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Une révolution «personnalisée»
Publié dans El Watan le 24 - 05 - 2019

Des photos d'Alger bondé de manifestants, des vues panoramiques et authentiques. Des angles exceptionnels. Les photographes n'ont pas trouvé de difficulté pour être originaux, professionnels et innovants. Mais derrière ces résultats visuels, il y a des familles qui ouvrent depuis le 22 février leurs appartements superbement situés pour les meilleurs photos. EL Watan week-end est allé leur rendre visite. Reportage.
«Du haut de mon balcon, mes yeux se remplissent de larmes. Cette foule révolutionnaire me rappelle l'époque où nous combattions l'ennemi français et surtout le moment où nous l'avons vaincu. Ce sentiment resurgit, lorsque j'observe ces manifestants pleins d'espoir, unis et solidaires pour faire tomber le système actuel.» Djamila est une moudjahida.
Elle a 84 ans. Ses souvenir sont intacts mais surtout son amour à sa patrie. Ayant participé à la Guerre de Libération de 1954, elle voit cette révolution d'un autre œil. Elle a vécu et vu ce que beaucoup aujourd'hui n'ont pu voir.
Des souvenirs et des images des années de l'indépendance sonnent comme un tambour dans sa tête. C'est comme si elle revivait les années de guerre puis d'indépendance en 1962, mais dans un contexte différent. Aujourd'hui, vendredi après vendredi, d'une manifestation après l'autre, Djamila les suit de très près. Elle les soutient. Même si le cœur y est, l'âge ne lui permet pas d'être dans la foule. Depuis son balcon sur la rue Didouche Mourad, elle y est dès le départ jusqu'à la fin.
Mieux encore, elle ouvre les portes de son appartement à ceux qui veulent immortaliser mais surtout médiatiser l'événement. «Je ne peux pas descendre les rejoindre, mais je transmets sans arrêt aux manifestants la force de continuer, car celui qui a commis un acte en défaveur de notre pays va tôt au tard payer», ajoute-t-elle. Beaucoup comme Djamila sont dans l'incapacité de prendre part aux manifestations de par leur âge ou pour d'autres raisons personnelles. Mais nous sommes allés à la rencontre de ces personnes inconnues, peu remarquées dans le mouvement, mais d'un rôle et d'un apport «exceptionnel».
Engagement
Le 31 rue Didouche Mourad est l'un des lieux les plus prisés de nombreux photographes de presse et de cameramen de différents médias. Observer de haut est une image spectaculaire qui mérite d'être capturée. Des gens formidables qui ouvrent grand leur porte, et qui n'hésitent pas à communiquer leurs numéros personnels en précisant que vous êtes les bienvenus à tout moment.
Nous sommes vendredi (le 11e, avant le début de Ramadhan), il est un peu plus de 12h30, la table est dressée, le repas est près, l'odeur des plats traditionnels inonde la population aux alentours. Certaines personnes âgées distribuent des plats de couscous aux premiers arrivés au boulevard. A l'intérieur des maisons, les parts de nourriture ne sont plus les mêmes. On prévoit toujours un plus. Il y aura des «invités». Des invités qu'on ne connaît pas ! Des invités un peu «surprise».
Les photographes de tous les médias brandissent leurs caméras pour figer la vraie réalité dans tous ses recoins. D'autres sont à la recherche d'une vue plus dominante. Quel meilleur choix qu'un balcon ! Djamila et son fils Chakib ont trouvé le moyen de participer à cette révolution. «J'étais à ma fenêtre, lorsqu'un signe de la main m'interpelle. C'est un photographe que j'invite à monter», déclare Chakib, employé dans une compagnie d'assurance. Muni de sa carte professionnelle, le photographe se présente.
Aussitôt, il est invité à faire son travail et c'est gêné qu'il passe le seuil de la porte. Il est convié à se joindre au repas. Inviter un étranger chez soi n'est pas une chose anodine, particulièrement dans la situation actuelle. «Je le fais pour mon pays, pour que tout le monde puisse voir jusqu'où notre pacifisme peut aller», atteste Chakib. Il explique qu'il était contraint inconsciemment de montrer au monde l'image de la Silmiya.
Quant au photographe, sa conscience est tout aussi similaire. Il essaye de localiser les immeubles qui ont la meilleure visibilité sur la foule et où l'on peut capturer l'image qui peut contenir le nombre le plus important de personnes durant une manifestation. Il cherche le détail, la lumière, l'angle précis…une photo parlante. «Mon objectif est de capturer le nombre maximum de personnes dans une image. A l'aveuglette, je repère les balcons, puis d'un signe de la main, je demande à monter afin de faire quelques prises de vue», témoigne note photographe à El Watan, Souhil.
