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Abdelaziz Rahabi au Forum de "Liberté"
"Il n'y aura pas de présidentielle en 2014"
Publié dans Liberté le 17 - 09 - 2013

Bouteflika veut-il vraiment mourir sur le trône ? Pour Abdelaziz Rahabi, il n'y a aucun doute !
Pour mieux esquisser les velléités de Bouteflika à rester, coûte que coûte, au pouvoir, M. Rahabi a estimé que le remaniement du gouvernement Sellal a surtout permis de placer les hommes du "clan présidentiel", une appellation qu'il attribue à l'ancien ministre de l'Energie, Chakib Khelil, actuellement sous le coup d'un mandat d'arrêt international. "Incontestablement, nous allons continuer vers la présidence à vie. Il n'y aura pas d'élection en 2014. Bouteflika veut prolonger son mandat de deux ans à travers une nouvelle Constitution ‘démocratique' qui prévoirait une limitation de deux mandats de sept ans chacun", a prévenu hier Abdelaziz Rahabi au Forum de Liberté. Cette option, aussi hasardeuse soit-elle, peut réussir, selon lui, "car la rente est là". "Le PIB ayant été multiplié par 6, plus personne ne veut rembourser ses crédits. De même que le mirage du logement continue à produire ses effets. Autant de cadeaux empoisonnés pour le prochain président", souligne-t-il. Quant à la faisabilité du dessein bouteflikien, M. Rahabi croit savoir qu'on est à la veille de l'annonce d'une nouvelle "alliance présidentielle" pour soutenir son projet. "Et puis, avec une assemblée croupion, complètement soumise au Président, la Constitution devrait être modifiée comme une lettre à la poste." Pour M. Rahabi, le pouvoir va même tenter de présenter cette "régression" comme un "acquis" démocratique alors que l'Algérie va être ramenée, selon lui, à "l'Egypte de Moubarak, à la Tunisie de Ben Ali et à la Libye de Kadhafi". Pire encore, pour l'invité de Liberté, nous sommes dans la perspective d'un scénario typiquement bourguibien. "Plus le Président est diminué et plus le pouvoir de ses proches va s'accroître." À la seule différence que si le président tunisien avait une nièce très puissante qui s'appelait Saïda, le frère du Président algérien s'appelle lui... Saïd.
M. Rahabi suspecte un éventuel transfert de prérogatives présidentielles vers l'actuel Premier ministre, pressenti pour être désigné vice- président. Ce type de transfert de pouvoir serait "salutaire", d'après lui, s'il profitait aux institutions et non pas aux individus. L'invité de Liberté assimile le dernier remaniement à "un coup de force" contre la tradition et les institutions. "Généralement, on réoriente l'action du gouvernement pour plus de transparence et non pour consolider les pouvoirs du Président." Pour lui, ce gouvernement en forme de comité de soutien est, en réalité,"une équipe de campagne" dont le rôle serait vraisemblablement de faire croire que le président Bouteflika est capable de poursuivre son mandat et d'aller voir au-delà. Va-t-on assister alors à une campagne électorale menée par procuration médicale, par compassion ou par contrainte ? Pour M. Rahabi, "rien n'est exclu, puisqu'en Algérie, nous innovons tout le temps !" Pour lui, la crise politique, on la vit depuis 1962. C'est même le lot quotidien des Algériens...
Une seule spécialité : les coups d'Etat
"En l'état actuel, je ne perçois aucune intention d'organiser des élections libres." M. Rahabi en veut pour preuve que les ministères-clés ont été confiés aux plus fidèles du Président. "Si on veut faire de la sociologie politique, on peut remarquer que ceux qui décident dans les ministères de souveraineté sont ceux du clan présidentiel. Les autres font figure d'alibis régionaux à la tête de secteurs à forte revendication sociale." Aussi, pour M. Rahabi, ce remaniement vient surtout dans le prolongement "naturel" du coup de force qui vient d'être attenté contre le FLN avec la désignation de Saïdani. "Les débats au FLN sont une question de personnes ou plutôt de conflits de personnes. Il n'y a pas de débats idéologiques ni de confrontation de programmes. Qui peut me dire quelle est la ligne idéologique du FLN ? Quel est le courant dominant en son sein ?" a-t-il interrogé l'assistance, en vain. Pour M. Rahabi, nul besoin de chercher, le FLN est devenu à son tour une "nébuleuse". D'après lui, il y a maintenant une multitude de FLN, c'est-à-dire autant de partis uniques. "À chaque réunion du FLN, nous ratons davantage un rendez-vous avec l'histoire..." Ce qui gêne toutefois le plus M. Rahabi, c'est l'ingérence du politique dans le fonctionnement de la justice. Une situation porteuse, selon lui, de tous les dangers. "Quand la hiérarchie des normes et le parallélisme des formes, des principes de droit sont foulés par les autorités, comment vais-je expliquer ça, moi, à mes étudiants ? Doit-on enseigner à présent la culture du coup d'Etat dans nos facs ?" se demande-t-il.
