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Quelques réflexions sur le système diplomatique algérien
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 23 - 03 - 2017

Dans les moments où la politique étrangère de l'Algérie a le mieux performé, sa diplomatie, en tant que levier de sa politique globale, combinait plusieurs facteurs, dont l'interaction était la projection d'une ambition de puissance régionale. La stratégie globale reflétait une cause nationale qui était incarnée, et à mains égards, partagée à l'échelle internationale, par un leadership fort ou charismatique.
Le leadership a été un moteur puissant qui contribuait à propulser le pays au-devant de la scène internationale en lui conférant une visibilité sur tous les continents. Il en a été ainsi durant la phase héroïque pour son indépendance, de la phase glorieuse du décollage économique, de la phase critique et douloureuse de survie face au terrorisme et enfin la projection d'un pays vaillant qui voulait renaître de ses cendres dans les débuts de la décennie.
D'autres facteurs ont contribué à dessiner son profil diplomatique d'acteur influent dans le tiers monde et auprès des grandes puissances: ce sont le message dont le pays était porteur au plan international, la crainte qu'il pouvait susciter du fait de son homogénéité politico-militaire, sa capacité à résister aux influences et pressions extérieures, sa politique énergétique, la force de pénétration de ses services de renseignement à l'étranger, son modèle de croissance et de développement lequel, à son époque, suscitait de l'intérêt, de l'impact -quoique relatif- de son soft power au plan culturel, l'impact de sa coopération scientifique et culturelle, notamment en Afrique, ou encore l'accueil de diasporas persécutées.
Autant de facteurs qui participaient, dirions-nous aujourd'hui, d'une forme de marketing global de la projection du pays et de son affirmation au plan international.
Aujourd'hui, alors que ces facteurs sont globalement dans un cycle d'affaiblissement, on peut se poser la question de savoir si le système diplomatique algérien peut, dans ces conditions, tenir le rang d'une «puissance régionale», vu que le pays accumule, en ce moment, plus de handicaps qu'il ne compte de forces motrices et de leviers d'influence à l'extérieur.
Un constat basé sur une première lecture des faits, un décryptage simple du discours et de certaines postures diplomatiques, basé aussi sur la perception de deux autres paramètres que sont le leadership et la cause nationale, dessine le profil d'un système diplomatique dont le sommet est dans une «indisponibilité temporaire» et d'une diplomatie dont le bicéphalisme est loin de générer les synergies recherchées. Ce sont là deux handicaps qui peuvent impacter le leadership du pays ainsi que son pouvoir d'influence alors que les budgets de l'appareil diplomatique sont plus conséquents que par le passé.
La problématique du leadership
Comme le montre une actualité internationale très intense, les chefs d'Etat sont les diplomates en chef. Ils sont constamment au-devant de la scène, ils créent l'événement ou en déterminent le cours, ils font le travail d'explication à leurs opinions nationales et informent l'opinion mondiale. Leur présence instantanée dans les moments de tension ou dans les passes critiques où la stabilité et la sécurité du pays sont en jeu est capitale aux yeux du monde, elle est aussi rassurante pour le peuple.
Une démonstration magistrale en a été faite par la Russie, notamment sur les dossiers critiques de l'Ukraine, l'Iran et la Syrie. Elle est parvenue à renverser le rapport de forces sur le terrain et à modifier les termes des négociations initialement posés par les Occidentaux. Pour atteindre ce résultat, elle a combiné les facteurs politico-militaires avec les technologies de la communication.
S'appuyant sur un besoin vital de reconquérir le terrain perdu dans sa propre sphère d'influence pour préserver la sécurité du pays -que les Etats-Unis ont entrepris d'encercler- et pour permettre à la Russie de retrouver son statut de grande puissance, le leadership russe a combiné la détermination du chef de l'Etat, le punch diplomatique, la présence militaire sur le terrain et une large gamme d'armes relevant du soft power.
En d'autres temps et en d'autres circonstances, rappelons que le leadership gorbatchévien était lui aussi parvenu à retourner la situation en faisant faire un tournant à l'ex-URSS -certes à haut risque à l'époque- lorsqu'il prit l'initiative de cesser la course aux armements stratégiques et put engager les Etats-Unis dans la voie du désarmement nucléaire.
