Comme l'avait lucidement établi Antonio Gramsci, la domination des classes possédantes ne repose jamais exclusivement sur la contrainte brute, police, armée, prisons, mais sur une hégémonie idéologique patiemment élaborée. Cette hégémonie est fabriquée, diffusée et sanctifiée par une caste particulière : l'intelligentsia, ce clergé séculier du capital. De tout temps, les intellectuels ont servi d'auxiliaires aux pouvoirs dominants. Ils ont façonné les récits justificatifs de l'ordre établi, enrôlé les masses dans les institutions étatiques, naturalisé l'exploitation et légitimé la dépossession. À l'exception de brèves séquences révolutionnaires – où quelques individus rompent, à titre personnel, avec leur classe d'origine –, l'intelligentsia demeure structurellement contre-révolutionnaire, surtout lorsque l'ordre social vacille. Certes, au XXe siècle, dans le sillage de la puissance organisée du mouvement ouvrier et des luttes anticoloniales, une fraction d'intellectuels s'est engagée aux côtés des classes opprimées. Mais cet engagement fut historiquement éphémère et conditionné : il disparaît à mesure que refluent les luttes, que s'effondrent les organisations ouvrières, que les partis dits de gauche se bureaucratisent, et que les indépendances nationales se révèlent n'être que des libérations formelles, aussitôt recyclées en néocolonialisme. En effet, dès les années 1970, avec l'essoufflement de la vague contestataire mondiale, l'intellectuel se reconvertit. Il intègre l'appareil d'Etat, les universités managérialisées, les médias de masse, les ONG subventionnées. Il devient fonctionnaire idéologique du libéralisme, parfois repeint aux couleurs sociales-démocrates, parfois drapé d'un progressisme sociétal débridé. L'Etat-providence, providentiel pour les riches, issu des Trente Glorieuses a joué un rôle décisif : il a grassement nourri une petite bourgeoisie intellectuelle en expansion, courroie de transmission de l'idéologie dominante et chien de garde du consensus social. Cette couche s'est couchée sans résistance devant tous les puissants, se fondant dans le décor du capitalisme qu'elle sert désormais avec zèle. Avec le reflux des luttes de classe amorcé au cours des années 1980, sous l'ère du thatchérisme, du reaganisme et du mitterrandisme, la conflictualité sociale est méthodiquement dépecée et déplacée vers des thématiques fragmentaires : identitaires, religieuses, communautaires, écologiques, morales. Autant de champs soigneusement cultivés pour dissoudre le corps social, atomiser les dominés et neutraliser toute perspective de lutte de classe. L'expert remplace le militant, le spécialiste supplante le penseur critique, le technicien de la parole efface le révolutionnaire. En France, cette dérive réactionnaire prend les traits de la pensée dite postmoderne. Une intelligentsia médiatique (médiocratique) incarnée par BHL, Finkielkraut, Zemmour, Gauchet, recyclée en idéologues de l'ordre, oscillant entre libéralisme autoritaire et conservatisme culturel, colonise dorénavant le pays. En Algérie, ce sont les clercs islamistes qui occupent l'espace public, adoubés par une bourgeoisie bureaucratique d'Etat pétrie d'idéologie islamo-arabiste. Le régime FLNèsque leur déroule le tapis vert : école, médias, mosquées deviennent des appareils d'endoctrinement, lieux de dressage idéologique, antichambres du conformisme ou du terrorisme. C'est l'ère du libéralisme arrogant, de l'islamisme terrorisant, du conformisme anesthésiant. La pensée critique radicale est expulsée de l'espace public. Le projet émancipateur est criminalisé ou ridiculisé. De nos jours, les intellectuels contemporains ne s'identifient plus aux classes populaires. Ils constituent une classe sociale distincte, la petite bourgeoisie intellectuelle, défendant ses intérêts matériels auprès de l'Etat des riches. Ils colonisent la vie politique et médiatique, saturent les partis, les syndicats, les associations, les institutions culturelles. Là où il y a pouvoir, ils prospèrent comme des champignons vénéneux. Là où il y a prébendes, ils accourent comme des rapaces cupides. Par leur position sociale et leur culture élitaire, ils reproduisent une posture d'encadrement des classes populaires. Leur idéologie est réformiste, consensuelle, fondamentalement conservatrice. Il ne s'agit jamais de construire un rapport de force contre le capital, mais de négocier, dialoguer, pacifier. Leur