Yves Bonnet, ancien patron du contre-espionnage français, délivre ses «vérités» sur l'assassinat des sept moines trappistes du monastère de Tibhirine en 1996, dans un livre de 340 pages paru aux éditions Casbah, à Alger. Le berger de Touggourt revient sur cet épisode en le situant dans le contexte politique et sécuritaire de l'époque. «J'aurais aimé avoir conscience de l'inutilité de ce livre venant après tant d'autres consacrés au même et douloureux sujet. J'en avais commencé la rédaction, voici trois ans, avec la seule ambition de produire un document irréfutable ainsi que ma relation d'événements dont j'ai été, à mon corps défendant, le témoin. Mais l'enchaînement des faits, la réapparition du dossier à la demande de deux familles — et non des familles — des victimes ont rendu nécessaire une clarification insoupçonnable», écrit-il. Il précise que son livre a plus intéressé les éditeurs algériens que français. «Mieux vaut, dans le monde de l'édition française, publier les mémoires d'un rugbyman ou d'un chanteur people que de s'intéresser à une affaire qui empoisonne les relations entre l'Algérie et la France», souligne-t-il. L'ancien directeur de la DST défend la thèse du «plan» bien préparé pour l'enlèvement des moines à Tibhirine dans la nuit du 26 mars 1996 par le groupe de Djamel Zitouni. Le but tactique ? «Inciter à moindre frais le gouvernement français à prendre encore davantage ses distances avec le régime algérien», précise-t-il. La finalité stratégique ? «L'isolement complet du pays. Lequel, qu'on le veuille ou non, passe par l'assèchement des relations algéro-françaises», appuie-t-il, rappelant que la Chine a gardé sa présence dans le marché algérien contrairement aux autres puissances. Sans trancher, Yves Bonnet cite des versions sur le rapt, dont le récit de Salima Tlemçani dans El Watan. Selon lui, les moines n'auraient pas voulu laisser le Frère Luc, médecin, partir avec les hommes armés venus le chercher «seul, en pleine nuit et dans la montagne». Il raconte avoir rencontré en 2000, «à la demande des services algériens», d'autres moines qui lui auraient confirmé cette version, à savoir «les moines avaient choisi d'accompagner Frère Luc sans qu'aucune violence ne leur soit faite». Il reproche à René Guitton d'avoir passé sous silence cette version dans son livre (En quête de vérité, publié en 2011). Il reprend Martine Monteil qui avait rapporté, dans une enquête, que les intrus étaient venus au monastère sans faire de bruit et que le muezzin n'avait pas fait l'appel à la prière du fadjr dans la matinée du 27 mars 1996. Il relève qu'une douzaine de religieux, venus pour Pâques, n'avaient pas été inquiétés par les assaillants. Chantage Yves Bonnet rapporte que le général Smaïn Lamari (directeur du contre-espionnage au sein du DRS) lui a remis un rapport contenant le témoignage de Larbi Benmouloud qui disait avoir vu le Frère Paul, assis à même le sol, faisant de la lecture. «L'atmosphère dans les premières heures n'est donc pas au drame. Tout se passe comme s'il s'agissait d'un simple déplacement... à destination de Gherfat Guerouaou (puis Tala Ser dans la région de Bougara», est-il relevé. Les frères Benmouloud avaient été enlevés au même moment que les moines qui, selon l'auteur, avaient accepté leur situation. D'après Yves Bonnet, «le chantage» fait par Djamel Zitouni d'échanger les sept religieux contre Abdelhak Layada était de «pure forme». Zitouni, d'après lui, n'était pas prêt à céder sa place à son prédécesseur. Il met en doute la thèse de la mort des moines après des tirs d'un hélicoptère de l'armée (thèse défendue par le général François Buchwalter, ex-attaché de Défense à l'ambassade de France à Alger). Citant le général Smaïn Lamari (rencontré dans deux hôtels à Alger) qu'il présente comme un ami, Yves Bonnet relève que le DRS avait «engagé une vaste chasse à l'homme afin de retrouver vivants les religieux. Jamais les autorités algériennes n'ont mis en œuvre un tel dispositif pour retrouver les otages». D'après lui, Ali Benhadjar voulait, lui aussi, avoir les moines. «Tout ce que je sais, je l'apprends de la bouche du général Smaïn», confie-t-il, en précisant que le général Philippe Rondot, «un des meilleurs experts du monde arabe», travaillait en étroite collaboration avec les services algériens. Refus d'Alain Juppé Durant les 53 jours de captivité, le sort des moines se jouait, selon lui, à Paris, au milieu d'intrigues. «C'est de France que se font entendre les voix de ceux qui plaident pour l'engagement de négociations qu'en d'autres temps et d'autres lieux ils eussent repoussées avec indignation (...) Qu'importe que l'ennemi se nourrisse et se fortifie de rançons et d'échanges désastreux», relève-t-il. Yves Bonnet révèle qu'Alain Juppé, alors Premier ministre, avait donné ordre pour que le dossier des moines ne soit pas traité avec les services algériens. «Le Premier ministre va si loin dans la méfiance qu'il enjoint aux services consulaires de mettre fin à la pratique de visas quasi-automatiques aux interlocuteurs habituels et amicaux de la DST (...) Un jour, survient un incident révélateur : le général-major Smaïn Lamari qui doit venir en France, se voit opposer des lenteurs qui ne doivent rien au hasard ni à l'incurie des services concernés. Il se fâche et menace de cesser toute collaboration», rapporte-t-il. «Le 11 mai (1996), le gouvernement annonce qu'il est hors de question de négocier avec les ravisseurs. C'est la position officielle de la France dont on sait qu'elle a subi depuis lors de nombreux ‘‘accommodements''. De cette double ignorance délibérée, les exigences du GIA, la coopération avec Alger, certains s'inquiètent, les autres s'accommodent. Les premiers, on l'a deviné, sont les policiers de la DST, les seconds, les officiers de la DGSE», souligne-t-il, qualifiant «la cellule de crise» installée pour gérer le dossier du rapt des moines de «tarte à la crème de l'impuissance et du verbiage». Yves Bonnet critique les médias français qui ont enquêté sur l'affaire. Il cite Laurent Delahousse de France 2 qui a qualifié l'enquête officielle d'«insatisfaisante». «En scène, l'inévitable juge Trévidic qui déclare tout de go que son ‘‘enquête dérange''. Curieuse attitude de la part d'un magistrat soumis au secret de l'instruction et par conséquent au mutisme», fait-il observer.