Notons, à cet égard, que les pays qui, au cours de ces dernières années, ont marqué de leur empreinte la politique internationale, ne sont pas les puissances traditionnelles, mais des puissances montantes au leadership fort qui s'affirment dans l'action, au plus haut niveau et sans ambiguïté aucune.
Lorsque, par exemple, l'UE se perd à trouver le plus petit dénominateur commun en situation de crise entre ses multiples pôles et canaux décisionnels, des pays comme la Russie ou la Turquie ont déjà pris un temps d'avance sur le terrain. Ainsi, sur la question des réfugiés qui a opposé l'UE à la Turquie, le bras de fer a tourné à l'avantage du président turc. Face à une UE au leadership fragmenté, le président turc a engrangé une compensation financière tout en se donnant le pouvoir d'ouvrir la digue des réfugiés.
Autre exemple de leadership fort s'affirmant dans l'action, le cas de l'Iran qui a résisté au bras de fer engagé par les Occidentaux à propos de son potentiel nucléaire : avec le soutien de la Russie, il a fini par désamorcer la menace militaire qui pesait sur lui et sauvegarder l'usage du nucléaire à des fins civiles.
A l'inverse, les puissances diplomatiques traditionnelles dont l'influence est en recul comme le Royaume-Uni, l'Italie, l'Espagne ou la France, sont dans un cycle d'affaiblissement de leur leadership au plan national et international.
Singularité remarquable dans ce tableau, la diplomatie de la RASD. Les points qu'elle marque contre le Maroc rappellent sur bien des points la glorieuse équipe diplomatique du FLN durant la guerre de Libération. La diplomatie de la RASD opère la synthèse des deux caractéristiques essentielles d'une diplomatie offensive, c'est-à-dire un leadership collectif cohérent du point de vue de la ligne diplomatique et celui du professionnalisme militant et, deuxième caractéristique, la défense d'une cause sacrée. Deux moteurs qui font la preuve d'un certain niveau de performance et d'une endurance élevée, malgré le peu de moyens, et de surcroît dans un contexte global et un rapport de forces défavorables.
Récemment encore, elle a eu gain de cause auprès de la Cour européenne de justice et a fait reculer le Maroc sur le terrain. Ce pays a dû d'ailleurs en appeler au SG de l'ONU pour habiller ce qui en fait était une retraite pure et simple de la zone d'El Guerguelat, zone occupée dans l'intention de faire la jonction avec la Mauritanie.
Force est de constater qu'à l'inverse des diplomaties «ré- émergentes», le système diplomatique algérien se démarque en ce moment par une «singularité» institutionnelle décalée par rapport aux canons et us diplomatiques. Sans conteste, son bicéphalisme est de nature à renvoyer un message brouillé en direction des diplomaties étrangères. Rentrée dans les moeurs nationales, cette singularité n'en reste pas moins gênante et lourde de sous-entendus sur la question du leadership de l'appareil diplomatique.
Souvent, on peut même relever une certaine propension au discours répétitif, alors qu'il n'y a véritablement rien de diplomatiquement significatif, une tendance qui semble être motivée par une inclination à afficher son territoire de compétence ou d'affirmation d'une parité. Cette dualité peut difficilement ne pas se répercuter sur l'image de marque du pays, ni rester sans incidences sur le fonctionnement interne d'un appareil diplomatique devant «gérer» dans les faits deux ministres des Affaires étrangères. Ce mode de fonctionnement très « spécifique » n'est pas difficile à décrypter par les pays partenaires.
Commençons à cet égard par rappeler le fait sans précédent survenu à New York à la 71e session de l'Assemblée générale de l'Onu en 2016, qui a vu la présence concomitante des deux ministres. Cette coïncidence, assurément contreproductive au moins du point de vue de l'image, n'aura pas manqué de susciter quelques questionnements.
Notons aussi la pratique qui s'est créée d'une autre « spécificité », celle de la modulation du pilotage des dossiers.
On aura ainsi remarqué que c'est tantôt le chef de la diplomatie qui dirige la délégation algérienne sur une même problématique diplomatique (réunions ministérielles préparatoires du 27e Sommet de l'UA, au mois de juillet 2016, à Kigali), tantôt, le deuxième ministre (réunions ministérielles préparatoires au sommet sur le partenariat arabo-africain, en novembre, à Malabo en Guinée équatoriale), puis de nouveau le premier (réunions ministérielles préparatoires au 28e Sommet de l'UA, en janvier 2017), participation aux travaux du Conseil exécutif, etc.
