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Alger, l'exception judiciaire
La capitale détient le record du nombre de manifestants emprisonnés
Publié dans El Watan le 19 - 09 - 2019

Les magistrats avaient créé l'événement en se solidarisant publiquement avec le mouvement de contestation populaire, promettant de refuser toute procédure de détention contre les manifestants et de rejeter toute instruction allant dans ce sens. Six mois après, Alger se démarque du reste du pays et compte une centaine de personnes arrêtées lors des marches et détenues à El Harrach. Le désengagement laisse transparaître la volonté des tenants du pouvoir de casser cette dynamique de contestation populaire, qui n'a pas faibli à Alger, malgré le durcissement des mesures répressives.
Alger se démarque des autres wilayas en se présentant comme la ville où le plus grand nombre de manifestants, près d'une centaine, selon des avocats, croupissent à la prison d'El Harrach. Pourtant, c'est à partir de la capitale, au mois de mars dernier, que de nombreux magistrats ont pris part à un rassemblement devant la Cour d'Alger et promis publiquement qu'ils n'emprisonneront aucun manifestant. Cette action avait fait tache d'huile dans le milieu judiciaire.
Quelques jours après, les magistrats du tribunal de Sidi M'hamed avaient pris le relais avec un sit-in de protestation contre la suspension du président de la Chambre correctionnelle qui avait refusé d'exécuter des instructions visant à faire condamner un manifestant arrêté lors de la marche du 15 mars 2019. Lors de cette action, ils ont beaucoup insisté sur la nécessité d'accompagner le mouvement populaire pour un Etat de droit et de faire en sorte que dans l'Algérie de l'après-22 Février, aucune instruction, d'où qu'elle vienne, ne soit acceptée par les juges.
Intervenant au nom de la toute nouvelle organisation, le Club des magistrats libres, le procureur de Sidi M'hamed n'a pas hésité à dénoncer publiquement la sanction dont a fait l'objet son collègue, la qualifiant de «comportement contraire à notre mission sacrée et à nos principes» et a appelé l'autorité à «mettre fin à ces pratiques qui ont fait du juge un outil entre les mains du pouvoir exécutif». Cette sortie inédite des magistrats de Sidi M'hamed avait été suivie par de nombreuses autres actions similaires de plusieurs tribunaux du pays, marquant ainsi une nouvelle ère judiciaire.
Mais contre toute attente, 48 heures après les mises en garde du chef d'état-major de l'ANP, Ahmed Gaïd Salah, contre le port d'un autre drapeau que l'emblème national, c'est à Alger, que les premiers manifestants sont inculpés et placés en détention pour avoir porté «atteinte à l'intégrité nationale et au drapeau», en hissant l'emblème amazigh. Pourtant, lors de toutes les manifestations dans d'autres wilayas du pays, notamment à Tizi Ouzou, Bouira, Boumerdès, Bordj Bou Arréridj, Batna, pour ne citer que celles-ci, l'emblème amazigh était très présent et n'a suscité aucune arrestation.
Mieux encore, les rares personnes qui ont fait l'objet de poursuites judiciaires ailleurs, dans d'autres villes, ont fini par être relaxées. En outre, à Annaba, le juge, après avoir libéré le manifestant arrêté, a même ordonné la restitution de l'emblème amazigh confisqué par la police. Malheureusement, cela n'a pas été le cas à Alger, où les magistrats ont ordonné une soixantaine de mises sous mandat de dépôt. Vendredi dernier, 24 personnes, majoritairement des militants politiques, ont été arrêtées et déférées le lendemain pour «atteinte à l'intégrité du territoire», «diffusion de publication portant atteinte à l'intérêt national», «attroupement sans autorisation» et «incitation à l'attroupement».
Des griefs qui auraient pu être collés aux centaines de milliers de manifestants qui ont marché dans la capitale sans demander une autorisation et qui ont dû faire campagne sur les réseaux sociaux pour que les Algériens continuent à sortir dans la rue pour maintenir la dynamique de mobilisation. Pour la première fois, des militants politiques comme Samir Belarbi ou encore Karim Tabbou sont mis en prison pour avoir affiché leurs positions par rapport à la situation du pays.
Les avocats ont exprimé leur inquiétude devant cette «campagne de mise systématique en détention» des manifestants uniquement à Alger. Ils y voient «une flagrante violation» du principe de l'égalité des citoyens devant la loi consacré par la Constitution. En dépit des sévères critiques visant les magistrats, qui apparaissent comme acteurs dans le processus de démembrement de la contestation populaire à Alger, ni le Syndicat des magistrats, ni le Club des magistrats libres n'ont réagi.
Comment interpréter le désengagement des juges du tribunal de Sidi M'hamed, eux qui ont promis de ne jamais incarcérer un manifestant ou d'accepter des instructions allant dans ce sens ? Ont-ils tourné le dos à la rue qui gronde pacifiquement chaque vendredi et à laquelle ils ont promis de construire un Etat de droit ?
Comment peuvent-ils accepter de faire de la capitale une exception au droit en emprisonnant des militants politiques, alors qu'ils se sont engagés, il y a à peine six mois, de n'obéir qu'à la loi et à leur conscience ? Peut-on croire qu'un juge puisse être insensible au désespoir d'un manifestant cancéreux qui comparaît devant lui et qui apprend qu'il va rater sa séance de chimiothérapie parce qu'il va être emprisonné ? Autant de questions qui interpellent les consciences et dont les réponses nous renseigneront sur la justice et son indépendance vis-à-vis des tenants du pouvoir.


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