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Les souvenirs en rafales de Mustapha Blidi, de l'aln lieutenant
50e anniversaire de l'indépendance
Publié dans El Watan le 08 - 06 - 2011

«Le tombeau des héros, c'est le cœur des vivants» André Malraux.
«D'abord, ils vous ignorent, puis ils se moquent de vous, ensuite ils vous combattent, et enfin vous gagnez.» Le Mahatma Gandhi
Hamlelli est mon village natal. Inutile de le chercher, vous ne le trouverez sur aucune carte. Parfois, en y pensant, je me dis que ce douar n'existe que dans mes souvenirs les plus amers. En vérité, je n'aime pas tellement me promener de ce côté-là de ma mémoire. J'y rencontre le froid, la faim, l'ignorance. La misère, cette terrible compagne du colonisé. J'y revois ma mère se réveiller avant el fadjr, qu'il pleuve, neige ou vente, pour aller, souvent, traversant des oueds en crue, rouler des quintaux de couscous chez Ricci, fabricant de pâtes alimentaires à Blida, distante d'une quinzaine de kilomètres de notre misérable demeure. Blida, ville dite des Roses, oui, pour les autres, ceux qui roulent carrosse et donnent des ordres dans un baragouin où se pourfendent la langue française, leur langue et la nôtre, l'arabe dialectal, pauvre comme nous.
Mon père est un émigré intérieur. Il vient de Aïn Oussara. Son vagabondage économique l'a ballotté par monts et par vaux pour finir dans cette masure de ce village, de cette montagne. Il s'y est marié. Ma sœur, l'aînée, mon grand frère et moi y sommes nés. Lui, il travaillait chez le colon. Son travail ne le libérait souvent qu'une fois tous les quinze jours ou même tous les mois. Ombre furtive, il bat le pavé de ma mémoire comme un passager ayant égaré son chemin. Mon père, cet être qui, avec ma mère, était le plus cher dans ma vie, était dans mon enfance comme un étranger. Je ne l'ai pas suffisamment connu, je ne lui ai pas dit les mots que les enfants disent à leur père, il ne m'a pas dit les paroles qui réconfortent les enfants quand ils ont peur de l'ogre. Quand ils ont besoin d'entendre la voix grave qui apaise les tourments enfantins.
Du haut de la colline de mes 76 ans qui surplombe le déroulement de ma vie, je revois encore se refermer derrière moi, à jamais, les portes de l'école, le sanctuaire du savoir. Ma mère avait placé sa confiance en une femme, une rouleuse de couscous comme elle. Mais une femme de la ville, une gredine qui l'avait assurée, jurant et sacrant, qu'elle avait remis mon dossier à l'administration et qu'elle m'avait inscrit. Le premier octobre de cette année, dont je ne veux même pas me rappeler, ma mère et moi, nous nous étions présentés à l'école. Je me souviens de ces dizaines d'élèves qui sentaient les habits neufs, dont beaucoup avaient mon âge, qui piaillaient dans la cour, attendant le coup de sifflet du directeur. Lorsque celui-ci parut dans son sarreau noir, le cou lacé d'une cravate, le silence se fit.
J'ai entendu égrener l'interminable liste de tous les noms, de tous les élèves, de toute cette école. Tous, sauf un : le mien.
La perfide rouleuse de couscous avait menti. La scélératesse ne m'avait pas inscrit, alors qu'elle avait dûment enregistré son propre fils.
Malgré les supplications de ma pauvre mère, encore plus affolée que moi, le directeur, menton relevé, le nez au vent, s'était montré inflexible.Cette rentrée des classes avortée est, je crois, un des moments les plus dramatiques et les plus humiliants de toute ma vie. Je venais d'être exclu d'une école que je n'avais jamais fréquentée. Ce souvenir est resté gravé là. Il ne m'a jamais quitté, et jusqu'à présent, il revient me relancer et pincer mon cœur à chaque fois que je vois des enfants, cartable à la main, rentrer ou sortir d'un établissement scolaire. Ma mère s'est fâchée, un peu seulement, avec la méchante dame qui n'a jamais donné d'explication à son geste. Je ne lui en veux même pas.
