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"En arabe, comme en français, je suis l'écrivain qui bouscule tous les interdits"
L'ECRIVAIN AMIN ZAOUI À LIBERTE
Publié dans Liberté le 18 - 03 - 2015

Dans cet entretien, le romancier revient sur son dernier roman Le miel de la sieste, sur les différents questionnements qui traversent son écriture, sur ses rapports à l'identité, à l'écriture, au tabou, et sur la place du roman dans notre monde.
Liberté : La malformation des parties intimes d'Anzar, personnage central de votre dernier roman Le miel de la sieste, est-elle à considérer sous un angle extra-littéraire dans le sens où on pourrait extrapoler et y voir une référence au monde d'aujourd'hui, traversé par différents conflits et -en ce qui concerne nos sociétés- avec celui de la modernité ?
Amin Zaoui : Le miel de la sieste est un roman philosophique. C'est un texte qui questionne l'état de l'être humain face (et dans) une société malade où tout est concentré autour du membre génital masculin. Dans Le miel de la sieste, j'ai développé l'idée suivante : dans le corps humain, le membre qui ne se développe pas, qui ne fonctionne pas est condamné à disparaître, à mourir. Et dans ce roman, je découvre ce membre qui ne fonctionne pas. Dans Le miel de la sieste, le membre qui est en arrêt perpétuel, dans une société arabo-musulmane, c'est bien "le cerveau". Et en contrepartie le membre corporel qui fonctionne à merveille, à plein temps, dans le corps arabo-musulman, c'est le membre génital. Nous sommes une société obsédée et nous élevons des êtres humains obsédés. La réaction des islamistes salafistes algériens, ces derniers jours, leur manifestation contre les derniers dispositifs juridiques qui condamnent la violence faite aux femmes n'est qu'une image de cette société maladive où tout est centré sur le sexe comme forme de domination masculine et de consommation charnelle. Nous sommes une société sexualisée, dans la religion et dans la politique ! Le miel de la sieste est une analyse de cette bestialité religieuse.
L'identité est un thème important dans Le miel de la sieste, puisque Anzar a quelque part "usurpé" l'identité de son cousin. D'abord, de quelle manière l'identité en tant que problématique travaille-t-elle votre écriture ? Ensuite, comment ce thème sempiternel et incontournable peut-il être actualisé aujourd'hui ?
Il n'y a pas d'identité scellée. Toute identité est en voie de formation et déformation, montage et démontage, dans un état de faire et de défaire... Effectivement Le miel de la sieste pose cette question qui est aussi le centre d'un débat dans l'histoire de l'Algérie depuis 1947. Le roman défend l'Algérie plurielle, longtemps rêvée mais malheureusement perdue, égarée ! La thématique de l'identité plurielle restera le centre de ma réflexion romanesque.
Qu'est-ce qui vous a inspiré ce dernier roman ?
Je pense que je suis un romancier de projet, et Le miel de la sieste est un prolongement dans mon souci littéraire que j'ai entamé depuis mon roman la Soumission (1997). C'est d'abord un texte-hymne de liberté pour la femme. Je suis l'écrivain public de la femme ! C'est aussi une critique envers une société machiste où domine la culture de l'hypocrisie. Tous genres d'hypocrisies : politique, sociale, religieuse, sexuelle et culturelle. Certes dans ce roman, j'ai essayé de revenir à l'enfance que je considère comme le trésor inépuisable de toute écriture. Mais ce n'est pas un roman autobiographique. C'est un roman sur le malaise individuel et collectif.
Vous êtes écrivain bilingue mais on constate que dans vos romans en arabe, il y a davantage de réalisme avec des sujets ancrés dans une réalité plutôt sociale, laissant peu de place au rêve, au fantasme..., contrairement à votre œuvre en français. Une réappropriation de la langue ou est-ce relatif aux lecteurs dans les deux langues ?
Je ne trahis pas mon lecteur. J'adore l'arabe et, de même, j'adore le français. Les problématiques et les questions que je traite, que je pose dans mes textes en français sont présentes dans mes romans en arabe. En arabe, comme en français, je suis l'écrivain qui bouscule tous les interdits. Certes, chaque écriture, dans une langue ou une autre, a son génie. L'arabe est une langue très proche, limitrophe du sacré. Et le lecteur arabophone est ancré dans la tradition de la culture des préjugés et de la sacralisation. Le lecteur arabophone me fait peur plus que les institutions de censure. Il est formaté ! Mais la littérature, la belle littérature, est un risque, une aventure sans concession. J'ai toujours considéré que la littérature romanesque contribue à la formation d'un nouveau lecteur. Je veux de ma littérature romanesque en arabe, par ses thèmes prohibés, qu'elle bouscule, sans aménagement, les coutumes de la lecture traditionnelle. Le travail d'un bon romancier ne s'arrête pas à l'écriture d'un bon roman, ceci est primordial, mais aussi dans la contribution à la création d'un nouveau lecteur, d'une nouvelle société littéraire.