Dans la même veine, c'est le deuxième ministre qui préside depuis le 1er mars le Conseil de la Ligue arabe, un rôle qui aurait pleinement justifié la présidence du Conseil par le plus haut plénipotentiaire. Toutefois, on peut supposer dans ce cas-ci qu'un strict respect du rang aurait pu être mal vu par les monarchies du Golfe depuis la prise de position en faveur du Hezbollah libanais par le chef de la diplomatie. Une position qui provoqua alors un courroux hystérique dans ces pays, amenant l'Algérie à «nuancer», au lieu d'assumer sa position. Elle a dû en effet se justifier au nom du principe de la non-ingérence dans les affaires intérieures du Liban. Ce fut un « auto-recadrage » rarissime dans notre pratique diplomatique. C'est dire le nouveau degré de sensibilité de notre système à l'influence globale de certaines monarchies du Golfe.
Quant au fond, cette dualité n'est pas sans laisser apparaître des nuances notables sur des positionnements diplomatiques, propres elles aussi à retenir l'attention.
Sur le dossier «Libye», par exemple, et par-delà l'affirmation des principes généraux, on relèvera néanmoins des intonations différenciées. Alors que l'on sent que l'un incline vers une solution politique proactive par les pays de la région, et l'Algérie au premier chef, l'autre entend caler la position de l'Algérie sur celle des médiateurs onusiens pour rester en deuxième ligne.
Lorsque l'un des deux ministres aspire à un rôle de médiation, c'est-à-dire un rôle actif en termes de propositions de règlement politique, tout en «confortant» (sic) le processus onusien, le second mentionne un mandat plus limité, à savoir un rôle de facilitateur, «d'accompagnement des différents protagonistes libyens», l'Algérie se limitant à «donner son avis». Cette dernière approche s'appuie sur une «doctrine algérienne» -non écrite- basée sur deux principes universels inscrits dans la Charte des Nations unies, à savoir la non-ingérence dans les affaires intérieures et le règlement pacifique des différends. « L'Algérie ne parraine pas », est-il précisé. «Elle est à l'écoute, elle accompagne». « Pour le reste, c'est leur responsabilité » (sic). Se dessineraient ainsi deux approches, l'une favorisant une véritable volonté de médiation proactive, l'autre encourageant les acteurs libyens à prendre leurs responsabilités (ce qu'ils ne sont pas en mesure de faire pour moult raisons).
On aura pu une nouvelle fois détecter ces nuances, lorsque de Bruxelles, où il assistait à une conférence internationale sur la médiation, au mois de février, le chef de la diplomatie avança un agenda politique substantiel pour une sortie de crise de la Libye.
On aurait pu en déduire que l'Algérie s'apprêtait à soumettre cet agenda à la réunion de concertation avec les ministres des Affaires étrangères en titre de Tunisie et d'Egypte, qui allait se tenir les jours suivants, le 19 mars, à Tunis. Supposition infondée puisque l'Algérie y a été représentée par le deuxième ministre qui s'est limité à l'annonce de la tenue d'un «sommet à Alger vers la fin du mois de mars ». La réunion à Tunis n'ayant eu d'autre objet que celui de «confronter les analyses» (sic), vu le « rôle central de l'Onu ».
Une autre annonce a suivi, se rapportant à une réunion prochaine des pays voisins qui se tiendrait à la fin du mois de mars, corrigée le lendemain par l'ajout d'une précision, à savoir qu'elle serait «conditionnée par la désignation du nouveau Représentant spécial de l'Onu en Libye ou conforter celui en poste», vu le «rôle central de l'Onu». Puis une autre a suivi, celle faite par le ministre d'Etat, depuis Bruxelles, en marge des travaux du Conseil d'association avec l'UE se rapporte à une réunion, dans un format nouveau, au Caire, devant regrouper des représentants de la Ligue arabe, de l'UA et de l'UE. Une initiative dont il s'est félicité. Néanmoins, cette tendance à la démultiplication des cadres voulant s'occuper de la Libye est par ailleurs perçue comme contreproductive.
