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Abdelmadjid Biout, le héros oublié
Publié dans Le Soir d'Algérie le 10 - 06 - 2017


Par Mahdi Chérif, moudjahed
L'appel de l'Ugema lancé aux étudiants musulmans en pleine guerre de Libération afin qu'ils rejoignent en masse les rangs de l'Armée de Libération nationale a représenté un moment fort dans l'histoire de la Révolution. En 1956, il y a cinquante ans, l'ALN avait surmonté les épreuves des débuts. Elle était en pleine mutation. Les étudiants algériens qui vont la rejoindre vont lui apporter le renfort dont elle avait besoin et qu'elle attendait. Abdelmajid Biout a été un de ceux qui ont montré le chemin à leurs jeunes camarades. En cette date anniversaire du 19 Mai 1956, lourde de sens et de symboles, Mahdi Chérif, moudjahid, évoque, dans des pages pleines d'émotion, le destin héroïque et tragique en même temps, de Abdelmadjid Biout.
L'année 1956 commence mal pour l'Algérie française, les chefs militaires français avouent leur incapacité à venir à bout de l'ALN. La fiction défendue qu'il ne s'agit en Algérie que «d'opérations de police pour le rétablissement de l'ordre» commence à laisser place à d'autres vocables plus proches de la réalité : «Insurrection», «Révolte», «Sédition.» Après l'offensive lancée, le 20 août 1955, sur des objectifs économiques par les maquisards de Youssef Zirout, dans le Nord constantinois, le mot «guerre» commence à être prononcé. En septembre, toujours dans cette même année 1955, la spectaculaire évasion du chef de l'Aurès, Mustapha Ben Boulaïd, de la prison du Coudiat, à Constantine, a donné un coup supplémentaire à un moral déjà au plus bas. En février, le nouveau chef du gouvernement français, le socialiste Guy Mollet, commence laborieusement son apprentissage du dossier algérien. Il tâtonne et hésite. Il ne sait quelle porte ouvrir. Celle de la négociation, mais avec qui ? Ou celle de la guerre, mais contre qui ? Comment être sélectif quand le tableau est sens dessus dessous ? La situation sécuritaire algérienne ressemble à un manège qui ralentit puis accélère par à-coups. Aux accalmies succèdent des périodes d'extrêmes tensions. Il comprendra, dans peu de jours, que le conflit qu'il espérait résoudre – lui qui a été élu sur un programme de paix — ne ressemble à aucun autre. C'est le heurt des passions et des extrêmes. Il se fait conspuer par la rue pied-noire au summum de l'exaspération. Il plie sous l'averse des projectiles arrachés des cageots des maraîchers. Il glisse et perd pied dans le coulis rouge sang qui marque chacun de ses pas. «La journée des tomates» est le tournant décisif de la guerre. Guy Mollet quitte l'Algérie profondément affecté par l'accueil qui lui a été réservé par les Français de la colonie.
La fracture
S'il y a des endroits où les passions montent et explosent avec plus de violence que partout ailleurs, c'est bien dans les établissements scolaires d'Algérie. Ce qu'il se passe à l'extérieur a un écho immédiat dans les cours de récréation et dans les salles de classe, au grand dam d'administrateurs ou d'enseignants qui n'en peuvent plus. La fracture est là béante et grande et les surenchères des mots l'approfondissent encore. Les porte-parole des anciens combattants reprennent à leur compte les déclarations de la Fédération des maires, qui fait elle-même écho à celle des Chambres d'agriculture où les gros colons font la loi. Le lobby ultra, sûr de ses moyens financiers et de ses complicités parisiennes, qui a fait échouer toutes les tentatives qui prétendaient changer l'ordre des choses en Algérie, demande la réédition de la solution de 1945: les fosses communes salutaires, qui ont donné à «l'Algérie de papa» dix années de répit. Achyari, le sous-préfet sanglant qui les a fait creuser, au bord de la Seybouse, propose ses services. Les mânes des grands soldats de la République sont invoqués : Lazare Hoche qui a «pacifié» la Vendée, Gallifet qui a fait donner du canon contre les communards, Bugeaud et ses massacreurs galonnés dont les noms marquent de leurs lettres rouges chaque rue d'Algérie. En ce début de l'année 1956, les mensonges de l'Algérie française «plurielle, juste et fraternelle» meurent de leur vilaine mort dans la panique des notables arabes francophiles qui tournent au vent, dans celle de la presse qui hurle à la mort contre l'Arabe et dont les manchettes aiguisées et tranchantes suggèrent la guillotine, dans les décisions des préfets qui remplissent, à tour de bras, les camps dits «d'hébergement». Les SAS, appelés à la rescousse par un pouvoir politique aux abois, prennent en otage les zones rurales. Ils recrutent du harki, l'affuble du chèche et du mousqueton et lui paient son «amour de la France» 30 000 francs anciens. Autour de Constantine, Paul Ducournau, colonel de son état, expose les cadavres des maquisards sur les places publiques d'El Harrouch et de Condé Smendou. La République, côté cour, avec Guy Mollet au gouvernail, commence ses basses œuvres en Algérie.