Le cœur gros de chagrin, nous nous en sommes retournés, dépités, en silence sur tout le long de ce chemin interminable qui nous séparait de notre maison, dans notre montagne. Les portes du bonheur m'avaient été condamnées à jamais. L'obscurité intellectuelle, je crois que c'est ça, la damnation coloniale. La malédiction des pauvres. De toutes les façons, cela ne faisait qu'un Arabe de moins à l'école et un ignorant, analphabète, illettré de plus dans la rue. Nous étions si nombreux que ce n'était pas la compagnie qui allait manquer. Et puis, c'était la guerre. La Deuxième Guerre des étrangers dans leurs pays, là-bas à l'étranger, mais ils venaient chercher chez nous, dans nos villes et nos montagnes, de la chair pour leurs canons voraces et leurs avions rapaces.
Pendant un temps, j'ai suivi quelques cours d'arabe, mais à cette époque, les écoles qui enseignaient notre langue étaient rares, parce qu'interdites. Et celle que j'avais commencé à fréquenter était tellement éloignée de Hamlelli, que je passais plus de temps sur la route pour m'y rendre et revenir, que sur la natte de raphia sur laquelle on s'asseyait pour lire les premiers versets du Coran écrits au smakh (encre à base de duvet prélevé de l'aisselle des moutons) sur «ellouh » (planche).
Mes parents ont «manigancé» mon retrait de cette école du bout du monde et… immédiatement après… j'avais douze ans ! Je ne pense sincèrement pas que la faim et le dénuement sont une école. Si cela était vrai, tous les Algériens de cette époque auraient reçu leur agrégation.
La misère durcit la vie, et le miséreux n'a pas le temps de cultiver l'espoir. La bile qui emplit les ventres vides ne produit que de la colère, de la hargne et de la haine. Je ne me souviens pas si j'ai eu une enfance comme tous les gamins du monde. J'ai l'impression que je suis entré, dès qu'on m'a refusé à l'école, dans l'univers complexe et paradoxal de l'adolescence.
C'est l'antichambre de l'âge adulte, on n'a pas le temps de regarder par la fenêtre que c'est déjà le terrible monde du travail. Mais il y avait plus dur que notre travail de parias : le «non travail», l'absence de travail. Le chômage !
Mon frère et moi écumions la région en quête d'une quelconque besogne. Qu'importe la corvée, pourvu qu'elle rapportât quelques sous vaillants à la fin du jour pour les ajouter à ceux que ma mère gagnait péniblement, afin de chauffer la marmite.
Manger pour vivre était un luxe que l'écrasante majorité de mes compatriotes ne pouvaient se permettre ni en quantité et encore moins en qualité. Nous mangions plutôt pour survivre.De temps à autre, mon père ramenait de chez le colon des abats de bestiaux que les patrons ne consommaient pas. Il les salait, les séchait et nous les apportait quand il venait. Cela n'avait pas un goût de viande, mais nous les mangions malgré leur inappétence, comme si c'en était.
Je disais en début de mon récit que mon père restait dormir au travail. En fait, le colon n'offrait ni gîte ni logis à ses ouvriers. Ces derniers dormaient en pleine nature. La terre humide ou sèche dessous et le ciel brûlant ou glacial dessus. Une nuit, mon pauvre père a dû faire face à toute une meute de chacals qui l'avaient attaqué et qui avaient résolu de le dévorer. C'est à peine pensable, aujourd'hui, qu'un homme se batte avec un animal sauvage pour une même portion de territoire.
Surtout, ne croyez pas, vous que je prends à témoins, qu'aujourd'hui avec les lignes de cet article, je recherche une quelconque pitié ou compassion. «El Hamdou li Allah», car, comme on dit : «Baâda el yousri yousra» (Grâce soit rendue à Dieu. Après la pluie, le beau temps). Si j'en parle et si j'insiste, c'est que je veux rendre hommage à toutes ces femmes et à tous ces hommes qui ont souffert en silence et dont on ne se souvient même pas. On les a oubliés comme nous avons voulu oublier nos souffrances !
C'est par égard à «khalti» (tante) Aïcha, ma tante maternelle qui vivait chez nous, car sans famille après la mort de son époux, et qui se levait aux aurores pour aller faire du porte-à- porte non pour vendre quelque chose ou encore moins acheter, mais pour…mendier quelque pitance dont nous allions sous sustenter le soir venu.