Il arrive parfois que leur demande soit déclinée avec un «non» catégorique, et ce, accompagné d'un regard étrange. «A travers ce refus, c'est une position politique qui ne suit pas du tout le mouvement populaire que ces gens laissent transparaître. A croire qu'ils sont avec le gouvernement actuel», atteste-t-il encore. Malgré la gêne, c'est pour un objectif précis que les photographes sont invités à s'introduire même dans l'intimité des chambres des propriétaires afin de capturer l'image la plus saisissantes possible.
«Aujourd'hui, le peuple algérien a changé, il a repris confiance en lui, mais surtout repris confiance en la presse et son rôle», témoignent d'autres. «Les propriétaires des appartements sont conscients de la vue spectaculaire qu'ils ont de la marche et des milliers de manifestants. Ils souhaitent pour cela partager cette vue avec le reste de la population», indique le photographe. Offrir ses balcons est un moyen de participer à la révolution populaire contre ce gouvernement provisoire. Un moyen de retrouver notre espace d'expression.
Madjid Mesbah, professeur d'économie à L'Ecole des hautes études commerciales (EHEC), explique : «C'est tellement important qu'on puisse restituer l'image de la censure et de l'adhésion populaire. Ce que le peuple vit aujourd'hui est l'expression même de cette démonstration.» La peur est un sentiment qui est derrière chaque citoyen. A présent, c'est le courage, la solidarité et l'unicité qui sont les valeurs primaires de ce mouvement populaire, le tout combiné d'un pacifisme surréaliste que les forces de l'ordre n'arrivent pas forcément à voir durant les manifestations : un mouvement pacifique et civique.
Chaque homme et femme représentent ceux qui ouvriront les yeux de leurs concitoyens. Cette conscience populaire émane d'un vecteur doté d'une véracité profonde. Un vecteur qui n'est autre que la presse et les médias qui n'ont d'autres choix que de transmettre de manière réelle et authentique la réalité que nous vivons actuellement, du moins pour ceux qui ont cette liberté de le faire.
Nous assistons à une réappropriation de la rue sans crainte ni inquiétude. «Depuis longtemps, le peuple s'autocensure, lorsqu'il était interviewé, tellement il avait peur de ses propos. Aujourd'hui, cette crainte s'est dissipée, et c'est ce que le système n'a pas encore compris. Il est resté dans des protocoles à l'image de l'EPTV et de ces chaînes qui sont à contre-courant de la réalité», affirme le professeur Mesbah. Cependant, la presse doit être celle qui porte le vrai regard de cette Algérie qui bouge, que ce soit au niveau national et international.
Hospitalité
Madjid, fait parti de ceux qui sont près à tout pour mettre en avant les libertés individuelles. C'est pourquoi, lorsqu'un photographe lui fit un geste de la main, il n'a eu d'autres choix que de l'inviter dans son appartement par respect pour son métier. Se situant place Audin, le logement au dernier étage a une vue panoramique sur le Tunnel des facultés et sur l'esplanade de la Grande-Poste. «Le photographe est resté une petite heure, le temps de faire toutes ses prises», précise Madjid.
Quelquefois, les balcons sont trop petits pour installer le matériel des photographes et cameramen, les locataires, comme Madjib, proposent donc d'ouvrir la grande terrasse pour les laisser libres à leur créativité artistique. Le photographe en question ne manque pas de rappeler ces hôtes pour les remercier de leur accueil. Mais le plus surprenant dans tout ça, c'est cette hospitalité de la culture algérienne.
L'Algérien, de part sa nature, a ce besoin de s'associer psychologiquement avec son invité dans le but de retrouver un lien de parenté. Beaucoup témoigneront que l'Algérien n'a jamais fermé sa porte à ceux qui tendent la main.
De plus, les hôtes d'un certain âge sont ceux qui ont le plus de facilité à laisser les étrangers entrer dans leur intimité, particulièrement lorsque cela concerne des grandes causes comme celle que nous vivons présentement. Le reste de la population a tendance à être un peu plus perplexe quant à ce type de demande. Mais depuis le 22 février dernier, c'est une sorte de déclic d'engagement solidaire qui s'est déclenché chez les Algériennes et les Algériens. Par ailleurs, des rumeurs mettent en cause la crédibilité et de l'hôte et de son invité.
Il s'agirait du payement de l'accès à certains balcons pour obtenir les meilleures images. En Algérie, les presses étrangères sont dans les mêmes conditions que les presses algériennes. «D'ailleurs, la radio-télévision canadienne RDI, présente sur les lieux, a fait un direct avec son journaliste Béranger à partir d'un 6e étage. Elle a été plus qu'étonnée, précisant que cette pratique est très répandue dans leur pays», a expliqué le professeur Madjid Mesbah.


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