Le collège moderne de Constantine
Dans le collège moderne de garçons de Constantine sévit un surveillant général. Don Martini est corse de face et de profil, corse de jour comme de nuit, corse à longueur d'année. Don Martini a été malade le jour de Dien Bien Phu et plus malade encore quand Mustapha Ben Boulaïd a franchi le mur d'enceinte, où le frère jumeau de Don Martini assurait une garde avec la rigueur de ceux qui sont gardiens de prison de père en fils. Don Martini, en ce jour mémorable des tomates, debout devant l'entrée principale du collège, commence à organiser le cortège qui va rejoindre, tout à l'heure, lorsque tous les élèves seront là, les carrés des manifestants pied-noirs qui s'amassent place de la Brèche et rue Rohault de Fleury et dont les sourds grondements parviennent jusqu'au plateau du Coudiat où se dresse le collège. Grands et petits Blancs, fonctionnaires, commerçants, étudiants, professeurs, Israélites de la rue Blanche, bouquinistes de chez Zerbib, bijoutiers de la rue Caraman en rupture d'étalage ou de vitrine, colons cossus dont les portefeuilles puent la sueur du burnous, brusquement réveillés découvrent enfin l'Autre. L'Autre, «le paresseux», «le sale», «le violeur» ; en un mot, l'Arabe. Ils fulminent. Ils ragent. Ils tapent du pied. Il ne fait pas bon pour le musulman, en ce 6 février 1956, de se trouver dans le centre de la ville. La ratonnade à fleur de peau, les jeunes pieds-noirs, courageux par le nombre et la passivité de la police, appliquent la loi de Lynch au malheureux musulman qui a le malheur de ne pas courir vite. Guy Mollet a compris la leçon des choses algériennes. La cote mal taillée qu'il commençait à gravir, appuyé sur la béquille Catroux, l'éphémère gouverneur général, l'a mené à Canossa. Il est reparti pour jouer le seul rôle que les maîtres d'Alger acceptent, celui de comptable. Calculer le coût d'une journée de guerre, le multiplier par 350 (en attendant que Robert Lacoste les divise en plusieurs «derniers quarts d'heure»), faire voter les crédits par des parlementaires qui traînent les pieds, acheter à tempérament des armements auprès de l'Amérique et calculer le coût des renforts dépêchés dans l'urgence pour vaincre dans l'Aurès où les choses sérieuses se passent.
Abdelmadjid Biout
Dominant de sa haute carrure la cinquantaine d'étudiants pieds-noirs regroupés devant le collège et qui répètent les trois longues et deux brèves (Al – gé – rie —fran —çaise), un jeune musulman est là, debout, immobile, les bras croisés sur sa poitrine. Don Martini, qui joue les chefs d'orchestre, l'interpelle. Monsieur Biout, alignez-vous avec vos camarades ! Le jeune Biout fend sans ménagement le groupe des «choristes» et, sans un regard pour le surveillant général, rentre au collège. Les salles de classe sont à moitié vides. En vérité, les vides ont commencé bien avant ce jour mémorable de février 1956. Depuis quelques mois déjà, plusieurs places sont vides. Des places que personne n'a voulu occuper, ou plutôt cacher : celles de Abdelazziz Zerdani, Hamza Ben Omrane, Abderrazak Bouhara, Smaïl Talha, Hmimi Aït Zaâouch, Kehal, Abdennour et Djebar. Talha et Kahal sont tombés le 20 août 1955. Azziz, Hamza, Abderrazak et Hmimi, aux côtés de Abbès Laghrour, le chef militaire de l'Aurès, font face aux mercenaires de Parlange. Sur le pupitre noir où Smaïl Talha faisait ses devoirs, Biout avait calligraphié, avec la pointe de son canif, ce vers tronqué de Hugo : «Aux martyrs, aux vaillants, aux forts à ceux qu'enflamme leur exemple et qui mourront comme ils sont morts.» Le collège moderne de Constantine, ce lieu de rencontres, de savoir et de convivialité, que des enseignants remplis de bonnes intentions espéraient voir devenir un des creusets d'une nouvelle Algérie «égalitaire et juste», était, jusqu'à récemment encore, cité en exemple. L'école de la République avait fait du bon travail. Un