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A propos de l'ouvrage de Karima Lazali, 2018, le trauma colonial. Enquête sur les effets psychiques et politiques de l'offense coloniale, Alger, Koukou: La réinvention du politique de l'ordre de l'interdit
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 03 - 01 - 2019

L'ouvrage de Karima Lazali, psychanalyste à Paris et à Alger, mérite d'être lu et relu. Il est profond, rigoureux, clair et novateur. L'auteure, loin de réduire ses propos à la psychanalyse, croise de façon critique différents regards disciplinaires (littérature, histoire et psychanalyse).
Karima Lazali s'inscrit dans l'engagement scientifique et politique. Elle affronte de façon radicale et sans détours les implicites et les impensés du sujet, de la société et du politique. Elle décortique avec minutie le passé depuis Jugurtha, la colonisation française et le présent, en référence à ce qu'elle nomme la « guerre intérieure » durant les années 1990. Elle opte résolument pour le dévoilement et le caché de la société et de ses différents acteurs politiques et sociaux. Elle montre une société profondément meurtrie, occultée de son histoire réelle, envahie par les silences, les « détournements » opérés sans cesse par le politique, les peurs, les interdits, les censures et les non-dits ravageurs.
L'auteure dénude notre subjectivité bafouée, maltraitée, travaillée en profondeur du dedans et du dehors, en raison des multiples violences symboliques et physiques déployées par « la colonialité », terme préféré à la colonisation,détruisant profondément de l'intérieur notre être dans sa totalité. Les pouvoirs postindépendance, ont, eux aussi, privilégié l'oubli, refusant d'opérer tout travail critique, autocritique et collectif de notre histoire réelle, pour rester sciemment dans le roman héroïsé et « trop plein d'histoire ». Ils ont contribué au rejet de nos multiples et riches identités antérieures, laissant des « blancs » dans l'histoire d'en bas. Il est juste d'écrire que la destruction massive des filiations antérieures, des espaces sociaux et culturels, avait pour objectif de nier tout le passé de l'Algérie d'avant la colonisation. La « colonialité » était dans la logique de « l'effacement » total de tout ce qui était enraciné profondément dans notre mémoire collective.
Les différents pouvoirs désignés, depuis l'indépendance, ont, eux aussi, imposé sur la scène sociale et politique, ce qu'elle nomme les « langues, la religion et le politique » (LRP) analysés de façon critique comme des greffes brutales et inadaptées à la société réelle. Le rouleau compresseur volontariste et aveugle a « réussi» par la force du politique, à tout anéantir sur son passage, pour ne laisser subsister aucune trace dans nos histoires chaotiques et profondément meurtries.
Le politique, c'est-à-dire la « façon dont une société est instituée » (Mouffe, 2016) a opté de façon récurrente pour l'histoire légendaire, en refoulant ou plus précisément en excluant le différent et le « dissemblable », pour n'admettre que ce qui est homogène et standardisé, réfutant ce qui fait la richesse d'une société, sa pluralité dans ses mille et une nuances. « L'histoire est amputée et les sujets sont interdits de visiter les recoins de leur histoire familiale, souvent complexes, pleines de nuances et de subtilité ».
Indissociabilité de l'intime et du politique
Kaima Lazali innove sur le plan scientifique depuis les recherches importantes de Frantz Fanon (1925-1961) mettant l'accent sur les risques d'une « impossible rencontre » après la guerre d'indépendance politique. Elle opère un dépassement de l'Histoire objectivée par les historiens, en incluant la subjectivité du sujet indissociable du politique. L'intime est aussi un construit sociopolitique. « Cette « chose » politico subjective » lui permet de mobiliser un triple regard : sa pratique psychanalytique plurielle (France et Algérie), l'autorisant à lire « ce qui, dans le texte, se loge dans le blanc de ses marges ». En outre, la référence constante et appuyée par de nombreuses citations d'écrivains algériens (Kateb Yacine, Nabil Farès, Ahmed Mouhoub Amrouche, Rachid Mimouni, Mohamed Dib, Mouloud Feraoun,Tahar Djaout, etc.), donne de la puissance à son argumentation. Les écrivains engagés s'appuient sur leur sensibilité profondément écorchée, s'appropriant la langue française, pour trouver les mots justes et forts qui mettent à nu les « effacements » des patronymes fabriqués dans l'urgence et la violence par le pouvoir colonial, pour contrôler la société locale, les spoliations des terres, les « disparitions » des pères, laissant un nombre important de familles algériennes dans le désarroi et l'incertitude, « ni morts, ni vivants » et la hogra que l'auteure caractérise par « les humiliations, le mépris et les injustices ». Elle montre la reproduction du politique durant la « guerre intérieure » des années 90, marquée par les silences sur les disparitions des proches parents interdits de toute sépulture, questionnant « cette fabuleuse machine à produire de la réitération ». Enfin, la référence à l'Histoire lui permet de déconstruire tout ce qui est de l'ordre de l'épopée et des héros légendaires, pour revenir à la réalité cachée dominée par ce qu'elle appelle l'état « de terreur » qui s'incruste profondément dans le politique et le psychique, ne pouvant être que mortelle, à contrario du trauma qui peut faire l'objet de « réparation ».