Un jour que je demandais ingénument les raisons pour lesquelles le pain était ainsi coupé en menus morceaux, il me fut répondu trompeusement que c'était pour qu'il sèche mieux pour la «tchekhtchoukha», (plat traditionnel à base de pain perdu). Cette réponse ne m'avait pas convaincu, bien évidemment. Dès le lendemain, je résolus de suivre ma khalti, déjà à moitié aveugle, dans sa quête quotidienne. C'est alors que je compris qu'elle quémandait en ville, où personne ne la connaissait, ces restes de pain dont nous nous nourrissions. La peine que j'ai éprouvée et que je ressens jusqu'à cet instant est indicible. J'aurais voulu ouvrir la terre moi-même pour que je disparaisse dans ses entrailles. J'ai voulu garder secret, son secret. Mais le soir venu, je n'ai pas résisté et j'en ai parlé à ma mère et à mon frère. Nous avons tenu conseil et décidé de ne plus jamais la laisser ainsi s'infliger une telle humiliation.
Mon frère et moi avons alors redoublé d'efforts, malgré notre jeune âge.
Parfois, dès cinq heures du matin, nous étions déjà à Blida, après avoir dégringolé pendant deux ou trois heures, selon le temps qu'il faisait, de notre montagne, pour aller prendre des beignets et les vendre à travers les rues de la ville à l'heure du petit-déjeuner et puis l'après-midi, nous arpentions de nouveau les artères de la cité pour revendre de la galette.
D'autres fois, nous ramassions du bois dans les forêts, nous arrachions des herbes aromatiques sur les rives des oueds, nous nous faisions recruter dans les différents jardins ou vergers pour les cueillettes ou les vendanges.
Que de coups avons-nous essuyés, que de châtiments pour une herbe prise d'un talus ou à proximité d'une ferme. Que de représailles pour trois malheureux brins de thym, une branche de romarin, quelques feuilles de laurier, ou une touffe de lavandin. Rien ne nous a été épargné. Jusqu'au fouet qui vous lacère et vous mord la chair et qui vous fait hurler de douleur. Ne parlons pas des injures et des vitupérations crachoteuses, jurées par quelque vieille impotente dont on a dérangé le chien qui nous aboie après, pour traduire en langue des chiens les insultes proférées par leurs maîtres qui nous traitaient en chiens. Ce pays était à eux. Nous n'avions même pas le droit de toucher à leurs détritus.La vie était de plus en plus dure. Implacable.
Il est faux de croire que les solidarités naissent de la condition de dénuement extrême. Quand celui-ci est généralisé, l'animalité reprend le dessus. Et malheur aux plus faibles…
La pénétration du mouvement national dans les couches populaires, les plus indigentes en particulier, de même que la prise de conscience de notre condition de colonisés vont transformer radicalement les rapports sociaux tant dans les villes que dans les campagnes.C'est chez un certain Bouzartini, qui était associé avec Ahmed Lazli, un nationaliste de la première heure, qui a disparu il n'y a pas longtemps. J'ai d'ailleurs connu son frère Belkacem plus tard au maquis en Wilaya IV.
Dans cette coopérative de Boufarik, j'ai rencontré pour la première fois de ma vie des militants nationalistes.
Ces derniers étaient auréolés d'un prestige qui forçait l'admiration de tous. A leur contact, je me reconsidérais. La pauvreté me paraissait de moins en moins comme une fatalité du sort et que j'y étais condamné avec tous les miens.
J'ai découvert les militants. Nous étions à la fin des années 40, le PPA était très dynamique et le MTLD, qui activait légalement depuis la fin 1946, prenait de l'épaisseur et son importance grandissait auprès des Algériens. Benzaki, Mustapha S'taïfi, qui a été guillotiné, Souidani Boudjemâa,Kaddour el Mâascri, Si Ali Ben Korban, Si Tayeb el Djoghlali que je retrouverais quelques années plus tard en Wilaya IV, des noms de légende pour moi à l'époque. Des figures qui activaient dans les différentes formations politiques de l'époque. Ils faisaient de la politique ! Prendre conscience de l'injustice, c'est là que commence le combat pour la justice. Quand on se dit que ce n'est pas une calamité divine, mais que c'est le système colonial qui est à la source de notre détresse, c'est un «dessillement» considérable, chez un jeune, nourri au sein de la résignation et du bâton. L'ordre colonial repose sur la matraque et le képi. Le gendarme et tout ce qui portait képi nous terrorisait.
