Dans de nombreux pays, notamment en France, on nous serine à longueur de tribunes que « les gens ne lisent plus », « le niveau baisse », la société serait entrée dans une ère de décadence intellectuelle. Cette rengaine est une fable réactionnaire, colportée par une caste d'intellectuels déclassés qui confondent la disparition de leur prestige avec l'effondrement de l'intelligence humaine. En tout cas, elle ne repose sur aucun fait sérieux, mais sur un ressentiment de classe. Cette litanie sur la « fin de la lecture » est donc un discours de classe. Elle sert à naturaliser la hiérarchie culturelle, à transformer un privilège perdu en supériorité morale éternelle. Elle désigne le peuple comme fautif pour mieux absoudre les structures capitalistes qui organisent la dépossession intellectuelle. Les pleureuses du « niveau qui baisse » ne déplorent pas que l'on lise moins, mais que l'on ne lise plus leurs livres, leurs auteurs, leurs canons culturels. Elles regrettent l'époque où la maîtrise de quelques œuvres sacralisées suffisait à justifier une supériorité sociale et morale. Aujourd'hui, cette rente livresque bourgeoise est dissoute dans la circulation massive des savoirs, et cela les rend hystériques. Fondamentalement, le roman canonique, l'essai littéraire, la grande prose humaniste ne sont pas des formes universelles de l'intelligence, mais des produits sociaux datés, longtemps réservés à une minorité oisive. Leur déclin n'est pas une catastrophe civilisationnelle : c'est la fin d'un monopole. Et toute fin de monopole est vécue par ses bénéficiaires comme une apocalypse. Aussi, ce n'est pas le peuple qui a cessé de lire. C'est la bourgeoisie culturelle qui a cessé d'être indispensable – et qui appelle cela décadence. En réalité, jamais dans l'histoire humaine autant d'individus, tous sexes confondus, n'ont été scolarisés aussi longtemps. Des masses entières, autrefois condamnées à l'analphabétisme ou à une instruction rudimentaire, passent aujourd'hui quinze à vingt ans dans des institutions d'enseignement. Comparés à leurs grands-parents, ouvriers agricoles ou manœuvres souvent incapables de lire un texte complexe, les hommes et femmes contemporains sont objectivement plus instruits, plus alphabétisés, plus familiers des abstractions scientifiques, techniques et administratives. Aujourd'hui, même un individu peu politisé maîtrise la lecture fonctionnelle, manipule des concepts scientifiques élémentaires, évolue dans un monde saturé d'écrits, de données, de discours techniques. Le nier relève de l'aveuglement idéologique élitiste. Dire que « les gens d'aujourd'hui ne lisent pas » est donc factuellement absurde : ils lisent en permanence, mais autrement. Lire autrement : la révolution silencieuse qui fait trembler l'élite De nos jours, de Paris à Pékin en passant par Moscou et Alger, les individus, tous sexes confondus, lisent sans cesse : écrans, interfaces, documents, articles, notices, cours, données, protocoles. Ils manipulent des concepts, des chiffres, des modèles, des langages techniques dont leurs ancêtres n'auraient même pas soupçonné l'existence. Mais cette lecture ne passe plus par le roman bourgeois ou l'essai académique sanctifié, ce qui suffit à la disqualifier aux yeux des gardiens autoproclamés de la Culture bourgeoise élitiste. Sous le capitalisme sénile, le vrai problème n'est donc pas une prétendue régression intellectuelle, mais une recomposition sociale de l'intelligence. Le capitalisme machiavélique n'a pas produit une société d'ignorants, mais une société massivement instruite et simultanément désarmée sur le plan critique. Il ne s'agit pas d'un retour à l'obscurité, mais d'une mise au travail de l'intellect, fragmenté, utilitaire, soumis aux impératifs de l'adaptation et de la performance exigés par le capitalisme. Aussi, peut-on affirmer que le capitalisme contemporain n'a pas produit une société d'abrutis, mais une société intellectuellement exploitée. Il fabrique des individus instruits, formés, compétents, capables d'absorber des flux massifs d'informations, tout en leur retirant les conditions matérielles et politiques de