Il y a vingt ans, le 23 janvier 2006, s'éteignait à La Casbah d'Alger Mustapha Ben Debbagh. Pourtant, son nom n'appartient pas au passé. Il circule encore dans les ateliers, se devine dans les arabesques patientes, se reconnaît dans la retenue d'un geste juste. Enlumineur, décorateur, enseignant, il fut surtout l'un de ces passeurs discrets grâce auxquels un art ancien continue de respirer dans le présent. Né en 1906 au cœur de La Casbah d'Alger, Ben Debbagh a grandi dans un monde où la main savait parler. Son père, ciseleur, lui transmet très tôt le goût de la précision, du détail, de la matière respectée. Dans ce décor de ruelles étroites et d'ateliers modestes, le jeune Mustapha apprend à regarder avant d'apprendre à faire. Une vocation façonnée par la tradition Son talent pour le dessin se révèle rapidement. Il intègre l'Ecole des beaux-arts d'Alger, section céramique, rue d'Orléans, où il reçoit un enseignement académique solide sans jamais se couper de ses racines. Cette double appartenance – savoir classique et héritage arabo-islamique – deviendra la signature de toute son œuvre. Dès les années 1920, il ouvre son propre atelier de sculpture et de décoration sur cuivre. Il n'a alors qu'une vingtaine d'années, mais déjà une conviction claire : les arts traditionnels algériens ne doivent ni se figer ni disparaître. Pour les défendre, il participe à la création d'une association nord-africaine dédiée aux arts artisanaux, conçue comme un rempart contre l'oubli et la standardisation. L'Algérie exposée au monde Le travail de Mustapha Ben Debbagh franchit vite les frontières. Il expose à Marseille, à Newcastle, puis à Chicago en 1933. Ces déplacements ne sont pas de simples voyages artistiques : ils sont l'affirmation qu'un art enraciné peut dialoguer avec le monde sans se renier. À Alger, il participe à des expositions majeures, notamment celle des arts indigènes en 1937, avant de prendre part, après l'indépendance, au premier Salon de l'Union nationale des arts plastiques en 1964. Chaque exposition confirme ce qui fait la force de son langage plastique : une science du floral, une maîtrise des arabesques, une palette de couleurs mesurée, jamais ostentatoire. Chez Ben Debbagh, la décoration n'est pas un ornement gratuit ; elle est respiration, rythme, équilibre. Le maître et l'enseignant En 1943, il rejoint l'Ecole des beaux-arts d'Alger comme enseignant en décoration et arts appliqués, succédant à Mohamed Kechkoul. Il y restera près de quarante ans, jusqu'à sa retraite en 1982. Des générations d'artistes et d'artisans passent par son regard exigeant, par sa parole sobre, par son refus de la facilité. Il n'enseigne pas seulement des techniques, mais une éthique : le respect du temps, de la matière et du sens. Beaucoup de ses élèves deviendront à leur tour calligraphes, enlumineurs, décorateurs, perpétuant une filiation plus spirituelle qu'académique. Un héritage vivant Des années après sa disparition, des expositions lui rendent hommage, réunissant ses œuvres et celles de ses disciples. Tableaux, fresques, bois décorés, objets du quotidien sublimés : tout témoigne d'un art où le sacré se glisse dans le geste, où la beauté s'exprime jusque dans la plus petite arabesque. Les œuvres de Mustapha Ben Debbagh, conservées par sa famille et ses proches, ne cherchent pas à impressionner. Elles invitent au recueillement, à la lenteur, à cette attention rare qui transforme le regard. Vingt ans après sa disparition, se souvenir de Mustapha Ben Debbagh, ce n'est pas seulement célébrer un artiste. C'est rappeler que la culture se construit dans la transmission, que le patrimoine n'est vivant que s'il est pratiqué, enseigné, aimé. Dans le silence de ses motifs et la lumière de ses couleurs, Ben Debbagh continue de nous parler — à condition de prendre le temps de l'écouter.