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Hommages à celui qui a eu à accomplir quatre grandes missions durant les quatre moments décisifs de l'histoire de l'Algérie contemporaine : Il y a 27 ...
Publié dans Le Maghreb le 27 - 06 - 2019

"Les autres pays nous ont devancés par la science et la technologie ". C'était le dernier mot prononcé par Mohamed Boudiaf, le 29 juin 1992 alors qu'il animait une rencontre régionale des cadres de l'Etat et des représentants de la société civile à la Maison de la culture d'Annaba et ce, avant d'être froidement assassiné. On venait de faire disparaître délibérément un espoir et par la même, mettre l'Algérie dans la gueule du loup. La suite s'est inscrite dans les pages douloureuses du pays avec une décennie noire mettant le pays et le peuple sous le contrôle et la menace permanente du terrorisme. Ceux qui ont commandité ce crime en direct ont réussi leur coup en empêchant Tayeb El Watani d'accomplir la mission pour laquelle il est revenu après un exil de 28 années, dont l'objectif était l'élimination de la mafia politico-financière selon ses propres propos, la neutralisation de l'intégrisme religieux, la " démocratisation " du système, la relance de l'économie qui était sous la perfusion du FMI et de la Banque mondiale, la sauvegarde de l'Algérie en somme. Peu connu par la nouvelle génération lors de son retour en Algérie le 16 janvier 1992, Boudiaf est pourtant un héros de la lutte de Libération nationale. Engagé très tôt, en 1950, dans la lutte de l'indépendance au sein de l'Organisation secrète (OS), branche armée du Mouvement pour le Triomphe des libertés de Messali Hadj, recherché par l'occupant français, il mène la vie d'un militant clandestin, parvenant à échapper à la police tout en séjournant en territoires français et algérien. Il est l'un des chefs historiques du Comité révolutionnaire pour l'Unité et l'action (CRUA), futur FLN, qui déclenchèrent l'insurrection de la "Toussaint 1954 ", événement qui amorça la Guerre de Libération nationale.
Boudiaf, ce vétéran du nationalisme algérien, nommé président du Haut Conseil d'Etat, le 14 janvier 1992 après la démission du président Chadli Bendjedid, a eu selon un de ses plus proches compagnons à accomplir quatre grandes missions durant les quatre moments décisifs de l'histoire de l'Algérie contemporaine. De 1947 à 1950, il a recruté les membres de l'OS qui seront les fondateurs du FLN-ALN et implanté ses cellules dans le Constantinois. De 1953 à 1954, devant l'impasse du mouvement national, il fit appel aux hommes qu'il avait lui-même forgés pour déclencher la Révolution qui arrachera l'indépendance du pays en 1962.
Forcé à l'exil après s'être, en vain opposé à l'établissement du " système ", Boudiaf viendra encore une fois au secours de la patrie en danger après les élections législatives de décembre 1991. Mais au moment où il renouait avec son peuple, l'homme du Premier novembre 54 fut liquidé physiquement/ Ce crime ignoble a rendu le drame que vit l'Algérie inéluctablement. L'ancien coordinateur national du déclenchement de la Révolution du Premier Novembre 54 regagna Alger le 16 janvier 1992, président du HCE, après 28 ans d'exil au Maroc. Son retour enthousiasma ceux qui l'avaient connu, intrigua les médias nationaux et étrangers, contraria ses adversaires politiques internes et les représentants des grandes puissances occidentales, laissa indifférents la majorité des Algériens nés après l'indépendance, provoqua la rage des " gourous ", inquiéta les notables et apparatchiks du FLN surtout lorsqu'il déclara quelque jours avant son retour qu'il ne rentrerait que s'il pouvait être utile au pays. " Mais si c'est pour faire des histoires non. Car l'Algérie a besoin d'hommes capables de se sacrifier pour elle, la servir et non se servir ".