Qu'est-ce que la littérature pour vous ? Je vous pose cette question parce qu'il y a le fond où on retrouve des thèmes comme le dialogue interculturel et des religions, et puis il y a la forme où vous cultivez l'inattendu, avec toujours des clins d'œil artistiques et un jeu entre vous et l'écriture, et entre vous et le lecteur.
La littérature, la bonne littérature, est une magie. Après la musique, la littérature est une religion universelle. Les deux relèvent de l'incompréhensible humain attendu ! La littérature est nécessaire, vitale, dans une société, mais je ne peux vous dire comment, ni pourquoi. Je crois fort en la littérature, en le rôle de la littérature. Je crois en sa fragilité solide, résistante ! Les écrivains, les bons écrivains, par leurs textes, sont les apôtres de la liberté, de la beauté humaine et de la critique. La littérature est un dérangement indispensable. Une société, une langue ou une religion sans littérature dérangeante est un monde menacé par la disparition, l'extinction et le fanatisme.
Les Mille et Une Nuits semble être un mythe fondateur pour vous, quelles en sont les raisons ?
Les Mille et Une Nuits est le livre de l'éternité. Un texte immortel. Il est plus fort et plus vivant que tous les livres religieux. Une autre vie ! C'est le meilleur roman que le génie humain a donné à l'Histoire universelle jusqu'à nos jours. Il a marqué toutes les cultures, toutes les cultures sans exception, toutes les littératures sans exception, et continue à s'imposer comme texte à relire. C'est un texte intelligent, de beauté, de plaisir, de femmes, d'architecture, d'art culinaire, de voyages, de musiques. Souvent, je reviens à ce livre. Et chaque fois, je me retrouve devant des choses nouvelles !
On vous qualifie bien souvent d'écrivain qui brise et casse les tabous. Vous reconnaissez-vous pleinement dans ce rôle qu'on vous attribue ? Et qu'est-ce que cela fait-il d'être dans cette posture ?
Pour moi, à mes yeux, la littérature a une signification philosophique très simple et très claire : un roman qui dit ce que tout le monde peut dire n'a pas besoin d'exister. Il est né-mort ! Un romancier qui écrit ce que tout le monde sait n'est pas un écrivain visionnaire. La littérature, à mon sens, c'est celle qui est capable d'écrire ce que les autres n'arrivent pas voir, à le dire, ne peuvent pas dire ou ne savent pas comment dire. La littérature est la sœur jumelle de la liberté. La littérature n'a pas le droit de se faire des frontières devant elle. Dans la littérature il n'y a pas de lignes rouges ou vertes ! Pour moi, la seule et unique ligne rouge, c'est l'ignorance. Avant de briser un tabou, détraquer un sacré, il est demandé à l'écrivain que cette opération, cette écriture fracassante et renversante, soit installée dans le savoir. Je suis contre toute provocation gratuite. La provocation c'est d'abord et avant tout un courage savant !
Le revers de la médaille – si je puis m'exprimer ainsi – est que lorsqu'on brise les tabous, on risque toutefois de choquer la "bienpensance" et surtout votre lecteur, comment composez-vous avec cela ?
Si ce que j'écris dérange, c'est que je ne dois pas être loin du sens de la littérature. Ainsi je qualifie l'écriture ! Je n'aime pas le lecteur bardé de certitudes. Ni le romancier d'ailleurs. La lecture, comme l'écriture, est un acte de questionnement perpétuel. Une angoisse ! La littérature pose des questions, propose des incertitudes, elle n'est pas faite pour dicter des réponses.
Choquer, perturber c'est le centre de toute la littérature visionnaire. Je mets le plaisir de l'écriture avant le lecteur. Je ne cherche jamais à satisfaire le lecteur. Dans chaque roman j'essaye de déstabiliser mon lecteur. Je n'aime pas le roman qui laisse son lecteur sortir sans blessure. La belle plaie ! Je cherche à tourmenter mon lecteur. À le blesser, à le marquer, à le tatouer. Je cherche un lecteur qui se pose des questions dès qu'il finit la lecture de mon roman.
Que peut le roman dans le monde d'aujourd'hui ?
Le roman prend, de plus en plus, la place de la philosophie. Le roman dérange, de plus en plus, le religieux. Le roman absorbe, de plus en plus, la poésie. À l'heure où le monde rentre dans une époque de la culture speed, l'ère de la rapidité, le roman, avec ses pages et ses histoires, va, avec force et jubilation, à l'encontre de cette culture. Je sais que le roman est indispensable mais je ne sais pas pourquoi, de quoi ! Je sais qu'écrire est une chose humaine mais je ne sais pas comment !
S. K.
Le miel de la sieste d'Amin Zaoui.
Editions Barzakh, Alger 2014. 600 DA.


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