Comme nous l'avions souligné dans un article précédent (1), la véritable raison du recul américain face à l'Iran ne peut être imputée à la crainte du régime des mollahs aux abois, mais au peuple iranien insurgé. Trump craignait le soulèvement du prolétariat iranien. Dans un climat insurrectionnel, une intervention militaire aurait créé les conditions d'une révolution autonome, sociale et radicale, échappant à tous les scénarios classiques de changement de régime piloté d'ordinaire par Washington. Une révolution qui n'aurait été ni pro-américaine, ni alignée, ni intégrable dans les dispositifs de transition contrôlée chers à l'Empire. Une révolution potentiellement anti-néolibérale, anti-impérialiste et anti-théocratique à la fois, donc dangereuse pour toutes les puissances, occidentales comme régionales. Ce que Washington redoute n'est pas l'Etat iranien, mais son effondrement révolutionnaire hors contrôle. Une insurrection qui échapperait à sa tutelle. Une révolution sociale irréconciliable avec les scénarios de transition de régime ordinairement négociés entre généraux, oligarques et technocrates recyclés, à la manière des transitions encadrées en Egypte après Moubarak, ou des « révolutions de palais » supervisées par le Pentagone, à l'instar du régime chaviste vénézuélien. Les Etats-Unis ne soutiennent jamais les peuples. Ils soutiennent des successions de pouvoir, jamais des ruptures : transitions négociées entre élites, coups d'Etat « stabilisateurs », réformes technocratiques sous tutelle du FMI et de la Banque mondiale. Ils aiment les transitions propres et haïssent les foules, les conseils ouvriers, les révoltes qui débordent. Ils redoutent par-dessus tout les irruptions de masse imprévisibles. Une impasse stratégique américaine À partir de ce constat, la manœuvre américaine prend tout son sens. Faute de solution de rechange crédible au régime des mollahs, faute de figure de substitution capable de canaliser la révolte populaire iranienne, et surtout terrorisée par la perspective d'une révolution sociale incontrôlable, la puissance américaine s'est retrouvée dans une impasse stratégique. Depuis le retrait unilatéral des Etats-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) en mai 2018, Washington avait misé sur une politique de « pression maximale » : sanctions économiques étouffantes, embargo pétrolier, exclusion du système bancaire international, assassinats ciblés comme celui du général Qassem Soleimani en janvier 2020. Or cette stratégie n'a pas fait tomber le régime. Elle a surtout précarisé encore davantage la population iranienne : effondrement du rial, inflation galopante, pénuries de médicaments, explosion du chômage. Lorsque le vaste soulèvement populaire a éclaté fin décembre 2025 et s'est étendu jusqu'à la mi-janvier 2026, le régime iranien a répondu comme il le fait toujours : par la terreur d'Etat. Arrestations massives, disparitions, procès expéditifs, tirs à balles réelles contre les manifestants, exécutions publiques destinées à intimider la société entière. La machine répressive des mollahs s'est abattue sans retenue sur un peuple réclamant simplement du pain, de la dignité et la fin de la dictature. En quelques jours, des milliers d'Iraniens ont été jetés en prison, des centaines ont été tués, et d'innombrables autres torturés. Mais cette répression sanglante n'a nullement brisé l'élan populaire : elle a au contraire révélé l'ampleur du divorce irréversible entre le pouvoir théocratique et le prolétariat iranien, rendant la colère plus profonde, plus radicale et plus irréconciliable. Dans ces conditions, Washington ne pouvait ni renverser le régime sans prendre le risque d'un embrasement révolutionnaire, ni le laisser s'effondrer de lui-même sans perdre toute maîtrise sur l'avenir de l'Iran. Le choix du marchandage cynique C'est précisément dans cette impasse que Washington a trouvé l'occasion d'un marchandage cynique. Plutôt que de soutenir le peuple iranien insurgé, plutôt que d'encourager son émancipation politique et sociale, les Etats-Unis ont choisi d'utiliser son soulèvement insurrectionnel comme un levier de pression diplomatique. Le calcul fut d'une froideur implacable : puisque l'intervention militaire directe était trop risquée du fait de la radicalisation