dans une miniature qui le représente en prière, la face tournée vers le ciel qui lui renvoie son sourire radieux. Exubérance et impétuosité chez l'artiste L'exubérance semble chez cette jeune artiste toute naturelle. Elle est dans ses paroles avant de passer dans sa peinture. L'artiste n'est artiste qui s'il parle et gesticule, comme si tous les mots du monde ne suffisent pas à traduire tout ce qu'il ressent et cherche à exprimer. Il y a déjà à ce niveau une générosité qui s'épanche avant de passer sur la toile. Le groupe de visiteurs qui se forme autour de Mme Medini écoute celle-ci expliquer son art qui peu à peu est passé de la peinture acrylique, à la peinture à l'huile et à l'aquarelle. «Par exemple, nous dit-elle, jamais ce tableau qui représente une ruelle de la Casbah, je ne l'aurais peint à l'acrylique aujourd'hui. L'acrylique a l'avantage sur les deux autres de sécher vite. Vous pensez que lorsque je reçois des commandes urgentes, c'est cette peinture là que j'utilise pour cet avantage qu'elle a sur les autres. Mais l'aquarelle et la peinture à l'huile restituent mieux la lumière.». L'exubérance est donc d'abord à ce stade. Elle est dans la lumière. Plus le pinceau en capte et mieux c'est. Chez cette artiste qui ne jure que par Van Gogh, au point de mettre un peu de jaune-oh, si peu, si peu-sur les traits d'un Dali quelque peu renfrogné, tous les tableaux reflètent cette exubérance de clarté. Et c'est peut-être chez elle comme une prise de conscience précoce de ce qu'elle sentait d'excessif et d'exubérant en elle, qu'elle s'est mise en quelque sorte à l'école de Salvador Dali. Elle espérait sans doute, tempérer ainsi cette trop grande gourmandise de lumière qui est le pêché mignon des peintres dits des lumières. La contemplation du tableau qui immortalise la cueillette des olives rend cette thèse tout à fait plausible. Le vert s'empare de tout l'espace au point de paraitre envahissant. Et le costume des cinq cueilleurs, menacés de noyade par cette marrée verte, résistent à peine à ce déferlement. La scène se répète un tableau plus loin. Dans ce tableau, ce n'est pas une marée, c'est une mer de verdure qui prend possession du cadre et menace même d'en déborder. Qu'y voit-on? Les deux monts de Ahl El Ksar, hauts, majestueux, dominant tout le paysage. Dans cet élan que nous avons appris à si bien connaître, le pinceau recouvre tout le paysage de vert. Le même vert qui s'étale sur le tableau précédent, hormis les costumes sans éclats des quatre femmes et de l'homme qui les accompagne. Ici l'abondance ne vient pas davantage de la nature que du peintre qui a essayé de la cerner au plus près. Les deux pitons sont rendus avec beaucoup de talent et de précision. Mais, à notre connaissance, la végétation n'a pas cette luxuriance et de toute façon, laisse les deux monts dénudés de moitié. D'où vient le besoin de l'artiste de les couvrir de ce vert tendre?Mais voilà que cette exubérance procédant par bonds, après avoir franchi le fossé qui sépare la lumière de la couleur, prétend passer de la couleur au mouvement. Timide chez les cinq gauleurs qui font la cueillette des olives, le procédé prend une allure plus ample, plus puissante, plus émancipatrice aussi avec le tableau qui représente la horde des chevaux. Comment, en observant ce troupeau en liberté, ne pas penser à Rubens et à l'enlèvement des filles de Leucipe? À condition, toutefois, de ne pas pousser trop loin l'étude, on remarquera la même force à l'oeuvre, libératrice dans le tableau de l'artiste d'Ahl El Ksar, contraignante dans la toile de Rubens. Apaisement et plénitude Ce n'est peut-être pas un hasard si le tableau des chevaux pleins de fougue et s'élançant au galop sur un sol dur comme du bois jouxte un autre où l'on voit un troupeau de chevaux plus petit dans un champ vert au pied de la montagne. Peignant des paysages qui appartiennent à notre région, l'artiste introduit dans son art, comme dans une symphonie, une rupture qui va nous conduire vers une sorte de plénitude et d'apaisement. Tous les autres tableaux-et ils sont une trentaine exposés ainsi ce mercredi à la Maison de la culture-ne montrent que des visages et des paysages calmes et apaisés. Nous ne sommes plus en 2015, année où la jeune artiste, ayant terminé ses études à l'école des beaux- arts de Mostaganem, cherchait sa voie. La fougue de son pinceau indiscipliné passait, toute frémissante, toute trépidante dans ses premiers tableaux. Les chevaux ne sont si sauvages et si farouches qu'autant que la main qui les crayonnait à gros traits vibrait de vie et d'impatience. Et le résultat se traduisait par cette manière de peindre qui faisait la part belle à l'exagération et à la démesure. Ce courant pictural a pour nom baroque. Bien vite, la jeune peintre a vu le danger et s'en est heureusement écartée. Le tableau de droite par lequel débute cette exposition, si l'on entame sa visite par le fond, à droite, est du même registre. Des soldats sont fauchés par une rafale de mitraillette. Le fameux bleu horizon des uniformes indique à quelle armée ils appartiennent. Ce sont des soldats français de l'poque coloniale. Hormis ces deux tableaux, l'art s'infléchit pour ne peindre que des choses sur lesquelles semblent régner une sorte de résignation. Les hommes et les femmes peints sont plus sages et plutôt assez contents de leur sort. La mère qui faire cuire le pain de la journée sur un peu de bois, le SDF