l'autonomie critique et de leur émancipation sociale. Les enseignants qui pleurnichent sur des élèves prétendument « incapables de lire » taisent soigneusement ce qu'ils incarnent eux-mêmes : une école devenue machine à normaliser, à évaluer, à discipliner l'intelligence. Ils ne forment plus des lecteurs autonomes, mais des exécutants scolaires saturés de consignes, de grilles, de compétences artificielles. L'école ne transmet plus la culture classique parce que le capitalisme n'en a plus besoin. Le roman bourgeois, l'humanisme littéraire, la grande culture générale servaient autrefois à former des cadres idéologiques, des administrateurs, des élites de commandement. Aujourd'hui, l'économie exige des savoirs techniques, modulaires, jetables. L'école s'est adaptée. Ceux qui s'en plaignent confondent une mutation structurelle avec un effondrement moral. Ils déplacent la critique de l'école – de son rôle de reproduction sociale – vers une accusation morale des élèves et des classes populaires. Ils transforment un échec structurel du capitalisme éducatif en faute individuelle ou générationnelle. Cette diversion permet d'éviter toute critique des rapports sociaux qui organisent, orientent et neutralisent la production intellectuelle contemporaine. Elle transforme une contradiction historique du capitalisme – l'élévation massive du niveau d'instruction combinée à sa domestication idéologique et à l'instrumentalisation de l'intelligence à des fins purement productives – en une fable morale sur la paresse et la bêtise des masses. Lire pour produire, pas pour penser : la capture de l'intelligence par le capital Ainsi, c'est l'école elle-même qui a détruit la lecture comme pratique libre. Elle l'a transformée en exercice contraint, évalué, normé, vidé de toute puissance critique. Sous la domination du capital, lire n'est pas un acte d'appropriation intellectuelle, mais une tâche scolaire, un protocole, une compétence à aliéner aux patrons, à monnayer sur le marché du travail pour assurer sa survie. Le plus obscène, c'est que cette caste élitiste déclassée, enseignants, éditorialistes et académiciens, accuse les masses de paresse intellectuelle alors même que le capitalisme exploite aujourd'hui l'intelligence comme jamais. Plutôt que de s'en prendre à cet ordre social, ces mandarins culturels préfèrent frapper vers le bas, stigmatiser les pratiques populaires, et pleurer la fin de leur magistère. L'école ne souffre pas d'un déficit de lecture : elle souffre de sa mission historique. Dans la tradition marxiste, l'école n'est pas un sanctuaire du savoir, mais un appareil idéologique d'Etat, chargé de produire des sujets adaptés aux besoins du mode de production. Elle n'a jamais eu pour fonction d'émanciper les masses, mais de réguler, hiérarchiser et légitimer les inégalités sociales sous couvert de mérite, de culture et de neutralité. Historiquement, la massification scolaire n'a pas été une conquête humaniste, mais une nécessité économique. Le capitalisme développé a besoin de travailleurs capables de lire, d'écrire, de manipuler des abstractions, de suivre des procédures complexes. L'école a donc élargi l'accès à l'instruction tout en neutralisant son potentiel subversif. Elle produit des individus instruits mais désarmés, compétents mais politiquement inoffensifs. C'est cette contradiction – et non un prétendu abrutissement des masses – qui traverse aujourd'hui l'institution. La lecture n'a donc pas disparu : elle a été subordonnée. Subordonnée aux impératifs de l'employabilité, de l'évaluation permanente, de la rentabilité cognitive. L'école apprend à lire pour produire, non pour comprendre ; pour s'adapter, non pour contester. Et lorsque cette lecture utilitaire déborde les formes scolaires traditionnelles – écrans, données, langages techniques – les anciens gardiens du temple crient à la décadence, incapables d'admettre que leur rôle historique est terminé. En conclusion : jamais l'humanité n'a autant appris et manipulé d'informations et emmagasiné de connaissances. Mais jamais son intelligence n'a été aussi encadrée, normalisée et exploitée par le capital.