des insurgés iraniens déterminés à transformer leur révolte en révolution, puisqu'aucune opposition bourgeoise pro-occidentale de rechange n'était prête à prendre le relais du pouvoir pour contenir cette dynamique révolutionnaire, autant transformer l'affaiblissement du régime iranien en monnaie d'échange géopolitique. Et au bénéfice de qui ? De leur allié stratégique central au Moyen-Orient : Israël. Depuis des années, la priorité absolue de Tel-Aviv est d'empêcher l'Iran d'accéder à la capacité nucléaire. Tous les gouvernements israéliens ont fait de cet objectif une ligne rouge existentielle. Les frappes répétées contre des positions iraniennes en Syrie, les sabotages d'installations nucléaires, les assassinats ciblés de scientifiques iraniens ; autant d'actions destinées à freiner un programme que l'Etat sioniste considère comme une menace stratégique majeure. En renonçant à frapper militairement l'Iran, Trump a offert aux mollahs une forme de sursis. Mais ce sursis a un prix : la capitulation nucléaire. Acculé par la révolte intérieure, isolé internationalement, asphyxié économiquement, assiégé par l'armada militaire, le régime iranien n'a d'autre choix que de céder sur le dossier essentiel aux yeux de Washington et surtout de Tel-Aviv : l'arrêt total de son programme nucléaire militaire. Le calcul israélien derrière le recul américain Ainsi, le recul américain n'a nullement été un geste de faiblesse ou de prudence. Il a été un calcul stratégique opéré sur le dos du peuple iranien. Un troc sordide : la survie du régime contre le désarmement nucléaire. Les négociations relancées directement entre diplomates iraniens et américains, en marge des instances internationales, les exigences répétées de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et les pressions convergentes de Washington et de Tel-Aviv s'inscrivent toutes dans une même logique : exploiter l'affaiblissement politique du pouvoir iranien pour lui imposer des concessions irréversibles. Pendant que les manifestants iraniens se faisaient emprisonner, torturer, exécuter, pendant que le soulèvement était écrasé dans le sang, Washington négociait tranquillement avec leurs bourreaux. L'insurrection populaire est devenue l'argument massue permettant d'arracher à Téhéran ce que des années de sanctions et de menaces n'avaient pas suffi à obtenir. Un seul vainqueur : Israël Au final, qui sort réellement vainqueur de cette séquence historique ? Certainement pas le peuple iranien, sacrifié, abandonné, livré à la répression. Certainement pas les insurgés, trahis par tous les prétendus défenseurs de la « démocratie ». Certainement pas les campistes et tiers-mondistes rangés derrière le régime criminel des mollahs, dont la fable de la « résistance » s'est fracassée contre la réalité des prisons iraniennes. Grâce à cette combinaison de soulèvement populaire réprimé et de chantage diplomatique américain, l'Etat sioniste israélien voit se réaliser son objectif stratégique majeur : neutraliser durablement la capacité nucléaire iranienne sans avoir à livrer une guerre directe. Washington, de son côté, a réussi un coup parfait : maintenir en place un régime autoritaire mais prévisible, éviter une révolution sociale incontrôlable, et rendre un service décisif à son allié privilégié, le tout sans engager ses troupes. Voilà la vérité nue : le recul américain n'a pas été une défaite, encore moins une victoire des peuples. Il a été une transaction impériale conclue au détriment du prolétariat iranien. Une fois de plus, l'Empire a démontré sa logique fondamentale : lorsqu'il ne peut contrôler une révolution, il préfère sauver une dictature utile. Surtout si cela permet de consolider l'hégémonie israélienne au Moyen-Orient. Le peuple iranien, lui, n'aura servi que de variable d'ajustement dans ce grand jeu cynique. Et les chantres de la prétendue « résistance » iranienne continueront, depuis leurs salons occidentaux, à appeler victoire ce qui n'est rien d'autre qu'une nouvelle défaite historique des opprimés. Et une victoire de plus pour ceux qui prétendent parler en leur nom : les dirigeants américains et Israéliens. Khider Mesloub (1) Lire notre Les véritables raisons du recul de Washington face au régime iranien, publié dans LNR le 21 janvier 2026.