En attendant une décantation des points de vue et une mise en cohérence de l'approche opérationnelle, posons la question de savoir si notre alignement sur l'Onu et cette confiance en un processus -auquel, soit dit en passant, les Libyens eux-mêmes ne semblent pas croire- n'est pas de nature à gêner le développement d'une stratégie autonome de médiation proactive. Le recadrage constant de la position de notre pays sur un processus impuissant à dissuader les ingérences et les interventions étrangères, à se faire obéir des milices armées et à faire appliquer son propre plan de règlement, ne signifierait-il pas que « l'Algérie s'engage, mais ne s'implique pas » ? Est-ce suffisant pour un pays qui se doit de développer une ambition à la hauteur de son potentiel d'influence et de son poids dans la région ?
Ce questionnement nous conduit à aborder le sujet de notre « absence sur le terrain », un sujet sur lequel le système diplomatique algérien est très souvent interpellé. On constate que le principe de non-intervention qui sous-tend le discours diplomatique général, est à cet égard de plus en plus nuancé par les faits et les propos. Interrogé sur l'absence algérienne sur le terrain en Afrique, le ministre d'Etat répond : «Il s'agit là d'apparences. Les opérations sont souvent conçues par les Algériens (…), l'Algérie est sur le terrain dans les opérations extérieures» (…) L'intervention militaire française au Mali fut «une réussite parce que l'Algérie contribua à son succès».
Concernant la Libye, il n'écarte pas le recours à la force «si le gouvernement (lequel?) demande une présence militaire des Nations unies, de l'UA et de la Ligue arabe, et à condition qu'il y ait un mandat de l'Onu (…), le gouvernement libyen serait dans son droit». Relevons toutefois que cette option de l'intervention militaire sous mandat de l'Onu n'apparaît pas dans les éléments de langage du deuxième chef de la diplomatie.
En fait, pourquoi l'option d'une intervention militaire sous mandat de l'Onu ne serait-elle pas soumise à examen tant elle paraît constituer un levier supplémentaire pour faire progresser la solution politique ? Il restera à savoir si cette option ferait consensus au sein du système diplomatique et si elle pourra jamais ouvrir la voie (au cas où) à une participation de l'Algérie, sous quelque forme que ce soit, à une intervention spécifique à la demande de la Libye. N'oublions pas que le Premier ministre libyen a déjà « autorisé » l'aviation américaine à effectuer des bombardements sans mandat aucun des Nations unies.
La dimension des enjeux n'est-elle pas de nature à inciter le système diplomatique algérien à revoir urgemment à la hausse le niveau d'ambition stratégique du pays ? Ne faudrait-il pas donner de la flexibilité au mandat politique afin de pleinement libérer l'action diplomatique ? Ne faudrait-il pas transcender un processus onusien impuissant dont l'Algérie déclare être tributaire, tout en le confortant par une action autonome plus claire et plus déterminée ? En somme, se hisser à hauteur des enjeux géopolitiques qui mettent et le Sahel et le Maghreb en grand danger.
Enfin, dernier exemple pour clore la problématique du bicéphalisme, c'est le dossier « Syrie » pour faire remarquer qu'il semble avoir fait l'objet d'un transfert. En effet, alors que le ministre d'Etat était présent à la conférence «Genève 2» puis qu'il a reçu le ministre syrien des Affaires étrangères, c'est le deuxième ministre qui effectua la visite à Damas porteur d'un message du Président de la république. Une visite symbolique restée sans lendemain qui contraste avec une tentative de médiation testée antérieurement auprès de l'Arabie saoudite. Ce transfert pourrait laisser supposer qu'il y aurait eu une volonté de dégrader l'ambition diplomatique et d'écarter toute velléité éventuelle de médiation.
La question du pouvoir d'influence
Si le Maghreb, l'Afrique et la région euro-méditerranéenne sont devenus les terres de prédilection de la diplomatie algérienne depuis la fin des années 80, les deux premières régions, à savoir le Maghreb et l'Afrique, ont en plus la spécificité d'être des marqueurs clés de mesure de son pouvoir d'influence. On peut sous cet angle de vue se demander ce qu'il en est advenu dans son proche voisinage.
Le Maroc et le Maghreb d'abord. Au lendemain de l'adhésion du Maroc à l'UA, le Roi Mohamed VI prononça un discours dans lequel il décréta la fin de vie de l'UMA. Cette dernière était du reste inanimée, ne survivant que grâce à un jeu d'apparences entretenu par l'Algérie et la Tunisie. Mais cette décision unilatérale du Roi du Maroc, annoncée au lendemain du 28e Sommet de l'UA, véhiculait des messages lourds.
