«Le sublime en tout genre est le don le plus rare, c'est là le vrai phénix ; et sagement avare, la nature a prévu qu'en nos faibles esprits le beau, s'il est commun, doit perdre de son prix». Cette épitre de Voltaire à Mademoiselle Clairon est venue à l'esprit dès lors qu'il s'agissait de se souvenir que Hadj Mhammed El Anka est parti au royaume éternel du chaâbi un 23 novembre. Le chroniqueur, toujours inspiré par l'épitre voltairien, a alors envie d'ajouter que «le souffle du génie et ses fécondes flammes n'ont jamais descendu que dans de nobles âmes». Justement, car le souffle du génie et ses fécondes flammes ont habité sa vie durant la noble âme du phénix Mhammed El Anka, et El Anka, en arabe, c'est le phénix. Le phénix, ah ce merveilleux griffon de la légende ! Oiseau de feu doué de longévité qui renaît après s'être consumé sous l'effet de sa propre chaleur infernale. La légende dit qu'il n'existait jamais qu'un seul phénix. Ne pouvant se reproduire quand il sentait sa fin venir, il construisait alors un nid de branches et d'encens et y mettait le feu pour mieux s'y consumer. Des cendres de ce brasier régénérateur surgissait un nouveau phénix, toujours le même. Ce phénix perpétuel est à la fois perse, grec, romain, mais pas seulement. Il est également égyptien, éthiopien ou chinois, quand il n'est pas païen, judaïque, chrétien ou d'usage héraldique. Et ne vous étonnez pas outre mesure, il peut être aussi algérien. Né et ressuscité dans les feux rédemptifs du chaâbi : ici, la rédemption est comprise dans ses sens de délivrance, de purification et d'amour qui change le cœur humain. Et il a même un blase ce phénix qui est en réalité un blason : El Anka, nom arabe du volatile mythique et patronyme artistique du Phénix Mhamed El Anka. Et comme l'aurait dit Alain Badiou lui-même, auteur de «du Fini et de l'infini», mais de quoi El Anka était-il finalement le nom patronymique et artistique ? Né Aït Ouarab, avec deux prénoms, Mohamed et Idir, il avait aussi une autre dénomination. On l'appelait aussi «Halo», déformation française de l'arabe «Khalo», en l'occurrence son oncle maternel qui se présenta devant l'officier de l'état civil colonial, le 20 mai 1907 dans la Basse-Casbah d'Alger, pour enregistrer son neveu. «Halo» qui fut un ajout patronymique, sera finalement une dénomination prémonitoire. Il annonçait déjà le halo de feu et de lumières artistiques qui auréolera longtemps l'interprète-auteur-compositeur. Devenu plus tard le pharaon de la nouba, l'empereur de la qcida et le roi de la çan'â. La plus grande icône du 20e siècle musical algérien. La légende immortelle du chaâbi dont il est le père et le nom, et son mentor musical Cheikh Nador, le grand-père. Aït Ouarab Mohamed Idir Halo sera d'abord Cheikh Mhammed El Anka. Avant d'être, pour l'éternité, Hadj Mhamed El Anka après un pèlerinage en 1937 à La Mecque, immortalisé par la mythique et mystique «El Mendoza». Et Mohamed Idir deviendra plus simplement Mhammed. Le mythe, c'est donc un état civil composé et une identité musicale composite. La fable artistique du phénix sera déclinée ensuite par deux pseudonymes, deux superlatifs de la renommée : El Anka et le Cardinal. La légende, jamais vérifiée puisque s'en est une, dit que le surnom Cardinal lui aurait été conféré, comme une tiare de la digne distinction, par l'archevêque d'Alger, Monseigneur Duval. Alias Mohamed, mélomane et, dit-on, adorateur devant l'Eternel du Phénix de la Haute Casbah. Dans sa vie artistique, les sentiers de la gloire furent précocement empruntés. Dès dix-neuf ans, au café Charbonnier, célèbre troquet chantant de la Basse-Casbah où le jeune Mhammed battait déjà la mesure, au rythme de la derbouka caressée en ces temps-là par Hadj Mrizek, autre future gloire du chaâbi. Hasard des connexions de bonne fortune, c'est grâce à un autre membre de l'orchestre de l'illustre Cheikh Mustapha Nador que l'artiste en herbe sera intégré à la formation du maître. Le chaâbi n'était alors pas encore né sous l'étiquette éponyme. Mais c'était déjà une émulsion de medh, de melhoun et d'andalou, avec ses deux branches de grande rigueur métrique, le malouf et le hawzi. Mais c'est finalement en 1926 que les portes du Ciel s'ouvriront pour le futur El Anka. Le 19 mai 1926, précisément le jour de la mort de Cheikh Nador. En guise de divine offrande, sa veuve lui remettra le diwan (répertoire) du Cheikh. Geste sublime mais signe subliminal lui signifiant qu'il était déjà la relève. Une étoile est donc née qui, plus tard, à partir de 1946, à la tête de l'orchestre populaire de Radio-Alger, donnera officiellement naissance au chaâbi. En côtoyant d'autres maîtres tels Saïd Abderrahmène et Ben Ali Sfindja, ou encore en s'inspirant longuement d'immenses poètes meddahine comme Sidi Ahmed Ibnou Zekri, Sidi Abdelaziz El Moghrawi ou le Marocain Moulay Kaddour El Alami, El Anka maîtrisera, à la perfection, la vulgate du medh. Ni totalement iconoclaste ni surtout pas iconodoule, il révolutionnera le genre grâce à ses audaces de génial novateur. Il introduira des instruments nouveaux, un jeu orchestral plus vif qui tranchait avec la lenteur rythmique du medh et la litanie métrique de l'andalou. Avec une certaine finesse, il élaguera alors les rigides neqlabatte et fera surtout sortir le chaâbi des cafés chantants où il était confiné. Il mit donc le medh et le melhoun au goût d'un public plus vaste, élargi aux jeunes. Cela lui vaudra alors une résistance entêtée des puristes andalous qui le surnommeront «El herrass», le démolisseur des codes immuables. Du Cardinal El Anka, on retiendra après tout sa dimension de bâtisseur d'une légende artistique. De même, son génie créateur de rythmes, de sons nouveaux, de tons subtils et de variations éblouissantes. Le maître absolu avait en effet des fugues déconcertantes, des changements de rythme enivrants, un tempo renversant et des modulations de voix stupéfiantes. Et pourtant, «El herrass» n'a fait que l'école primaire, n'a pas étudié au conservatoire et ne connaissait pas le solfège. Comme il y a des ânes agrégés de musicologie, il y a des presque analphabètes qui furent des génies. A l'instar de l'icône El Hadj Mhammed El Anka, le parangon du chaâbi. Un parangon, dans le sens de modèle, d'exemple, mais plus particulièrement dans son acception de pierre sans défaut, en joaillerie. Le Cardinal El Anka, le cardinal sanctifié de la chanson algérienne, mort à l'aube d'un funeste 23 novembre 1978 pour que jamais son nom ne s'éteigne. N. K.