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DALILA TOUAT, L'INDOMPTABLE
L'ENSEIGNANTE DE PHYSIQUE A RETROUVE SA LIBERTE
Publié dans Liberté le 22 - 02 - 2021

Symbole du Hirak et figure emblématique de la lutte pour les droits de l'Homme à Mostaganem, Dalila Touat a été libérée vendredi soir. Elle a été accueillie par les cris de joie de ses proches et de hirakistes qui l'attendaient devant la prison d'Aïn Tedlès.
Une photo partagée sur les réseaux sociaux, quelques instants après sa sortie de prison, la montre le visage émacié et les traits tirés. Pourtant, dès le lendemain matin, elle est devant la maison d'arrêt de Sidi Othmane, à la périphérie de la ville de Mostaganem, dans l'attente de l'élargissement annoncé d'Oussama Tifour, de Bilal Mennadi et de Hadj Fekir, d'autres activistes emprisonnés pour des faits liés au Hirak. "Ce sont des frères de lutte, c'est un devoir d'attendre leur sortie", sourit-elle sous le soleil printanier de ce samedi.
Vêtue d'un manteau noir et portant un châle gris sur la tête, Dalila Touat continue d'échanger avec les hirakistes de Mostaganem tout en gardant un œil sur le portail de la maison d'arrêt. Selon les rumeurs, l'instruction de libérer les trois détenus d'opinion est arrivée à l'administration, mais aucune source ne confirme ni n'infirme l'information. "Je suis encore sous le choc... Je ne comprends pas ce qui m'est arrivé... Je n'ai fait qu'exprimer mes idées. J'ai quand même le droit de dire ce que je pense tant que je ne porte pas atteinte aux personnes ou à l'ordre public, non ?", nous dit-elle.
Pour rappel, le 18 janvier, le tribunal correctionnel de Mostaganem avait condamné l'enseignante de physique à 18 mois de prison ferme pour "outrage à fonctionnaires et aux institutions de l'Etat, diffamation et publications portant atteinte à l'ordre public", des chefs d'accusation qui avaient été retenus pour qualifier les publications que l'accusée avait postées sur les réseaux sociaux.
Par sa sévérité, le verdict avait choqué l'opinion publique et provoqué des condamnations en Algérie, mais également au-delà des frontières. "J'étais atterrée. Je n'avais rien fait de mal et j'étais condamnée à 18 mois de prison !", se rappelle Dalila Touat en regrettant presque l'ère Bouteflika. "J'ai été interrogée et poursuivie en 2011, mais je n'ai jamais été humiliée comme je l'ai été en janvier dernier", conclut-elle.
Vexations et avanies
Fatiguée par l'attente sous un soleil inhabituellement chaud pour la saison, la contestatrice se fait conduire chez elle par des amis. La porte de l'appartement qu'elle occupe avec sa mère est grande ouverte : amis et proches continuent d'affluer pour lui souhaiter la bienvenue. Dans le salon, meublé assez sommairement, Dalila Touat raconte toutes les vexations et avanies qu'elle affirme avoir subies en prison. "À deux reprises (trois semaines puis six jours, ndlr), j'ai dû recourir à une grève de la faim pour protester contre ces humiliations.
À aucun moment, l'administration pénitentiaire n'a jugé utile de dépêcher un médecin pour s'enquérir de ma santé", rapporte-t-elle encore interloquée par ce qu'elle dit avoir vécu au centre de détention d'Aïn Tedlès. La jeune femme revient sur l'épisode de l'altercation entre une détenue et une gardienne (rapporté par Liberté dans son édition du 4 février) qui lui a valu d'être accusée par la direction pénitentiaire d'être à l'origine de l'incident. "On m'a reprochée d'avoir voulu créer le Hirak en prison, alors que je suis intervenue simplement pour séparer les deux antagonistes. Depuis l'incident, j'ai été menacée, intimidée, insultée...", dit-elle.
Dalila Touat commence alors sa seconde grève de la faim et écrit une lettre au procureur général de la cour de Mostaganem. "Pour me contraindre à interrompre la grève, ils sont allés jusqu'à m'interdire de téléphoner à ma sœur. ‘Si tu arrêtes ta grève, tu auras ton appel. Autrement, pas de coup de fil', me rétorquait-on à chaque fois que je sollicitais l'autorisation de passer un appel", continue la jeune femme en racontant comment les responsables de la prison tentaient d'influer sur ses convictions politiques. "Ils disaient que j'avais été manipulée par mes avocats, que l'Algérie allait bien, que j'avais perdu mon travail d'enseignante pour rien, que je devais penser à ma mère malade (Alzheimer, ndlr)... Ils faisaient absolument tout pour me casser", ajoute-t-elle.