Un malaise profond
Karima Lazali refuse de s'inscrire dans le discours de la plainte morale émise par les sujets, se limitant de façon très réductrice à la seule responsabilité des pouvoirs publics. Le malaise est plus profond. Il concerne aussi le sujet et le collectif appréhendés comme un tout indissociable. Ils participent au maintien et à la reproduction du politique. Sa pratique clinique centrée sur l'intériorité des sujets, est ici décisive. Elle lui permet de montrer les blocages, les assignations des sujets à la famille, au politique, et au religieux comme construit social. Elle refuse de s'enfermer dans un discours scientiste, en surplomb des sujets et du collectif. En investissant de l'intérieur les façons de dire et de faire des personnes, elle met en exergue un ensemble de postures au cœur notre quotidienneté. La ruse, la « gfasa » (la débrouillardise), le conformisme, « hassad », loin de se réduire au sentiment de jalousie, humain et pouvant être porteur d'émulations ; à contrario, ce terme produit de la négativité, usant de mots qui étiquètent en permanence la sous-estimation et la dévalorisation de l'Autre qui refuse de s'enfermer dans une totalité homogène (« Tous les mêmes »). Enfin, on peut évoquer le mensonge (« el-haf »), l'hypocrisie, la théâtralisation du religieux, pour s'octroyer le statut de « surmusulman » (Benslama, 2014). Autant de contournements qui confortent l'ordre politique et social.
Le refus du grand partage, est évoqué explicitement par l'auteure. « Difficile de départager les lieux du dedans et du dehors, les responsabilités de l'intime et du politique, de l'histoire singulière et de l'histoire collective. Cette situation d'entremêlement donne une impression vertigineuse d'un « tout pris dans un tout », inextricable et massif. La manière dont chaque individualité en tant que telle, participe au tissage social est sans cesse gommée, au profit du maintien dans l'ombre d'un pouvoir tout puissant, qui serait seul responsable des désastres subjectifs et sociaux ».
Dans ce tout socio politiquement homogène, moraliseur à souhait, refusant la différence, la contradiction et les conflits porteurs d'innovation politique, Karima Lazali, indique l'encerclement de la pensée du sujet qui n'accède pas à la liberté, au sens de l'individualité, bien différente de la libération politique arrachée le 5 juillet 1962, amputée de la citoyenneté (Mebtoul, 2018). Celle-ci est reconnaissance sociale et politique de la personne, lui permettant de participer activement au processus décisionnel qui engage toute la société.
Défiance et détournement
Tout devient défiance dans une « société » totalisante qui a rarement connu la sérénité, le dialogue constructif et pluriel, mais au contraire, les violences multiples, les censures et les autocensures qui opèrent dans ce que l'auteure nomme « le brouillage du mémorial ». Celui-ci traduit le refus du politique de questionner de façon lucide et critique, notre histoire cachée, et non pas celle qui envahit de façon récurrente notre quotidien, idéalisée à l'extrême, mais celle marquée par les « déchirements » et les « offenses » politiques. Le « fratricide », la guerre entre «frères » nous poursuit depuis Jugurtha, devant permettre l'accès au pouvoir. Celui-ci est aussi de l'ordre d'une jouissance, au sens donné par Lacan, s'inspirant de Freud dans son ouvrage « Malaise dans la civilisation (Freud 1930, 2010). La dimension des affects dans la construction des identifications collectives est prégnante (Mouffe, 2016). Autant d'éléments qui interdisent de construire la confiance dans la société. « La confiance est marquée de la négativité dans le discours en Algérie », selon les propos de Karima Lazali.
« Le détournement » par la médiation du « fratricide », est un mot puissant qui résume les dérives du politique. Il semble être de l'ordre d'une folie meurtrière pour les acteurs politiques confrontés à leur perpétuelle illégitimité. Le « détournement » du politique a pour effet pervers de produire des inversions dans la société, assujettie de façon autoritaire à l'uniformité (un peuple totalisant) devant se conformer à une identité sclérosée, se voulant faussement statique, amorphe, immuable, mais qui n'en est pas moins aliénante. Les sujets sont astreints à l'inertie, refoulant tout champ du possible créatif, autonome et critique, au profit d'une fausse unité de façade dominée par le statu quo, qui fait, à n'en pas douter, le jeu d'un nombre important d' acteurs sociaux « pris » dans le jeu du politique.
L'ouvrage est passionnant pour un néophyte de la psychanalyse. Cette discipline nous semble incontournable pour comprendre et décrypter de l'intérieur les multiples impensés produits par les sujets et le politique. Il est enfin perturbant sur le plan intellectuel, nous remettant sans cesse en question, pour nous obliger à une autocritique de nos « vérités » considérées à tort comme irréfutables. Karima Lazali est dans son rôle d'intellectuelle libre et critique, posture pertinente qui permet de dévoiler avec lucidité et courage politique ce qui se joue à l'arrière-plan du « roman » officiel ou formel, qu'il soit d'ordre psychique, sociétal ou politique.
Références bibliographiques
BenslamaFethi, 2014, la guerre des subjectivités, Paris, Lignes
Freud Sigmund, 2010, (paru en 1930), le malaise dans la civilisation, Paris, Seuil.
Mebtoul Mohamed, 2018, ALGERIE :
La citoyenneté impossible ?, Alger, Koukou.
Mouffe Chantal, 2016, l'illusion du consensus, Paris, Albin Michel


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