Promiscuité n Allongée sur la partie du lit qui lui a été échu, elle garde les jambes pliées pour ne pas gêner sa voisine d'infortune. En se présentant à l'hôpital de Beni Messous pour mettre au monde son enfant en ce chaud vendredi de juin, elle était loin de s'imaginer qu'elle allait partager une chambre d'à peine 15 m2 avec cinq autres parturientes et un lit avec une femme qu'elle ne connaît ni d'Adam ni d'Eve. Elle, c'est une femme d'une trentaine d'années qui vient de Draria, dans la banlieue sud de la capitale. C'est sa première grossesse. Appelons-la Naïma. Allongée sur la partie du lit qui lui a été échu, les yeux rougis par le manque de sommeil, les traits encore tendus par les douleurs de l'accouchement et les jambes pliées pour ne pas trop gêner sa voisine d'infortune, elle couve du regard son bébé qui dort paisiblement dans un berceau métallique. Un garçon. Elle ne le lâche pas des yeux. C'est à croire qu'elle craint de l'égarer. C'est que trois berceaux traînent déjà au milieu de la salle, attendant les trois anges qui s'apprêtent à venir au monde. En effet, trois femmes, qui viennent d'être admises, doivent accoucher incessamment. Trois lits, six berceaux, les effets vestimentaires et autres des pensionnaires, il ne reste quasiment plus d'espace pour circuler dans la chambre initialement conçue pour deux parturientes. Naïma semble fortement indisposée par cette situation. Elle attend impatiemment l'heure de visite (13h30) qui coïncidera avec sa sortie de cet endroit. Lorsque son mari, sa belle-mère et toute sa famille viendront l'accompagner chez elle, elle aura passé une journée entière dans cette exiguïté. 24 longues heures qui lui ont semblé une éternité. En attendant, elle fait contre mauvaise fortune bon cœur. Elle cause de tout et de rien avec les autres patientes. Elle profite surtout des conseils que lui prodiguent les plus âgées. A l'image de Fatiha, une quadragénaire. Elle en est à sa quatrième grossesse. «J'ai eu tous mes enfants, deux garçons et deux filles, à l'hôpital de Beni Messous», nous dit-elle avec un soupçon de fierté et de soulagement. Hors de question pour elle d'accoucher ailleurs qu'à Beni Messous. «C'est mon hôpital», insiste-t-elle. La nuit, elle l'a passée à initier la «novice» Naïma aux rudiments de la condition de mère. L'allaitement, les vaccins, l'éducation et peut-être même quelques «tuyaux» pour protéger le petit du mauvais œil. Des trucs de femmes, quoi… Elles n'ont pas fermé l'œil de la nuit. «De toute façon, nous ne pouvions pas dormir dans cette position. Alors autant se tenir compagnie. Une nuit, ce n'est pas trop long. Nous aurons tout le temps de nous reposer une fois chez nous», lâche une autre, jusque-là silencieuse. Curieusement, malgré cette promiscuité, l'ambiance est plutôt bon enfant. Ce qui n'est pas toujours le cas. Dans une chambre mitoyenne, une jeune femme, qui a donné naissance à une jolie petite fille, peste contre sa voisine. En kabyle, elle raconte qu'elle lui en a fait voir des vertes et des pas mûres durant la nuit. Le sourire candide de l'autre indique clairement qu'elle n'a rien pigé de ce qui se dit sur son compte…