A propos du Maghreb, d'abord, le Roi fit comprendre que son pays a un droit de vie sur l'UMA puisque c'est de sa bonne volonté que dépend le sort de l'organisation maghrébine. Ensuite, il signifie qu'il n'a nul besoin de l'UMA parce que celle-ci est selon lui en conflit avec ses ambitions territoriales. En clair, le Maroc est décidé à aller au bout de son entreprise au Sahara Occidental. Enfin, dernier message en direction de la communauté internationale : ce pays aurait pris un avantage d'ordre géopolitique sur l'Algérie.
Ce message a été réceptionné par les médias internationaux qui ont relayé l'idée que le Maroc est devenu le « leader » au Maghreb grâce à une ambitieuse politique d'investissement diplomatique, économique et religieux, en Afrique. C'est dire combien notre système diplomatique a pris du retard au plan du soft power qui n'est pas sans incidence sur son image.
L'Algérie n'a pas fait cas de ce discours du Roi. Si en règle générale, elle réagit avec prudence aux déclarations des plus hautes autorités marocaines, on peut néanmoins détecter dans cette même prudence des nuances d'intonation qui pourraient refléter deux lignes de conduite : celle de l'apaisement en toutes circonstances, d'un côté, et celle de la réponse au coup par coup sur le mode soft, d'un autre côté.
On aura ainsi en mémoire l'épisode d'une conférence de presse commune, lors de laquelle l'un «chargea» le Maroc à la suite de l'incident ayant provoqué la mort d'un citoyen algérien, attendant du Maroc qu'il associe l'Algérie à l'enquête, tandis que l'autre estima qu'on avait «assez parlé du Maroc» (sic) et orienta le débat sur «la fermeture des frontières sud».
Autre illustration de la différence d'intonation : celle qui porte sur la notion de responsabilité du pays voisin dans la tourmente qui agite la relation entre les deux pays. Lorsque d'un côté on a tendance à souligner la responsabilité politique qui incombe à ce pays, de l'autre côté, on incline à rester sur une ligne plus neutre. Par exemple, au sujet des déclarations faites par le Roi Mohamed VI à l'occasion du 40e anniversaire de la «marche verte», d'un côté, on réplique que «le discours des hauts dirigeants marocains n'aura fait qu'énoncer un pari sur le pari». De l'autre, à propos de la fermeture de la frontière algéro-marocaine, on s'attache à mettre en avant le côté positif des relations entre le Maroc et l'Algérie, à savoir que ce pays voisin est «le premier partenaire commercial de l'Algérie en Afrique, malgré la fermeture de la frontière».
S'il y a lieu d'acter les signes de retenue, d'apaisement et de «sagesse» du côté algérien, il reste à vérifier si ces signes sont reçus dans le même esprit, ou s'ils sont au contraire interprétés comme un état de faiblesse l'incitant à pousser l'avantage. A cet égard, les faits parlent d'eux-mêmes : l'escalade verbale est allée crescendo, et il en a résulté une hécatombe de retraits de soutiens à la RASD au cours de ces dernières années. La dernière est venue de la Zambie, annoncée depuis le Maroc il y a à peine quelques mois.
Plus globalement, on aura observé une prise de distance de nombre de pays africains vis-à-vis de l'Algérie lors du sommet de l'UA au mois de janvier 2017. Le nombre de soutiens au Maroc en faveur de son adhésion est passé en l'espace de quelques mois de 28 pays, en juillet 2016, lors du 27e Sommet de Kigali, à 42 pays sur 54, le 30 janvier 2017, au 28e Sommet d'Addis-Abeba.
Plus spécifiquement au sujet de l'UMA, l'absence de réaction forte à sa mise à mort par le Roi, laisse le Maghreb sans perspective ni alternative. Ce mur porteur de la construction maghrébine qui a été un axe important de la politique étrangère de l'Algérie s'est ainsi effondré.
