D'abord imprimé en 300 exemplaires, le Livre noir du président Marzouki, listant les noms des personnes qui seraient impliquées dans le système de propagande du régime Ben Ali, est à présent disponible sur internet, en téléchargement libre. Il crée le buzz. Diatribes et délation nécessaires pour certains, inadmissible règlement de comptes pour d'autres, le livre – 345 pages – défraie la chronique dans une Tunisie plongée dans une crise politique. De plus en plus de voix s'élèvent pour contester la méthode et le contenu du livre. Les cris d'indignation fusent de toutes parts : journalistes, universitaires, membres de l'actuel gouvernement, instances syndicales, etc. Alors que le Dialogue national engagé en octobre pour la formation d'un gouvernement indépendant semble se solder par un échec, toute l'attention est portée sur cette publication. Le Livre noir avive les tensions dans une Tunisie plongée dans la crise. Certains pensent même que son ultime but serait, justement, de torpiller le Dialogue national. C'est la conclusion tirée par le quotidien La Presse, qui, dans son édition de dimanche, a recueilli le témoignage de plusieurs acteurs du paysage politique tunisien. Ainsi, Lazhar Baly, président du parti El Amen, se demande qui a délégué au président Marzouki le pouvoir de publier un tel livre. «En principe, cette responsabilité aurait dû être confiée à une commission neutre. Pour moi, le comportement de Marzouki constitue un acte de diversion qui a pour objectif de brouiller les cartes et de torpiller le Dialogue national», a-t-il confié à la même source. Un deuxième tome bientôt ! La Coalition civile pour la défense de la liberté d'expression a elle aussi dénoncé, dans une déclaration, la publication de ce livre. On lui reproche d'avoir agi «sans concertation avec les instances professionnelles, syndicales et légales concernées et sans le recours à une équipe de personnalités compétentes et indépendantes capables d'examiner, de manière transparente et équitable, les archives de la Présidence relatives au dossier de l'information et des médias». Le Labo' démocratique, association tunisienne à caractère scientifique, qui œuvre pour l'enracinement de la démocratie dans le pays, a également réagi. Dans un communiqué officiel, celle-ci s'interroge sur la portée de cet acte : «Est-ce que ce livre a respecté les lois tunisiennes actuelles ? Qui a eu accès à ces archives ? Comment ces personnes ont-elles été choisies ? Pourquoi la présidence de la République aurait le droit de publier des informations non publiques et hors d'un processus de justice transitionnelle ?» Autant de questions que se posent également des politiques. Parmi eux Abderrazak Hammami, secrétaire général du Parti du travail patriotique et démocratique, qui qualifie le livre de «bombe qui se retournera contre son auteur». Mais encore, le ministre des Droits de l'homme et de la Justice transitoire, Samir Dilou, membre du mouvement Ennahdha, dénonce «une erreur professionnelle et une entrave au processus de la justice transitionnelle» lors d'une intervention sur les ondes de la chaîne de radio tunisienne Studio Shems, reprise par toute la presse tunisienne. De son côté, la Présidence tunisienne persiste et signe. Dans une intervention télévisée, son porte-parole, Adnène Manser, a déclaré que «la Présidence n'avait aucun compte à rendre». Mieux, il a même annoncé qu'un deuxième tome était actuellement en élaboration. De quoi mettre encore plus d'huile sur le feu.