La mobilisation pour sa libération ? Dalila Touat répond qu'elle ignorait tout. "Je ne savais pas ce qui se passait dehors. Lors des visites de ma sœur, qui duraient entre 15 et 20 minutes, on discutait juste de ma situation en prison, l'état de santé de ma mère...", répond-elle, ignorant l'effroi que sa condamnation à 18 mois de prison avait provoqué dans tous les milieux, la mobilisation de nombreux avocats autour de sa cause, l'inquiétude des associations féministes qui avaient rendu public un communiqué dénonçant la "détention arbitraire" et le "harcèlement judiciaire" contre l'enseignante de Mostaganem.
Pour Dalila Touat, la remise en liberté de vendredi — tout comme l'élargissement définitif ou provisoire des autres détenus d'opinion —, ne relève pas d'une grâce. "On accorde une grâce à des personnes coupables de délit ou de crime. Moi, je n'ai commis aucun délit. Je me suis exprimée sur des sujets qui me tenaient à cœur, je n'ai diffamé personne et je n'ai pas porté atteinte à l'ordre public. J'ai exercé un droit garanti par la loi", explique-t-elle, réitérant, en substance, les propos qu'elle avait tenus lors de son procès en vidéoconférence le 11 janvier 2021. "J'assume ce que j'ai écrit et ce que je dis", assure-t-elle encore.
La lutte continue
Alors que la hirakiste continue d'exprimer son espoir de vivre dans une "Algérie de la justice sociale, de l'indépendance de la justice, du respect des libertés, de l'égalité des chances entre tous ses enfants...", une jeune femme, la trentaine, entre dans le salon en compagnie de la mère de Dalila. "C'est une des trois hirakistes qui ont été dénudées dans un commissariat, en août dernier", déclare notre interlocutrice.
En quelques mots, l'intéressée revient sur l'incident qui avait fait le tour de la Toile cet été-là. "Nous avons été dénudées et humiliées, nous avons été insultées, traitées de tous les noms, nous avons été incarcérées avec des hommes...", relate-t-elle d'une voix saccadée, pleine de colère. Le 26 août 2020, un groupe de hirakistes avait tenté une marche vite dispersée par la police qui, ce jour-là, a procédé à plusieurs interpellations dont les trois jeunes femmes.
Une fois relâchées, les manifestantes ont dénoncé les conditions de leur garde-à-vue dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. L'effet a été tel que le procureur général près la cour de Mostaganem avait publié un communiqué, quelques jours plus tard, pour répondre aux accusations des trois jeunes femmes. "(...) Elles ont bénéficié de tous leurs droits durant la garde-à-vue, dont la visite familiale, l'appel téléphonique et la consultation médicale", a notamment soutenu le communiqué qui soulignait que le procureur de la République s'était déplacé sur les lieux pour vérifier les allégations des hirakistes."C'est également pour combattre ce genre de pratique que je milite et que je continuerai de militer", intervient Dalila.
Ce mercredi 24 février, Dalila Touat, 45 ans dont 20 consacrés à la lutte pour les droits de l'Homme, comparaîtra devant la cour d'appel pour répondre des accusations d'"outrage à fonctionnaires et institutions de l'Etat, diffamation et publications portant atteinte à l'ordre public" qui lui ont valu la lourde condamnation à 18 mois de prison ferme. Le 3 mars, elle sera jugée encore en appel — libre, espère-t-elle — pour incitation au boycott du référendum sur la Constitution du 1er novembre 2020 et outrage à fonctionnaire, dossier pour lequel elle avait été condamnée en première instance à deux années de prison ferme sans mandat de dépôt.
"Je réagis très vite aux injustices et, parfois, mes mots peuvent dépasser ma pensée. Mais j'affirme que je n'ai jamais violé les lois de la République et que j'exerce simplement mes droits de citoyenne", précise-t-elle en rendant hommage à tous les avocats qui l'ont défendue, avant de rejoindre le centre de détention de Sidi Othmane pour attendre la libération de ses "frères de lutte". Pour Dalila Touat, le militantisme n'a pas de répit.

Par : S. OULD ALI


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