Interrogé à propos du devenir de l'UMA, l'un de nos hauts représentants s'est abstenu d'en imputer la responsabilité au Maroc -»il ne faut pas rejeter la responsabilité sur les uns et les autres» (sic)- alors que le Roi l'a assumée haut et fort ! Dans d'autres circonstances encore, et dans un esprit positiviste, la réponse à la question portant sur la responsabilité du Maroc dans l'état actuel de l'UMA, est transportée sur le terrain «des infrastructures (...) comme la construction de l'autoroute Est-Ouest en Algérie, l'axe Alger-Lagos (…) ou la route entre la frontière libyenne et mauritanienne».
En outre, l'absence de réflexion stratégique se perçoit à travers la demande qui aurait été adressée au SG de l'UMA pour préparer un «document» (sic) sur l'avenir de l'UMA. Une « retraite » était censée se tenir au mois de « février » dernier, c'est du moins ce qui fut annoncé. Cependant, ces annonces n'ont été suivies d'aucun effet et il ne semble pas qu'il y ait eu réflexion ou « retraite » sur la question.
Et pour cause : le SG de l'UMA se trouve dans une situation précaire vis-à-vis de son pays, la Tunisie, et il ne jouit d'aucun mandat de la part des chefs d'Etat maghrébins; le Maroc ne reconnaît plus l'UMA; la Libye est plongée dans le chaos; la Mauritanie semble se recentrer sur le Sahel en intégrant le groupe dit du G5, composé du Burkina Faso, du Niger, du Mali et du Tchad.
Dans les faits, l'UMA est dans un processus de fragmentation. L'avenir du Maghreb en tant que tel est plus que jamais incertain. Quelle stratégie d'avenir ?
Concernant l'Afrique à présent, il serait instructif de relire l'épisode de l'adhésion du Maroc à l'UA. Essayons, autant que faire se peut, de lire notre attitude en cette affaire afin de nous rapprocher de l'interprétation la plus plausible de la position de l'Algérie.
Les faits d'abord. La demande d'adhésion du Maroc a été lancée lors du sommet à Kigali des 17-18 juillet 2016. 28 pays membres y ont présenté une motion « regrettant l'absence du Maroc des instances de l'UA, et conscients des circonstances particulières dans lesquelles la RASD a été admise, saluent la décision du Royaume du Maroc d'intégrer l'UA (…) et décident d'agir en vue de la suspension prochaine de la RASD des activités de l'UA et de tous ses organes ». Ce qu'il faut remarquer dans cette motion, c'est le caractère massif du décrochage des ex-alliés de la RASD, et donc de l'Algérie, un décrochage révélateur d'une lente érosion de notre leadership sur le continent.
En novembre 2016, le Maroc est monté d'un cran dans son action lors du sommet arabo-africain à Malabo, en Guinée-équatoriale, en liant sa participation à l'exclusion de la RASD de la conférence. Mais face à une opposition de nombre de pays dont l'Algérie, active en coulisses, le Maroc a dû quitter bruyamment la conférence, suivi de plusieurs pays arabes.
Au sommet d'Addis-Abeba, fin janvier 2017, cette affaire prend une autre tournure. Un groupe de 13 pays dont l'Algérie, demande l'avis du conseiller juridique de l'UA pour vérifier si « la demande d'adhésion à l'UA peut être acceptée alors que l'Etat concerné ne reconnaît ou ne respecte ses frontières internationalement reconnues ». L'Algérie veut aussi vérifier au préalable si la demande d'adhésion se conforme à l'Acte constitutif de l'Organisation. Elle veut savoir si « l'engagement du Maroc à adhérer à l'Acte constitutif sans réserves ou conditions est également suffisant alors qu'au même moment il occupe militairement des parties importantes du territoire de la RASD pendant quarante ans ».
A cette interpellation, le conseiller juridique émet un avis défavorable à la demande d'adhésion. Il estime qu'une lecture simple de l'article 4 (…) ouvre la possibilité à des défis de conformité importants avec les objets, objectifs et valeurs de l'Union (…); la présence du Maroc sur le territoire du Sahara Occidental est considérée par les Nations unies et l'UA comme une occupation (…), ce qui est contraire aux principes et aux objectifs fondamentaux de l'UA, tels que définis par les articles 3 et 4 de l'Acte constitutif ». Or, malgré la solidité de cet argumentaire, l'Algérie lève son objection et se porte à contre-courant de la légalité. Que s'est-il donc passé pour que l'Algérie opère ce tournant décisif ouvrant les portes de l'UA au pays demandeur ?
