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Les Banoû Hilâl sont parmi nous
UNE GESTE EN FRAGMENTS DE YOUSSEF NACIB
Publié dans L'Expression le 09 - 02 - 2011

La bédouinité, au sens historique, devrait être perçue comme une grandeur d'âme, une noblesse peu commune même.
Le grand historien algérien et l'un des premiers théoriciens de l'histoire des civilisations, Ibn Khaldoun a longuement étudié les tribus arabes et mis en valeur leur «bédouinité», essentiellement les Banoû Hilâl et les Banoû Soulaïm, originaires du Nejd. Disons, par raccourci, qu'après d'interminables et turbulentes pérégrinations à travers la Haute Egypte, les Banoû Hilâl - nous apprennent les spécialistes - arrivent en Afrique du Nord au milieu du xie s. et ont eu maille à partir avec les nomades berbères Zenata qui, eux, réussiront à fonder les dynasties Mérinide et Abdelwadide. On pourrait alors se convaincre que c'est en étudiant dans sa Mouqaddima tout spécialement les Banoû Hilâl, qui constituaient une puissance politique nouvelle et guerrière, qu'Ibn Khaldoun - «le précurseur de la sociologie moderne», selon Abdelaziz Daoulatli - a formulé le principe de la sociologie générale de la civilisation.
Aussi, le volumineux travail de Youssef Nacib publié sous le titre Une Geste en fragments est-il intéressant, car il éclaire fondamentalement un aspect important de la légende hilâlienne des Hauts-Plateaux d'Algérie (Ouargla, Biskra, Ouled Soûf, Djelfa et Boussaâda). Et cette légende a longtemps hanté l'esprit des historiens de la colonisation pour dénigrer l'oeuvre de civilisation de l'Islâm par opposition à «une civilisation autonome» berbère, masquant même, en quelque sorte par dépit, la civilisation romaine précédant la civilisation musulmane. La légende du désastre provoqué par les envahisseurs hilâliens en Berbérie s'est alors élaborée de plus belle lorsqu'Ibn Khaldoun n'avait pas hésité à écrire parlant de «ses aïeux venus d'Arabie»: «Tout pays possédé par les Arabes est un pays ruiné». Pourtant, à bien étudier les faits et les conséquences de l'invasion hilâlienne, on pourrait mieux comprendre le naturel de l'évolution géographique, politique, économique et culturelle de la Berbérie tout entière, puisque vers 1053 ont apparu, venant du Sahara, d'autres Berbères nomades, appartenant à la fraction des Çanhâdja. Quoi qu'il en soit, dans ce domaine précis, il est imprudent pour l'historien de former une quelconque conclusion définitive. Au reste, Youssef Nacib se donne un tout autre projet d'étude dans son livre, essayant de fixer les éléments significatifs de l'histoire et légende cristallisant la taghriba des Hilâliens des Hautes Plaines (l'appellation de ce relief serait plus exacte que «Hauts-Plateaux» qui est une appellation classique abandonnée par les géographes modernes). On apprendra que la «mauvaise» réputation de la migration des Banoû Hilâl vers le pays d'«Occident» est historiquement injustifiée. Youcef Nacib, inspiré, à raison, par ses proches recherches et par celles des historiens, des sociologues et des ethnologues de la qualité, par exemple, de M.Kaddache, J. Berque, A. Dhina, F. Braudel, L. Saâda, R. L. Grech, L. Bouzahar ou M.Dahmani, n'hésite pas à écrire: «Les destructions massives imputées aux Hilaliens restent à prouver. [...] L'étude de leurs structures et de leurs codes culturels les réhabilite même de plus en plus aux yeux des chercheurs.»
Un peu plus loin, Nacib précise: «Or Ibn Khaldoun [...] a reconnu aux Hilaliens des qualités honorables passées par d'aucuns sous silence. [...] Et ce que ne mentionne surtout pas la chronique coloniale c'est l'attachement profond des descen-dants hilaliens (ex-colonisés) à leur geste. Elle fut même un ressort puissant de la résistance à l'aliénation identitaire sous-tendue par le projet de civilisation des sauvages. Le débat n'est pas encore clos.» Et plus vrai et plus juste encore, les Hilâliens ont bel et bien répandu l'usage de la langue arabe et respecté le mode de vie des Maghrébins de l'époque, car leur cadre d'existence était «si ressemblant à celui de leur berceau civilisationnel du Nejd». De quoi s'agit-il? S'appuyant sur une documentation fortement crédible et attrayante, l'auteur propose: «Nous allons essayer de montrer comment une société donnée, projetée dans le monde moderne et sur la fin du XXe siècle, et transportée à des milliers de kilomètres de son territoire originel, tente désespérément de conserver ses schèmes sociaux et culturels issus eux-mêmes du haut Moyen Âge. Pour une catégorie au moins de ladite société, et pour autant que sa tradition orale tienne la double fonction de miroir et de savoir. Son épopée, dite et redite depuis sa migration vers le soleil couchant, demeure acte de foi en un système existentiel particularisé. Le sentiment de la continuité communautaire s'appuie sur des récits tantôt en vers tantôt en prose que le poète populaire doit déclamer avec ´´une belle voix et une capacité d'assimilation le rendant apte à restituer la tradition orale telle qu'il l'a héritée avec ses idées, sa forme et même sa mélodie et ses rythmes. Cette fidélité historique est confortée par une continuité géographique.» La «geste», célébrant effectivement «les hauts faits de personnages illustres», devient une particularité hilâlienne exceptionnelle si l'on regarde non pas «le passé miséreux et violent», mais ce qui en jaillit de «glorieux et lénifiant». L'auteur consacre plusieurs pages à la notion de «légende» et aux «concepts connexes». Toutefois, il observe: «La tradition orale des Béni Hilal perd régulièrement de son énergie et si le mouvement n'est pas freiné elle s'acheminera vers son extinction...» Il poursuit sa réflexion en exposant «Le milieu naturel: de Charybde en Scylla» et en expliquant «La continuité culturelle». Ensuite, Nacib développe, avec la maîtrise de l'ethnologue averti, des chapitres denses et instructifs: Les Hilaliens des Hauts-Plateaux: Histoire et légende; Le rôle des hilaliens: une controverse inachevée; La religiosité nomade; Le statut féminin dans l'épopée hilalienne; La ruse dans la geste; Le développement d'une rumeur rurale; La geste entre tradition et modernité. Notre attention est alors portée sur un «Corpus de textes» considérable à tout point de vue: la geste hilâlienne y est vivace, complètement en accord avec l'étude précédente qui l'a introduite. La plupart des «fragments» (contes, récits - souvent poétiques - mi-historiques, mi-documentaires, mi-légendes,...) encore dits de cette saga, sont présentés en arabe et traduits en français avec soin pour nous rendre sensibles à la haute valeur culturelle et sociologique des textes et, évidemment, à la force et à la subtilité de «la tradition orale nomade» lorsqu'elle véhicule un message authentiquement humain. Le sens - le bon sens de l'ancêtre - tiré de ces «fragments» proposés par Youssef Nacib est éminemment éducatif dans le fond et pédagogique dans son intention. En somme, Une geste en fragments est une oeuvre utile pour que chacun de nous en connaisse et se reconnaisse.
(*) Une geste en fragments de Youssef Nacib, Editions Alpha, Alger, 2010, 488 pages.


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