Ne touchez pas à l'armée !
Le plus grave, pour M. Rahabi, c'est que Bouteflika a réussi à mettre l'armée au centre du débat politique alors que tous ses prédécesseurs l'ont soigneusement évité. Pour lui, on a touché, cette fois, à "l'essentiel".
À ce sujet, M. Rahabi a raconté une anecdote lorsque le défunt président Chadli Bendjedid avait décidé de mettre à l'abri l'ANP en la retirant notamment du comité central du FLN. "Chadli voulait éviter à l'armée toutes sortes de fractures afin de renforcer son autonomie et le consensus national dans le pays. L'armée doit être, en effet, au-dessus de la mêlée pour ne pas apparaître comme partie ou acteur dans un problème politique interne. L'ordre, la discipline et la cohésion au sein du commandement de l'armée sont un facteur déterminant pour la stabilité du pays. Ceci, les déserteurs ne le savent pas ou feignent ne pas le savoir ! L'armée n'avait pas besoin de ça car à chaque crise politique elle est davantage fragilisée." Pour M. Rahabi, l'armée gagnerait à mieux communiquer sur sa stratégie, sa professionnalisation, sa technicité, le rajeunissement de ses cadres, son industrie militaire, ses efforts pour réduire la dépendance de l'étranger, etc. S'agissant précisément du rôle du DRS pour lequel les spéculations "politiciennes" vont bon train, M. Rahabi est convaincu que les enquêtes sur la corruption vont s'arrêter... "On veut imposer l'impunité et éviter les poursuites judiciaires sur les dossiers déjà ouverts. Il s'agira peut-être de poursuivre, comme d'habitude, les lampistes." Pourtant, d'après lui, les gens chargés de faire de la prévention au sein de l'institution militaire se sont rendus compte que la corruption touchait désormais aux fondements même de l'Etat. C'est comme ça que les enquêtes ont touché, d'après lui, les hydrocarbures et le niveau politique y afférent. Il souligne, à cet égard, que le phénomène de la corruption, considéré jusque-là comme "marginal", s'est largement "démocratisé" en Algérie au point où il représente aujourd'hui une menace pour la sécurité nationale. "Aujourd'hui, tous les hommes d'affaires étrangers savent que les sphères dirigeantes de l'Algérie sont corrompues."
M. Rahabi avance même une explication à ce sujet. "On a trop surfé en Algérie sur la culture du beylik. Pourtant, l'argent de l'Etat, c'est l'argent du peuple que le gouvernement doit gérer en bon père de famille." Et d'égrener alors les multiples raisons qui ont amené l'Algérie dans cette situation d'extrême vulnérabilité, sinon une véritable impasse. "Ailleurs, un chef d'Etat n'a aucun pouvoir pour donner un marché pour des considérations politiques... Comment peut-on confier tous ses revenus au bon vouloir d'une seule personne ? Il n'y a plus de contrôle, ni a priori ni a posteriori... Qu'est devenue la Cour des comptes ? Le Conseil national de l'énergie ? Des institutions paralysées depuis 1999..." L'ancien ministre de la Communication évoque même la "colombianisation" de l'Algérie. Pour lui, les lobbies pèsent de plus en plus sur la décision politique. "Il n'y a qu'à voir la proportion grandissante des affairistes au Parlement et dans les rouages de l'Etat. La grosse corruption étant portée par des soutiens politiques, elle a vite fait de créer des alliances avec des forces centrifuges et des intérêts étrangers."