peuple jeune et plein de fougue commençait à être façonné par les images d'Epinal tiré du roman rose de la colonisation. La mémoire des jeunes musulmans avait été abolie. Le triptyque — liberté, égalité, fraternité — densifié et sanctifié par le martyre de ceux qui l'imaginèrent, avait fini par occulter les excès de la conquête. Les plaques indicatives des rues ne sauraient glorifier des criminels mais des faits d'armes. Les généraux de 1830 sont devenus d'authentiques héros. Isly est une rue d'Alger où il fait bon se promener et prendre une boisson accoudé à un comptoir-buffet fleurant bon la sardine au cumin et le pastis. Qui se souvient qu'Isly a été la bérézina des derniers carrés d'Abdelkader ? Les lueurs des incendies de Zaâtcha, la résistante, ont été gommées par l'estompe de Fromentin. L'orientalisme a recouvert de ses couleurs fauves un passé de sang et de larmes. Bled ess'baâ, le pays du lion où a longtemps grondé la révolte, n'est plus parcouru que par Aurélie Picard et Isabelle Eberhardt, les belles Françaises qui ont aimé des Arabes. Bouazziz Bengana, sur fond de palmiers à la silhouette gracile, est le fastueux maître de cérémonie des chakhchoukha gargantuesques qui régalent les officiers des affaires arabes maîtres en leur royaume. La page de la trahison, du mercenariat et des crimes a été tournée. Les témoins ont disparu dans les mouroirs des bagnes, les plis calcinés du désert et les ruines fumantes des ksars.
Le beau légionnaire de Piaf, la divine, a remplacé dans l'imaginaire de la jeune génération, les visages patibulaires des spahis. Le jeune musulman, dixième de français à part entière, vibre pour Alésia affamée par César, vénère le connétable Du Guesclin, et maudit Grouchy d'être arrivé trop tard à Waterloo. L'ancêtre du jeune musulman «arbore de grandes moustaches, vit de chasse et de pêche et habite une hutte sur pilotis».
La fin des faux-semblants
La jeunesse algérienne en ce temps-là avait deux branches : la branche civile et la branche militaire. Les futurs soldats musulmans mourront pour la France.
La loyauté, la discipline et le courage se paient par le grade de sergent chef de carrière pour apprendre à leurs congénères à marcher au pas. L'autre branche, la civile, remplira les tâches subalternes de l'administration coloniale.
En une petite année, l'écho des mausers des guérilleros de l'Aurès a fait voler en éclats l'esprit de soumission. Dans les lycées et collèges, dans les écoles d'enfants de troupes, dans les casernes, la révolte gronde. L'appel de l'Ugema ne va plus tarder. La lettre des 56 officiers algériens au président de la République française est déjà sur le marbre. Du Caire, le commandant Idir, déserteur de l'armée française, appelle les jeunes militaires à rejoindre l'ALN.
Lorsque, le 7 mai 1954, La Dépêche de Constantine et de L'Est Algérien des frères Morel annonce la chute du camp retranché de Dien Bien Phu, les pensionnaires algériens du collège de Constantine, agglutinés autour de Abdelmadjid Biout, l'écoutent, recueillis, lire à haute voix l'article du journal qui décrit l'agonie et la chute du camp retranché. L'article réécrit, selon son cœur, par Abdelmadjid Biout est recopié par des scribes bénévoles. Il est affiché sous le préau des pas perdus et des empoignades footballistiques. Les héros du jour sont l'oncle Ho, Giap et Biout. C'est ce jour-là où Don Martini a eu sa première attaque. Il avait tant fulminé et ragé qu'il avait été – au bord de l'apoplexie — évacué sur l'infirmerie du collège où il avait dû rester alité le temps que son hypertension s'ordonne sous l'effet de sels revigorants et de décoctions de plantes aux vertus antirabiques.
Abdelmadjid, au retour des vacances d'été, devient le centre du cercle de la bande – la bande à Biout – dont la principale occupation est, à chaque sortie en ville, la recherche du bon contact pour rejoindre le maquis.