horizon est celui du partenariat social, jamais celui de la rupture. L'« intellectuel engagé » n'est plus qu'une imposture. Même critique en apparence, il reste matériellement dépendant du système qu'il prétend dénoncer. Il ne mord pas la main qui le nourrit. Il défend son statut, ses rentes symboliques et matérielles, sanctifiées par la division bourgeoise entre travail intellectuel glorifié et travail manuel méprisé. L'intelligentsia au cerveau nécrosé Par bonheur, aujourd'hui, à l'ère de la massification scolaire, les intellectuels ne sont plus les seuls à penser. La vie des idées ne jaillit plus des tours d'ivoire universitaires mais de l'expérience vécue, des quartiers populaires, des lieux de travail, des luttes. L'élite bourgeoise, enfermée dans son idéalisme libéral ou religieux, est incapable de produire une analyse totale, dialectique, matérialiste de la société. En Algérie, cette faillite est manifeste : l'élite bourgeoise est structurellement incapable de formuler le moindre projet politique émancipateur. Gavée par les régimes rentiers successifs, notamment bouteflikien, elle ne produit que vacuité intellectuelle et compromission chronique. Coupées des classes populaires, les élites intellectuelles sont stériles. À l'inverse, c'est dans les couches prolétariennes en lutte que s'élaborent les critiques les plus radicales. La précarité sociale engendre la radicalité politique. Les intellectuels prolétarisés – sans poste à préserver ni rentes à défendre – sont souvent les plus audacieux théoriquement et pratiquement. Fondamentalement, les intellectuels bourgeois ne participent pas aux luttes sociales ; ils participent aux batailles politiciennes. Lorsqu'ils infiltrent les mouvements populaires, c'est pour en détourner la dynamique vers des impasses institutionnelles, électorales, inoffensives pour le capital. Qui plus est, ils méprisent les classes populaires, ignorent leurs revendications sociales, ne se mobilisent que pour les élections – tremplins de carrières, garanties de prébendes. Jamais pour transformer le mode de production capitaliste. La conscience naît de la lutte, non des salons Cela étant, contrairement à l'idée répandue par le léninisme, la conscience de classe n'est pas injectée de l'extérieur par des intellectuels. Elle est le produit historique de la lutte de classe. C'est l'expérience collective de la résistance qui engendre la conscience, non les manifestes rédigés dans des clubs de pensée. L'histoire nous enseigne que les transformations sociales ne naissent pas des programmes politiques écrits par des intellectuels organiques du capital, mais des luttes spontanées, des formes d'auto-organisation horizontales, antisystèmes, sans bureaucratie ni chefs autoproclamés. L'histoire le démontre sans ambiguïté : l'intelligentsia bourgeoise ne conduit jamais une révolution populaire à son terme. Elle la trahit, la récupère, la neutralise, au profit du capital national et international. En Algérie, les élites actuelles jouent le rôle qu'occupèrent hier les messalistes et les benbadistes : agents de la temporisation, artisans de la collaboration, fossoyeurs de toute rupture révolutionnaire. La politique bourgeoise est un salon de caquetage. Il appartient aux classes populaires de le déserter, d'abandonner les intellectuels à leur onanisme politicien, et de construire leurs propres formes d'organisation. Fusion et popularisation de la théorie et de la praxis Le capitalisme a prolétarisé presque toute l'humanité. Paradoxalement, il a aussi généralisé l'accès au savoir par la massification scolaire et universitaire. Aujourd'hui, le prolétariat mondial n'a plus besoin d'« intellectuels professionnels » pour penser à sa place. La praxis et la théorie cohabitent désormais au sein même de la classe exploitée. À l'heure de la crise du capitalisme, la tâche des intellectuels prolétariens n'est pas de diriger l'action collective à la manière de l'élite bourgeoise, mais d'analyser, de restituer fidèlement le mouvement réel, de réintroduire le paradigme de classe contre les diversions identitaires, religieuses et morales.L'émancipation ne viendra ni des urnes, ni des experts, ni des élites. Elle viendra de la lutte, et d'elle seule, menée par des prolétaires désormais majoritairement intellectuels, instruits au double sens du terme : formés au plan scolaire et scientifique, et informés des réalités funèbres du monde.