Un pays en panne
S'agit-il de rééditer le scénario de 2004 lorsque de profondes divisions ont vu le jour au sein de l'armée ? Quoi qu'il en soit, pour M. Rahabi, "tous les soirs, les Algériens sont rivés devant leurs écrans de télévision pour scruter le niveau de progression et de mobilité du Président. Prendre un café ne peut nous être présenté sérieusement comme une activité politique".
Pour lui, l'opinion nationale n'est pas dupe et ne peut rester indéfiniment à la merci de ces opérations de "maquillages" audiovisuelles. Il s'interroge pourquoi l'on n'évoque jamais le fait que 15 projets de loi sont en attente, que 300 décrets traînent sur le bureau présidentiel et que 60 ambassadeurs font toujours le pied de grue devant El-Mouradia. "Tout cela ne dérange personne...", remarque M. Rahabi, pour qui la compassion des Algériens pour la santé de leur Président a des limites... morales ! Médusés, nombre de téléspectateurs algériens s'interrogent, en effet, sur les tenants et aboutissants de cet ultime et étrange caprice d'un Président finissant. Mais comment en est-on arrivé là ? Pour l'orateur, le système arrive d'emblée à la fin d'un cycle historique. Au lieu d'une transition politique et générationnelle, pleinement assumée, on se dirige, d'après lui, vers une transition "biologique". "Bouteflika n'a pas changé, c'est nous qui avons changé ! La faute nous incombe à tous. C'est nous qui l'avons permis. C'est l'échec de tout le monde, des élites politiques, économiques, de la société civile... Nous sommes inhibés par les années 90 que personne ne veut revivre. Et ça, le pouvoir le sait, il joue justement sur ça !"
Pour M. Rahabi, il n'y a aucun doute, "depuis 2008, nous sommes installés dans la présidence à vie". Pour lui, les intellectuels et les universitaires ont failli à leur responsabilité et à leur mission de "veille stratégique".
Pour lui, cette situation délétère et archaïque se situe dans le prolongement de l'amendement de la Constitution en 2008, lorsque Bouteflika avait définitivement opté pour la présidence à vie. "Rares sont ceux qui avaient dénoncé cette dérive totalitaire", a-t-il ajouté. D'après lui, cette "forfaiture", telle que qualifiée par notre consœur disparue, Baya Gacemi, s'est construite sur "l'ambition démesurée d'un homme" mais aussi sur "le silence des élites". "L'Algérie est maintenant le seul pays dans le monde arabe à disposer d'une Constitution qui consacre la présidence à vie." Une référence dont les Algériens se passeraient volontiers.
Un pays docile
Revenant enfin à son domaine de prédilection, à savoir la diplomatie, M. Rahabi s'est félicité de la nomination au gouvernement de Ramtane Lamamra, un professionnel pour qui il souhaite une grande marge de manœuvre "pour pouvoir faire ce qu'il sait faire !" Interrogé sur ses sentiments quant à la place qu'occupe aujourd'hui l'Algérie sur l'échiquier international, l'ancien diplomate considère que "nous sommes devenus un pays docile. Aujourd'hui, personne n'a rien à craindre de l'Algérie. Chez les Occidentaux, les principes sont subordonnés aux intérêts. La stabilité sans la démocratie, ça ne les dérange pas outre mesure." Et de rappeler que depuis 1999, Bouteflika est le seul ministre des Affaires étrangères : "Le Président arrête et conduit la politique étrangère du pays. Certes. Mais il ne peut pas se substituer à tout le personnel diplomatique." L'ancien ambassadeur s'est même dit désolé que l'Algérie ait aujourd'hui un rôle secondaire dans les relations internationales. "Aucune activité diplomatique. Aucune position sur la crise syrienne. Aucun responsable palestinien n'a été reçu à Alger en sept ans..." Cela dit, M. Rahabi se montre particulièrement sévère quant à la politique africaine de l'Algérie qui, note-t-il, n'a plus aucun poids sur le continent noir. "Bouteflika n'a jamais entrepris de voyage officiel au Sahel. Ce sont les succès économiques et la stabilité politique qui améliorent l'image d'un pays. Bouteflika veut, lui, surtout qu'on identifie l'Algérie à son image, alors que certains de nos diplomates préféreraient plutôt une... orange", un beau fruit, juteux et tonique.
M-C. L
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