C'est lorsque j'ai compris ce que ces militants déterminés voulaient que j'ai compris que la baffe magistrale, que m'a collée un flic, du nom de Raymond, pour l'avoir tutoyé quand il m'a demandé mes papiers, moi qui ne connaissait que quelques bribes de français, je me devais de la lui «rendre» par n'importe quel moyen. Ce jour incrusté dans ma tête, comme les fresques sur les parois des rochers du Tassili, durera autant que je durerai.Jamais je n'oublierai la pleine volée qui me fait encore sonner l'oreille à chaque fois que j'en évoque le sinistre souvenir. Bien plus que la journée que j'ai passée au commissariat central, qui venait d'ouvrir ses portes, alors que je n'étais qu'un gosse, cette gifle m'a donné à réfléchir sur le comment et le pourquoi, je ne laisserai plus jamais un de mes semblables répéter ce geste.
Ce n'était pas la misère qui venait de m'étourdir et de me jeter à terre, mais la domination coloniale. Ce n'était pas le «mektoub» divin qui avait guidé et abattu la main outrageante de ce policier sur ma joue, mais l'ordre colonial.
Les quelques contacts que j'avais avec les nationalistes, que je côtoyais dans mon travail de misère, me faisaient voir autrement le «roumi», le «gaouri». Le Français n'était plus «l'autorité», mais «l'indu occupant de mon pays». Cette torgnole m'avait certes fermé le bec sur le moment, mais elle avait simultanément ouvert mes yeux sur ma situation et celle de tous les miens. Pas seulement ceux de Hamlelli, mais tous les autres, tous les Algériens comme moi.
Je peux, aujourd'hui, plus d'un demi-siècle après, dire que ma libération n'est pas intervenue en juillet 1962. A cette date, j'étais certes devenu citoyen d'un pays indépendant, mais j'ai acquis ma Liberté quand j'ai commencé à militer. Quand j'ai distribué mes premiers tracts. J'ai quitté mes oripeaux de colonisé quand j'ai accompli mes premières actions de sabotage. Et même si j'avais été tué au combat, je dirais que je suis mort en homme libre ! Comme c'est étrange, quand je me suis engagé dans les rangs de l'ALN, je n'ai plus jamais été seul. Je n'ai plus jamais eu froid, alors que nous marchions jour et nuit dans le gel et la neige. Je n'ai plus jamais eu faim, alors que nous nous contentions d'un morceau de galette et d'un demi-oignon, quand il y en avait. J'ignorais alors que je militais à l'insu de mon père et de mon grand frère, morts au combat tous les deux, qu'eux aussi s'étaient également engagés dans les rangs de la glorieuse Armée de libération nationale.
Le premier à mourir c'était mon père. Il était dans la «Katiba Zoubiriya». Puis, ce fut mon frère à Champlain (aujourd'hui El Omaria, dans la wilaya de Médéa). Il était dans la compagnie qu'on appelait «Sabr ouel Iman». Je ne les ai rencontrés qu'une fois au maquis. Mais comme on dit : «Qobr el abtal houa Qalb el hayyin.» («Le tombeau des héros, c'est le cœur des vivants » (A. Malraux, ndlr). Je reviens à 1955, quand à Boufarik j'y effectuais ma première action de fidaï. En effet, j'avais exécuté, sur ordre du «Nidham» (organisation), le directeur d'une coopérative dans laquelle j'avais travaillé.
Puis, afin de me procurer une arme, comme l'avaient exigé de moi les responsables de l'ALN à Zbarbar où j'avais rejoint le maquis, j'ai opéré une deuxième fois. C'était au tribunal de Blida et j'y ai récupéré de haute lutte une MAT 49. Ma mission consistait en l'élimination d'un militaire afin de récupérer son arme. J'étais secondé par Abdelkader Salhi. J'ai suivi le soldat dans les lavabos, je l'y ai attaqué et étouffé avec sa propre mitraillette que j'ai ramassée, mais je ne savais pas l'utiliser. Puis, je me suis retrouvé à Palestro. J'ai été affecté chez Cheikh Messaoud, au second semestre de l'année 1955. La section était composée de 45 à 50 combattants. Tout ce que je n'avais pas appris à l'école dont j'en avais été privé, je l'ai appris au contact de Boualem Oussedik, d'Ali Lounici, de Omar Oussedik, de Si Azzedine, chef du commando, de Abderrahmane Laâla, de Si Mohand-Améziane qui est mort à Lemssayef et, plus tard, des centaines d'autres djounoud qui deviendront mes compagnons, ou plutôt mes frères de combat, dont beaucoup ont disparu, hélas !