allongé sur sa couche, à la belle étoile, la veille femme kabyle qui, même assise, s'appuie sur son bâton, en regardant le ciel, la femme en hidjab qui descend les escaliers de la Casbah, alors que venant en sens inverse, une espèce de gavroche s'apprête à les grimper, le groupe de cueilleurs d'olives, tous ont l'air d'être réconciliés avec eux-mêmes et leurs milieux. Mme Medini ne peint pas de héros. Il s'en faudrait beaucoup, à moins qu'on ne désigne par ce mot des gens communs qui s'engagent pour leur survie dans un combat qui ne finit qu'avec eux-mêmes. Le SDF ne semble pourtant pas appartenir à cette catégorie de gens. Lui a abdiqué toute velléité de résistance. À peine lui reste-t-il assez de fierté pour ne pas mendier son pain, préférant plutôt la mort. Même si on lui fait souvent l'aumône sous la forme d'un plat et d'un pain. Après tout Diogène acceptait ce genre de largesse, sans renoncer à sa dignité. Tous les SDF ont vocation d'être ou de devenir des sortes de Diogène. L'artiste en herbe, au temps où il étudiait à l'école des beaux- arts, leur a consacré une thèse. Aujourd'hui une trentaine de tableaux les représente à tous les âges, enfants, femmes, hommes, formant comme une sous-espèce de l'humanité. Mais qui n'en sont pas une, vu qu'il leur reste cette fierté qui les élève au dessus d'eux-mêmes et de leur condition. L'homme que l'on observe dans l'unique tableau du genre présent à cette exposition montre un homme d'une cinquantaine d'années, la barbe hirsute, couché sur le dos sur une paillasse, avec une couverture le couvrant jusqu'au menton. Un verre d'eau posé près de sa tête. Il a l'air calme comme le sont tous ceux que peint l'artiste de Ahl El Ksar. La seule différence, comme le fut Diogène qui fut sans doute le premier SDF de l'histoire, car on n'a pas d'exemple de ce genre avant lui, la seule différence avec les autres personnages créés par notre peintre, c'est que lui n'a pas conscience du temps qui passe. Se levant quand ça lui chante et se couchant quand il en a envie, il ne se préoccupe jamais de l'heure. D'ailleurs, il éprouve une sorte de pudeur à la demander aux autres. Comment eut-il osé? Il ne travaille jamais. Mais par la placidité qu'il affiche et par une sorte d'indifférence à l'égard de l'avenir, il peut prétendre à la communauté des gens pauvres et espérait d'eux, sinon une forme de solidarité en cas de coup dur, du moins une certaine indulgence. Le goût des portraits bien léchés «Mon père était mécanicien, raconte l'artiste. Le métier rapportait peu, mais lui laissait des loisirs pour pratiquer le dessin. Etant l'aînée, et tout le temps fourrée dans ses affaires, c'est ainsi que le goût du papier et des crayons me fut inculqué. Le jour de mon concours pour entrer à l'école des beaux-arts, il m'a accompagnée jusqu'à Mostaganem.» Le portrait qu'elle a brossé de lui le montre, le visage transfiguré par la joie, les mains levées au ciel dans une attitude pleine de ferveur. C'est le meilleur hommage qu'on puisse rendre à son papa, auquel elle dit tout devoir. «J'ai mis trois ou quatre fois plus de temps pour le réaliser, affirmera-t-elle plus loin. Je m'interrompais sans arrêt, à cause de l'émotion. Sa mort en 2014 a été un tel choc pour moi. Pour le surmonter, j'ai dû suspendre mes études pendant un an. Je n'ai soutenu ma thèse sur les SDF qu'en 2015. Pendant que je croquais ce portrait, mes larmes coulaient, n'arrêtaient pas de couler, brouillant, sans cesse, ma vue.» Il y a aussi le portrait de la mère. En qui s'incarne la tradition. Et puis, on a d'autres portraits de femmes kabyles et africaines. Et le moins que l'on puisse dire est que c'est très réussi. Que l'artiste daigne peindre des portraits ou des tableaux, qu'elle immortalise en ceux-ci des hommes ou des femmes, ou qu'elle peigne des paysages vrais ou imaginaires, l'émotion qui se dégage de ces exécutions picturales est toujours palpable. Celle qui pour l'amour de l'art est allée exposer jusqu'en Egypte et en Tunisie, celle qui prochainement participera à une exposition à Madrid, mais à distance, c'est-à-dire avec ses tableaux envoyés par DHL, a choisi la Tunisie où elle vit avec sa fille et son mari. De retour au pays pour un certain temps, elle compte y retourner bientôt. Il y a plus de travail pour elle là-bas, qu'ici, note-t-elle. Naturellement, elle a fait un grand nombre de wilayas. Elle a même donné des cours à la Maison de la culture, mais comme le métier de son père, le tien ne paye pas davantage. Aussi, a-t-elle choisi le chemin de l' «exil»-de l'iémigration, dirions-nous plutôt. Pour l'heure, la Tunisie a retenu son choix. L'ambiance est proprement artistique, les débats autour des sujets qu'elle traite sont passionnants et passionnés et les tableaux se vendent. Si, de temps en temps, le pinceau dérive avec une certaine nonchalance vers le semi-figuratif, bien vite, il revient vers le domaine où il est en pays de connaissance. Dernier portrait et dernier hommage: le bouquet de tournesol dédié totalement à Van Gogh. Le Hollandais a aidé son art à évoluer vers cette forme d'exubérance qui peu à peu s'est assagie au fil du temps pour être en harmonie avec les scènes que l'artiste décrit. Mais, à propos, dans quelle rubrique ranger le tableau qui représente la voiture paternelle? Parmi les natures mortes comme ce bouquet de tournesol ou parmi ces paysages immuables sur lesquels le temps ne semble pas avoir prise sur eux?