Le maquis autour de la petite ville de Chekfa, où habitent les Biout, est protégé par un réseau hermétiquement étanche. Nul ne peut y accéder sans passer au préalable par l'antichambre des probations et des adoubements. Les hommes de Youssef Zirout appliquent le principe de précaution avec une rigueur extrême. Bien mal inspiré celui qui oserait franchir, sans sauf-conduit, la palissade. Constantine, la rebelle, est tout entière recroquevillée sur sa vieille ville. Le cœur de la résistance bat plus fort dans les ruelles et les souks. Hamlaoui (alias Daoudi Slimane) protégé par les méandres de la rue Bienfait, tisse déjà le réseau des poseurs de bombes et des porteurs de révolvaires qui, dans quelques mois, vont décimer les mercenaires du capitaine Rodier.
Abdelmadjid Biout et son groupe commencent à hanter les cafés populaires et les gargotes pour trouver «le contact» qui leur permettrait enfin de «sauter le mur». En vain. Leur assiduité commence à éveiller la suspicion.
Biout ne veut pas aller en Wilaya II. Il ne veut pas combattre à une verste de la maison paternelle. Il sait que son père, Amar, garde forestier, a fait, dans les collines alentour, des rencontres du troisième type. Nationaliste dans l'âme, Amar aurait certainement aidé son aîné à s'intégrer à un des groupes de guérilléros qui activent dans les monts des Ouled-Asker, sans doute la tribu la plus pauvre mais aussi la plus belliqueuse du Djidjilois. Majid fait une fixation sur l'Aurès. Il veut aller dans l'Aurès, plus exactement dans les Nementcha.
Le Rubicon
En ce mois de février 1956, cette région de l'Est algérien, à la périphérie de l'Aurès, est le Nord aimanté des aspirants maquisards. Chaque matin, la presse annonce une nouvelle opération dans les territoires où opèrent les hommes de Abbès Laghrour. Voilà ce qu'écrit Dominique Faral, 40 ans plus tard, sur les Nementchas : «Le général Bigeard qui combattit dans les monts des Nementcha les décrivit dans ses mémoires comme fief des rebelles, terreur du Constantinois, paysage dantesque, lunaire, désert chaotique coupé de profonds thalwegs (ravins), rempli de grottes et d'éboulis. Le général Vanuxem, qui commanda cette zone pendant la guerre d'Algérie, disait, selon l'ouvrage précité du général Bigeard, qu'ils étaient les portes de l'enfer. Le commandant Clostermann, dans son livre Appui feu sur l'oued Hallaïl, dit que son personnage connaissait le Colorado, la forêt vierge brésilienne, le Zambèze, le Kalahari, le Yalou, le Kilimandjaro, mais que la majesté du canon de l'oued Hallaïl lui coupait toujours le souffle : nulle part une nature désolée par le soleil, torturée par le vent, sculptée par le déluge, ne lui avait dévoilé un tel paysage d'enfer. Dans ses mémoires, le colonel Château-Jobert, qui combattit dans les Nementcha à la tête du 2e régiment de parachutistes coloniaux, les décrit comme un pays desséché, hostile, aux plateaux arides hachés de coupures profondes ; domaine d'où on ne revient pas si on y commet quelques imprudences, citadelle de Chaouïa farouches qui ont la bagarre dans le sang ; l'ennemi s'accroche, essaie d'attirer son adversaire dans une position défavorable ; bloqué, il combat jusqu'à la mort.»
C'est là où veut aller Biout et c'est là qu'il ira de la façon la plus risquée qui soit.
Quelques semaines après les évènements du 6 février 1956, l'atmosphère dans le collège est devenue pesante.
Le principal, Henri Camborde, après avoir longtemps hésité, se résout à informer les renseignements généraux sur les activités «subversives» de Biout. Biout est accusé par un surveillant général, au summum de l'excitation, d'être un agent recruteur du FLN, d'être celui qui distribue ses tracts. Il le soupçonne de commettre des attentats en ville et de se réfugier ensuite dans le collège.
Le lendemain de la perquisition dans son casier et dans son dortoir, Biout prend le car vers l'inconnu. Ils sont deux. Le deuxième homme est originaire de Sédrata. Sédrata n'est pas dans les Nementcha. C'est un petit village colonial, niché à flanc de coteau à quelques dizaines de kilomètres de Souk-Ahras, enclavé dans d'immenses champs de blé, surveillé par une escouade de gendarmes qui connaissent chaque colline et chaque oued. Depuis peu, une compagnie de hussards occupe l'école de filles du village.
Il faut repartir le jour même. Après un marathon éperdu d'une nuit, les deux jeunes gens arrivent au lieudit «El-Mesloula», c'est la bonne direction vers les Nementcha. Mais c'est la mauvaise étape. L'OCFLN y est structurée. Ses hommes arrêtent le duo. Ils procèdent à un interrogatoire sommaire et musclé. Pas de doute. Les deux fugitifs sont des agents des SAS. Ils passent une nuit d'enfer. La grande aventure va-t-elle s'arrêter là ?