L'esprit nationaliste n'est pas inné, il se cultive. C'est une culture de combat qui naît et se développe dans le combat.
J'ai été blessé trois fois et la plus grave a été au cœur. C'était à la bataille de Riacha, à proximité de Bousken, contre la Légion étrangère, l'élite de l'armée française. Le 1er mars 1958, à Champlain, se déroulait, pour trois jours, une réunion du conseil de la Wilaya IV sous la présidence Si M'hamed, alors commandant qui assurait l'intérim de la responsabilité de la wilaya IV. Il était entouré du commandant Si Lakhdar, des capitaines Boualem Oussedik du service propagande et information (SPI) et Ali Lounici ainsi que le chef de compagnie Si Abdelaziz et Si Azzedine, chef du commando Ali Khodja, lequel était chargé de la sécurité de la zone. Entre autres décisions qui ont été adoptées, Si Abdelaziz avait été promu au grade de capitaine de la Zone 1.
Le 3 mars, dans l'après-midi, la réunion terminée, le commando s'ébranlait vers Oued el Malah. Alors qu'il devait partir avec Si M'hamed Bougara, le commandant Si Lakhdar, qui était très ami avec Si Azzedine, a décidé sur un coup de tête de venir avec nous. C'est vrai que cet homme exceptionnel chérissait par-dessus tout l'action et appréciait l'ambiance guerrière qui régnait dans le commando Ali Khodja. Malgré l'insistance de Si Azzedine pour le dissuader de nous accompagner et de rejoindre le conseil de la Wilaya, il n'en fit rien. «Je suis né pour le baroud, Si Azzedine, la main dans la main, je resterai avec toi.» Nul ne pensait alors que ce combattant émérite allait, avec un sourire large comme ça, lui barrant le visage, à la rencontre de son destin.Il est 4h du matin, le 4 mars 1958. Un moussebel vient nous informer que l'ennemi afflue et se déploie en tenaille vers le lieu où nous nous trouvions. Aussitôt, comme en un réflexe longtemps cultivé, le commando explose en trois groupes pour prendre position sur les crêtes de Riacha.
Si Lakhdar, à la tête d'une section, se positionne à proximité du mausolée de Sidi Abdelkader, non loin de la dechra de Ouled Touati. Si Azzedine contourne la crête et installe un peu en retrait, mais en hauteur comme toujours, les redoutables fusils-mitrailleurs pour couvrir le commando, lorsqu'il va accrocher les éléments de tête de l'armée française, qui croient nous surprendre. Enfin, légèrement en bas de la position de Si Lakhdar, la katiba de Cheikh Messaoud prend position. Celui qui vous dira que les parachutistes français et les légionnaires ne savent pas se battre, ne les a jamais affrontés de sa vie. Des fauves ! Des tueurs ! Les paras accrochent la section de Si Lakhdar. Le choc est violent, mais, sans trop de problèmes, il les reçoit puissamment adossé au piton rocheux. C'est le commando qui passe ensuite à l'offensive et bouscule les rangs ennemis, alors que ceux-ci escaladaient le relief accidenté en progressant vers Si Lakhdar. Nous les accueillons avec un tir nourri des FM. Bar qui aboient sans discontinuer. L'accrochage est sévère. Il dure. Le jour se fait. Ce que nous craignions arriva, avec une escadrille de l'aviation dont les moteurs couvrent le staccato des armes de poing et d'épaule et les tirs saccadés de mortiers.
Les appareils ont pris le mausolée de Si Abdelkader pour cible. Ils s'acharnent sur la position de Si Lakhdar et de sa section. Malgré l'intervention foudroyante des aéronefs, le commandant Si Lakhdar réussit à repousser l'assaut terrestre ennemi vers le bas de la crête.