Dans son discours à l'occasion de l'installation du CNN (Conseil consultatif national, Mohamed Boudiaf faisant part de ses conclusions depuis son installation à la tête du HCE disait : " Cent jours au cours desquels j'ai rencontré beaucoup de monde, étudié beaucoup de monde. J'ai étudié beaucoup de dossiers, recueilli beaucoup d'informations. Le devoir de vérité m'oblige à vous dire que j'ai découvert que notre crise avait une ampleur considérable, car elle touche notre société dans ses profondeurs, dans son identité, ses valeurs, ses institutions, son fonctionnement. Je reste convaincu que notre pays a besoin d'un changement radical. Le changement attendu de tous devra toucher tous les aspects de notre vie économique, sociale et culturelle. Je saisis l'occasion de l'installation du CNN pour m'adresser au peuple algérien et lui annoncer que le choix fait en faveur du changement radical est le seul choix valable, le seul qui permettra à notre pays de sortir de la situation de crise ". Pour Tayeb El Watani " rien ne peut se faire de grand sans la mobilisation du peuple ". Son mort d'ordre : " l'Algérie d'abord et avant tout ". Il se fixe comme objectif " la lutte contre l'inertie, la fainéantise, le doute et l'échec. Le choix est clair : rester les bras croisés à attendre, ce qui signifie continuer de faire marche arrière et le désespoir permanent ou se mobiliser et s'engager dans la bataille de survie, alors tout redeviendra possible pour relancer l'Algérie ".
Dès son premier discours à la nation, les Algériens, la jeunesse en particulier ont découvert sa modestie légendaire, de même que son engagement à servir l'Algérie ainsi que sa volonté de travail pour sortir le pays de la crise. Il tire sa force de sa conviction, chevillée au corps d'un nationaliste. Le peuple dans sa grande majorité était convaincu et sûr de son action à sauver l'Algérie. Une action juste et raisonnable Boudiaf de son côté savait qu'il allait participer à la plus grande réalisation mutation du pays, mutation humaine et socio-économique de l'histoire contemporaine de l'Algérie. Malgré son long exil au Maroc, il connaît bien les problèmes du pays, ainsi que les difficultés pour les résoudre. Mais il en croit le peuple algérien capable, avec de la patience et du temps. Les collaborateurs qui ont travaillé avec lui au HCE connaissent son dynamisme, sa rigueur et son indulgence. Il a surpris par sa curiosité des choses du monde et ses capacités d'y adapter son raisonnement. Lui qui a passé sa vie au service de l'Algérie, a cherché à comprendre les motivations et les démarches des autres particulièrement celles de ses camarades de la lutte de Libération nationale. Son désir ? C'est de permettre à l'Algérie de vivre et à lui de voir ce qu'il peut accomplir pour sa reconstruction. Boudiaf savait que le peuple algérien est bien capable de faire des miracles grâce à sa foi et sa vigueur. " Pourvu que ses dirigeants sachent lui faire confiance… ", disait-t-il.
Mahfoud Bennoune moudjahid de l'ALN et membre du Conseil consultatif national créé par le président du HCE évoquant le diagnostic et les ambitions de Boudiaf souligne qu'après son installation à la tête de l'Etat en janvier 1992, il se donna pour objectif de s'informer afin d'établir un diagnostic susceptible de lui permettre de comprendre les " causes " de la crise qui traversait le pays et de les éliminer tout en dégageant une perspective d'avenir porteuse d'un projet mobilisateur des forces vives de la nation.
Cependant, connaissant parfaitement le peuple algérien, son histoire et surtout sa culture, il était convaincu que tout projet de société devait émaner des citoyens. " L'Algérie a besoin d'un projet qui n'existe ni au FLN ni au FIS ; ce projet existe dans le peuple algérien. Il avait aussi constaté qu'un quart des électeurs algériens avaient " voté FIS pour sanctionner le FLN". " Aujourd'hui, déclara-t-il, ces deux forces forment une alliance contre-nature pour le pouvoir et non l'intérêt supérieur de l'Algérie ".
Voilà l'homme que le peuple algérien respecte et aime, toujours attentif aux autres. Un peuple qui le pleure encore et qui demande la vérité sur son assassinat. Porteur de l'original du Message de Novembre 54, du même espoir, exprimé et justifié dès son retour pour servir l'Algérie, Boudiaf s'est mis à défendre cet héritage et ses valeurs dont il voulait la " pérennité ".
C'était pour lui une valeur à conquérir. Mais le destin en décidera autrement ce 29 juin 1992 à 11h30 : alors que le président du HCE est en train de délivrer sa " ligne politique" à un auditoire captivé, un individu posté dernière un rideau surgit sur l'estrade, lance une grenade pour faire diversion puis vide son chargeur sur l'homme en qui tant d'espoirs étaient placés. Depuis, c'est l'énigme et le silence sur la vérité de ce crime. Vingt-sept ans après son assassinat, l'opinion algérienne reste sceptique quant aux motifs de ce complot, de ce crime, son auteur et ses éventuels commanditaires. Quant à la famille de Boudiaf, elle continue de réclamer la vérité.


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