Souriante et décontractée, les cheveux au vent et le port altier, elle entre dans l'épicerie de cette cité de la côte ouest d'Alger, dit bonjour au jeune homme qui s'ennuyait comme l'ennui derrière son minuscule comptoir, et lui fait, comme si elle demandait un paquet de café ou un litron d'huile : «Je peux avoir une bouteille de vin blanc, s'il vous plaît» ? Le jeune détache les yeux de l'écran du petit téléviseur fixé sur le haut du mur à côté de la porte, qu'il était en train de regarder sans conviction. En voyant la jeune fille, il était heureux de voir un visage si frais et souriant. Ça le change des mines renfrognées et des respirations essoufflées des vieux grabataires qu'il avait l'habitude de recevoir dans son échoppe qu'il maintenait ouverte pour une seule raison : «Sinon, il faudra que je me suicide», répondait-il dans un rire interminable à ceux qui lui demandaient pourquoi il gardait un commerce qui ne lui rapportait plus rien depuis l'ouverture d'un supermarché dans le quartier. Puis, le jeune homme s'est rappelé que la jeune fille lui avait dit bonjour, avait demandé quelque chose et qu'elle avait parlé en français, ce qu'il n'avait pas vraiment l'habitude d'entendre. «Euh, vous vouliez quoi, Mademoiselle», dit-il, dans un français à peine compréhensible. Lorsque la jeune fille, toujours souriante, décontractée et un peu amusée par la nonchalance de l'épicier, lui avait «répété ça», il s'est fendu d'un rire tellement sonore que sa cliente avait sursauté. Il voulait lui expliquer qu'elle était dans l'épicerie de la cité… etc., mais il s'est ravisé. D'abord parce qu'il avait compris que c'était inutile. Il s'est dit que si elle était venue acheter du vin chez lui, c'est qu'elle ne pouvait pas comprendre que ce soit si incongru et si drôle. Ensuite, parce qu'il ne voulait pas être encore plus ridicule avec son français dérisoire. Alors, il sort de derrière le comptoir, l'entraîne dehors et entreprend de lui indiquer l'endroit où elle pouvait acheter ce qu'elle voulait. Mais c'est tellement loin et compliqué qu'il a été obligé de trop parler. La jeune fille remercie et s'en va. Depuis, le jeune homme cherche toujours dans le quartier. Il voulait savoir d'où cette extraterrestre est venue et ce qu'elle est devenue, puisqu'il ne l'avait jamais revue. Quelqu'un lui avait bien dit que c'est une «émigrée» venue avec ses parents passer quelques jours dans un appartement qu'ils avaient acheté depuis des années et qui était resté inoccupé. Il n'y avait pas trop cru, d'abord parce qu'il n'aimait pas trop les vraisemblances faciles, ensuite parce que celui qui lui avait donné cette explication avait la réputation de prétendre tout savoir. L'épicerie ne lui rapporte toujours pas grand-chose, mais maintenant, il est convaincu qu'il ne la fermera pas de sitôt. A moins que le propriétaire des murs décide de ne pas lui renouveler le bail. D'abord parce qu'il ne veut toujours pas se suicider, et maintenant il se dit que rien pour avoir vécu cette histoire, ça valait vraiment la peine de l'ouvrir. Et qui sait, peut-être reviendra-t-elle un jour... Slimane Laouari