Quatre de nos compagnons avaient été brûlés au napalm. Le spectacle était insoutenable. Des trombes de feu enflammaient le ciel. Lorsqu'une bombe au napalm tombe, elle explose en un rempart de feu qui vitrifie le sol, réduit en cendres tout ce qu'elle atteint, et puis elle s'éparpille en centaines de flammèches et de particules incandescentes plus petites. Et les chairs grésillantes par morceaux se détachent dans une odeur acre, qui vous prend à la gorge. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il ne restait de nos malheureux compagnons que des squelettes blanchis.
Dans l'engagement, Si Azzedine, le chef de notre commando, a reçu une rafale de mitrailleuse 12/7 de l'aviation. Son avant-bras a été littéralement déchiqueté. Dans la chaleur de l'action, notre chef, qui ne se plaignait aucunement de la douleur, cherchait son bras en lambeaux de chairs sanguinolentes et d'os décharnés et broyés, qui pendait au bout de son coude. Alors, lorsque j'ai vu le commandant Azzedine blessé, je voulais, avec l'aide d'autres compagnons, le tirer vers nous tandis que lui tirait de son côté. La mort était dans mon dos… J'entends encore ce cri déchirant de Si Azzedine qui hurlait à en couvrir le vacarme de la bataille : «Mustapha fais attention, l'avion est en position de tir !» Dans une déflagration d'enfer, une roquette a explosé tout près de moi, me soulevant du sol comme un fétu de paille, m'éjectant à plus d'une dizaine de mètres avant de m'enterrer sous un amoncellement de terre pulvérisée.
Un goût désagréable de tiédeur et velouté de consistance emplit ma bouche dans une violente poussée nauséeuse. Je vomissais du sang, mon sang. Un épais brouillard s'est brutalement formé devant mes yeux envahissant peu à peu mon esprit. Puis, ce fut le trou noir. Je venais de recevoir un éclat à quelques centimètres du cœur. Les lignes qui vont suivre rapportent des faits et événements que j'ai vécus, alors que je m'installais à la frontière ténue qui sépare la vie de la mort.
Voici que vient la nuit, compagne du guérillero, protectrice des rebelles, fief des partisans sous tous les cieux du vaste monde. Elle étendait son étreinte reposante sur la montagne. La nuit était à nous, elle nous appartenait, comme ce sol pour lequel nous nous battions. L'ennemi avait besoin du jour pour faire voler ses avions, pour diriger son artillerie, pour faire manœuvrer ses troupes. Du ciel, tombaient des trombes qui nous transformaient en éponges vivantes. Nous avons pris la direction du djebel Boulegroune, dans la région de Souagui, au sud-est de Médéa. Arrivés de nuit, Si Azzedine, malgré sa blessure, a organisé un rassemblement de tout le commando pour faire le bilan, avant de répartir les sentinelles et de placer les fusils mitrailleurs sur la crête. Mohamed Bouldoum, Smaïn, des jeunes gars de Belcourt (Belouizdad) Tewfik Bouri, un fils de Blida, et d'autres combattants qu'ils me pardonnent si leurs noms ne me reviennent pas, n'ont pas eu ma chance. Ils sont tombés au champ d'honneur. Je dis ma chance, car je survivais malgré tout.
Le 5 mars au matin, la pluie ne s'était pas arrêtée. Toute la nuit elle a grossi les torrents et détrempé le sol. Les soldats ennemis, comme s'ils nous avaient flairés, sont passés, dès les environs de 6h, à l'offensive.
Vigilants, Hocine Kouar et Beryanou, de son vrai nom Ali Yahi, postés en sentinelles sur les contreforts de l'ados montagneux, donnent l'alerte. Leurs fusils jappent. Il n'en faut pas plus pour que le commando passe à l'action. Il accepte l'escarmouche,وmais se méfie de l'accrochage. Les forces adverses sont en nombre et le combat tournerait vite en leur faveur. Ils viennent de partout, de Champlain, de Aïn Bessam, de Thlatha Djouab, de Bousken, ils se déploient en éventail qui va bientôt fermer ses mâchoires sur nous. Bientôt, l'artillerie enflamme le ciel et fait trembler le sol. Le ciel s'étant dégagé, l'aviation se met de la partie et noie la zone sous des gerbes de napalm dont l'odeur âpre et la chaleur démoniaque vous brûlent à distance.