En guise d'explication, il fut avancé que le Maroc s'engageait à respecter ses obligations et qu'il ne posa pas de conditions à son adhésion. Or, dans le même argumentaire, le conseiller juridique rappelle les réserves formulées par le Maroc à l'article 3 de la charte de l'OUA : « le gouvernement de Sa Majesté n'a nullement l'intention de renoncer à ses droits légitimes dans la réalisation de l'intégrité territoriale du Maroc dans ses frontières légitimes ».
On a aussi émis l'espoir que Marocains et Sahraouis pourront dialoguer dans le cadre d'un mécanisme africain de règlement des conflits pouvant éventuellement être mis en place pour examiner le problème entre le Maroc et la RASD sous l'angle du «différend territorial». Seulement, cette perspective aura à faire face aux objectifs affichés, dès le mois de juillet 2016, par les 28 pays membres ayant appuyé la candidature du Maroc, « d'obtenir le soutien de 36 pays représentant la majorité des 2/3 pour obtenir la suspension de la RASD des organes et des activités de l'UA ».
Il fut précisé également que cette acceptation est une décision du «Président Abdelaziz Bouteflika lui-même qui depuis le 22 novembre 2016» (...) a informé officiellement Mme Zuma que le Maroc était le bienvenu au sein de l'UA en tant que 55e membre de notre Union, égal en droits et devoirs avec les 54 membres actuels» (sic). Mais alors, on pourrait s'interroger sur la finalité de la consultation juridique, lorsque déjà, au mois de novembre 2016, alors que la décision était déjà au plus haut niveau depuis le mois de novembre 2016 ?
Autre explication avancée, c'est «l'âge de raison» atteint par l'Algérie qui a pris le pas sur «l'âge de la contestation», un âge de raison qui coïncide donc avec l'adhésion du Maroc à l'UA. C'est là une assertion qui tend à jeter un autre regard sur « l'âge de la contestation » dont le pays a tiré énormément de fierté et lui a valu la plus grande estime dans le concert des nations.
Au vu des éléments apparents du dossier, on ne peut s'empêcher de se poser une série de questions : pourquoi, forte de l'argumentaire fondée sur la légalité internationale dont elle fait un point essentiel de sa « doctrine diplomatique », l'Algérie a-t-elle accepté et « salué » l'adhésion de ce pays à l'UA ? L'a-t-elle fait en considération du basculement du rapport de force? A-t-elle obéi à un impératif de realpolitik ? Y aurait-il d'autres considérations ? Pourquoi, dès lors que la décision était prise, déjà en novembre 2016, a-t-elle demandé en 2017 l'avis du conseiller juridique de l'UA, consciente que celui-ci pouvait émettre un avis défavorable à cette candidature, prenant ainsi le risque de se mettre à faux avec la décision du Président ? En ce cas, n'eut-il pas fallu d'attendre l'avis juridique pour prendre une décision ?
En définitive, le problème en cette affaire n'est pas tant que ce pays adhère à l'UA, droit qui lui est reconnu. La problématique vient de ce qu'il y adhère en violation de l'Acte constitutif de l'UA, étant donné qu'il est considéré par les Nations unies et par l'UA comme pays « colonisateur ». L'acceptation de cet état de fait constitue assurément un grand tournant de doctrine et ce, depuis la guerre de libération nationale. Tournant d'autant plus fort que tout porte à penser que ce pays ne s'inscrit aucunement dans une optique de décolonisation du Sahara occidental ou de conciliation avec l'Algérie.
Au final, il ressort que notre système diplomatique -contribuant par ailleurs à la préservation de la stabilité et à la sécurité du pays- est handicapé à la fois par l'indisponibilité du leadership national et par la dualité fonctionnelle. Deux facteurs qui tendent à brider sa montée en puissance. Pourtant, il est loin d'avoir investi toutes ses ressources « considérables d'imagination et de créativité » (sic) et tout son savoir-faire. Mais peut-il en être autrement lorsque dans les autres secteurs, le pays ne parvient guère mieux à monter en régime?
L'élan pris pour un renouveau global du pays malheureusement interrompu ces dernières années, ne pourra reprendre son cours qu'avec une décantation au niveau du leadership national. «L'aggiornamento» en politique étrangère, pour insuffler cohérence et ambition stratégique à notre système diplomatique, est intimement lié à cette rénovation systémique.
*Ancien ambassadeur


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