Le baptême du feu
Le destin va en décider autrement. La providence vient au secours des deux jeunes gens. Une patrouille chargée du courrier de Souk Ahras et se rendant dans les Nementchas s'arrête, par le plus pur des hasards, dans le markez de l'OCFLN, au pied de l'immense falaise d'El-Mesloula. Ses membres écoutent attentivement le récit des deux étudiants.
Ce qu'ils disent est convaincant. Ils sont libérés de leurs liens, soignés et pansés. Ils sont séparés. Le jeune Sédratien, dont hélas, j'ai perdu le nom, ira dans les monts des Ouled-Béchih où il s'illustrera dans les rangs du commando Laceu et, ensuite, avec les hommes de Sebti Boumaâraf, chef d'une unité d'élite de la Base de l'Est. S'il est encore de ce monde, s'il lit ce texte, et s'il désire compléter ce témoignage, le Soir d'Algérie me fera parvenir sa lettre.
Abdelmadjid Biout, après un long périple, rejoint enfin les troupes de Laghrour. En juin 1956, il participe à la bataille du djebel Labiod, au sud de Tebessa. Il est sur la même crête que Louardi Guetel, Amor Bougoussa et Zine Chraïet. Ce qui n'est pas peu dire. En face, il y a les légionnaires et les tabors de Vanuxem. Les combats durent trois jours. Biout, pour son baptême du feu, récupère une arme : un fusil garant US, dont il fera longtemps bon usage. Au moment où Abdelmadjid Biout entre par la grande porte dans l'ALN, l'Aurès connaît des difficultés. La disparition de Mustapha Ben Boulaïd, en mars, n'arrange pas les choses. Le jeune étudiant découvre une réalité qu'il était loin d'imaginer. La révolution idéalisée, divinisée même, se révèle bien différente.
L'Aurès compliqué fait la guerre aux Français et affronte ses démons. Biout et les jeunes citadins qu'il a rencontrés dans les Nementchas demeurent à l'écart des coteries et des zizanies. Laghrour et ses hommes, assaillis par les troupes françaises, résistent et obtiennent des succès. Les péripéties de la crise conduisent Laghrour à rejoindre la Tunisie à la tête de garde rapprochée, dont Biout. Dans la région de Thala en Tunisie, les Algériens croisent un convoi de l'armée française. Ils l'attaquent et le détruisent.
Les épreuves
Le Congrès de la Soummam a lieu en août. L'état-major de l'Aurès ne lui reconnaît aucune légitimité. La fracture entre les différents pôles de la direction politique de la Révolution, «l'intérieur et l'extérieur», a de terribles répercussions dans les rangs de l'ALN. Laghrour, accusé de «rébellion», est arrêté. Il sera exécuté. Pour Biout et ceux des officiers de l'Aurès, qui ont pu échapper à la mise à mort décrétée contre eux par le CCE, commence le temps des épreuves...
Abdelmadjid Biout a survécu à la terrible purge ordonnée par le Nidham. Ses compagnons ont survécu aux dangers de la longue route de l'acheminement. Les orphelins de Laghrour, après avoir remis leur précieux chargement à ses destinataires, retournent en Tunisie poursuivis par des patrouilles lancées à leur poursuite. Trois années plus tard, le GPRA, désireux de faire oublier ces tristes évènements, se met à «récupérer» d'une façon ou d'une autre ce qui reste des officiers de l'Aurès. Abdelmadjid Biout, Abdelhamid Hasmim, Abdelmalek Boumaïza, Mostepha Bouakaz, Hocine «Parisien», Ahmed Mechri, Hamou Staïfi et des dizaines de valeureux combattants se mettront de nouveau au service de la Révolution avec le même engagement et la même détermination qu'au premier jour.
En 1962, le colonel Tahar Zbiri, chef de la Wilaya de l'Aurès, fait désigner Biout à la tête de la sous-préfecture de Mérouana. Quelques mois plus tard, Biout demande et obtient sa mutation au ministère des Affaires étrangères. Il est affecté à l'ambassade algérienne de Tunisie.
Le lundi 5 juin 1967, en rentrant de l'aéroport de l'Ariana, à quelques kilomètres de Tunis, la voiture dans laquelle il se trouve dérape. Abdelmadjid Biout est tué sur le coup. Il avait à peine trente et un ans...
Cinquante ans après sa disparition, Abdelmadjid Biout, moudjahed courageux et désintéressé, est toujours vivant dans le cœur de ceux qui l'ont connu.


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