Nous étions jeudi. Un jeudi noir. Si Abdelaziz, qui avait été promu l'avant-veille au grade de capitaine, ainsi que les deux frères Kartali vont tomber héroïquement, le commandant Si Lakhdar, gravement touché, gisait sur un brancard de fortune. Si Azzedine, en plus de sa blessure de la veille, a reçu neuf éclats d'obus au niveau des reins. Nous avions décroché vers 17h, la nuit tombante et le temps orageux ont considérablement favorisé notre repli vers Ouled Znim. Dans notre retraite, nous avons été surpris par une embuscade tendue par une unité de Chérif Ben Saïdi et son adjoint Hamma, des ralliés très dangereux, car ils connaissaient aussi bien le terrain que nos techniques de combat. Mais l'affrontement a rapidement tourné à notre avantage et le commando a vite fait de les mettre en déroute.
Nous atteignons Oued Znim où la population, qui suivait notre évolution, nous a réservé un accueil à la hauteur de notre épuisement. Si Lakhdar a vitement été installé dans une maison pour recevoir des soins, à son chevet Si Azzedine et Si
Abdenour. Dans son délire, notre commandant réclamait sa carabine : «Si Azzedine, recommandait-il avec insistance, surtout ne me laisse pas tomber entre les mains de l'armée française !»
Son ami porta la main dans le dos pour le mettre un peu plus à l'aise. C'est alors qu'il senti des gros caillots de sang qui s'étaient coagulés. Azzedine leva les yeux vers Abdenour. Le regard que se sont échangé les deux hommes en disait long sur l'état de Si Lakhdar. Dans un soupir rauque, le héros rendit son âme. Pour tous ses amis du commando, il avait été envoyé à l'infirmerie de zone pour des soins.
En vérité, il fut enterré vers trois ou quatre heures du matin dans la plus grande discrétion, loin du regard des djounoud, dans le jardin d'un villageois. Cependant, celui-ci, redoutant une perquisition de l'armée d'occupation, a pris l'initiative de le déterrer et de l'inhumer de nouveau loin de chez lui, sur la berge de la rivière qui coulait plus bas. Mais le soir venu, le mauvais temps persistant, le même paysan, craignant cette fois une crue de la rivière, a décidé de retirer le cadavre pour l'ensevelir à l'endroit où il repose jusqu'à présent. Après l'enterrement de notre commandant à Ouled Znim, nous nous sommes rendus à Ouled Bouachra où tombera, quelque temps plus tard, le colonel Si M'hamed. Ce dernier a été très affecté par la mort de Si Lakhdar.
Je suis passé en Wilaya V. On m'a ligoté dans une espèce de brancard bricolé, en travers du dos d'une mule. Mais ne voilà-t-il pas que nous tombons dans une embuscade et que la mule prend la fuite, m'emportant dans sa course à travers bois et ravins. Deux jours durant, entravé sur son dos, j'allais au gré de l'errance de la mule, avant que des villageois ne me retrouvent. Nous avons ensuite été évacués par Figuig, avant d'arriver à la base 15 où était le colonel Boumediène. J'ai été admis à l'hôpital, mais les médecins marocains avaient trouvé mon cas désespéré et j'avais été condamné par leur diagnostic. Etant condamné par la médecine locale, j'ai été remis aux soins du Croissant-Rouge algérien, dirigé alors par Mansour Boudaoud.
C'est à ce moment qu'est intervenu le colonel Si Sadek, ancien responsable de la Wilaya IV, lequel a donné les instructions pour qu'on m'évacue d'urgence vers Tunis via Madrid et Rome. Je suis arrivé à Tunis où le professeur Tédjini Haddam m'a opéré. Je suis resté neuf mois dans le coma… Je dois la vie à l'acharnement médical du professeur Haddam, je ne lui serais jamais assez reconnaissant.
Plus tard, quand Si Azzedine a reconstitué la Zone autonome d'Alger, j'ai pris la résolution de rentrer et de faire ce qui restait à faire avec mes compagnons. Le cessez-le feu avait été signé, mais la guerre se poursuivait contre l'OAS. Mais cela est, à elle seule, une autre histoire.


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