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50 ans de cinéma entre les deux rives
Histoire de la coproduction cinématographique algéro-francaise de 1957 à 2007
Publié dans Liberté le 04 - 12 - 2008

Pour la première fois depuis l'Indépendance, les autorités culturelles algériennes et françaises se réuniront officiellement ce jeudi 4 décembre à Alger, autour d'une table pour parler de l'avenir de la coproduction cinématographique algéro-francaise.
Malgré l'histoire douloureuse commune vécue par les deux pays, l'Algérie et la France, ont longuement collaboré et travailler en matière de production cinématographique, que ça soit durant la guerre de Libération ou après l'Indépendance et cela malgré l'absence d'un accord de coproduction, qui lie les deux pays. L'Algérie, qui a établi des accords de coproduction avec l'Italie, l'Egypte, la Belgique et le Canada, n'avait jamais établi d'accord de coproduction avec la France. Cela n'a pas empêché la réalisation dans un cadre privé ou gouvernemental, de 40 films qui seront coproduits entre la France et l'Algérie entre
57 et 2007 et plus de 20 films français réalisés par des cinéastes d'origine algérienne dont l'Algérie a récupéré la paternité. Mais cette coopération cinématographique ne sera pas sans peine et l'histoire de la coproduction entre les deux pays a été marquée à jamais par le drame, la souffrance et la fraternité. D'ailleurs les premières coproductions algéro-françaises se feront dans le maquis dès le déclenchement de la guerre en 1954. Officiellement la première production algéro-francaise est un court métrage documentaire réalisé en 1956 par Cécile Decugis, intitulé Les réfugiés. L'auteure qui a fait cette production dans un cadre privé avec l'armée algérienne a été emprisonnée 2 ans pour ce court métrage documentaire. Il faut dire que certains cinéastes français, proches de la gauche, ont longuement soutenu la guerre de Libération contre la France. Ils ne se contentaient pas seulement de signer des pétitions, mais aussi de faire des films et former les futurs cinéastes algériens, comme Mohamed Lakhdar Hamina ou Ahmed Rachedi. Le plus connu et médiatisé est René Vautier, qui entama sa collaboration avec l'Algérie en réalisant Une nation l'Algérie en 1957. Un autre cinéaste français travaillera avec le FLN en 1958, Pierre Clément, qui réalisera un documentaire L'ALN au combat, comme Vautier, Clément rejoint le FLN. Arrêté en 1958, il est condamné à 10 ans de prison.
Mais le film qui fera très mal aux autorités françaises a été Sakiet Sidi-Youssef tourné en 1958 conjointement par Pierre Clément et René Vautier. Un témoignage filmé qui provoqua une condamnation internationale de la France. Entre-temps René Vautier réalise un autre film Algérie en flammes. Développé en Allemagne de l'Est, le film est montré à des Algériens au Caire. Mais Abane Ramdane, le soutien de Vautier, est assassiné. Le réalisateur passe donc 2 ans en prison avant de s'évader ! Dès lors le GPRA (Gouvernement provisoire de la révolution algérien), va se doter d'un service cinéma conscient de l'importance de l'image et du cinéma dans la cause de la guerre de Libération. Entre 1960 et 1961, Chanderli Djamel, Chaulet Pierre, Lakdar Hamina et René Vautier réalisent Djazairouna (Notre Algérie), puis en 1961, Les fusils de la liberté, sur la base d'un scénario de Serge Michel. Après l'Indépendance en 1962, ces cinéastes français qui avaient contribué aux premières coproductions algéro-françaises et surtout aidé les Algériens à se doter d'une machine cinématographique efficace retournent en France. Accusé d'avoir collaboré avec le FLN et d'avoir établi un service de cinéma de propagande contre la France, ils seront confrontés à la justice et surtout bannis du circuit des aides accordées par le cinéma français. Tout refusant d'établir un quelconque lien avec le gouvernement algérien indépendant, le gouvernement français ne s'est jamais opposé à la production de films indépendants avec l'Algérie.
Ces Français, qui ont épousé la cause des Algériens, vont contribuer alors à la création de la première institution cinématographique algérienne, la cinémathèque en 1964 et certains techniciens français vont même enseigner dans l'Institut du cinéma algérien. Mais très vite, les Algériens ont compris qu'il fallait demander l'aide d'autres pays occidentaux pour développer leur cinéma. Alors, ils vont opter pour l'Italie pour réaliser les premières coproductions post-indépendance.
C'est Yacef Saâdi, l'ancien chef de ZA durant la Bataille d'Alger, qui va établir ce contact, avec sa société de production privée Casbah Film et va coproduire avec l'Italie et Gillo Pentecorvo, le film le plus dérangeant pour le gouvernement français La bataille d'Alger. Le film sera refusé à Cannes et n'obtiendra son visa d'exploitation en France qu'en 1972, avant d'être retiré à cause des menaces de l'extrême droite. Cet épisode des relations cinématographiques algéro-françaises irrita énormément le président Boumediene, qui demanda à ses ministres d'offrir toute l'aide et la logistique aux cinéastes algériens et de multiplier la production de films sur la guerre de Libération. L'Institut de cinéma est fermé une année après sa création et les jeunes réalisateurs stagiaires seront envoyés en URSS, en Yougoslavie et en Pologne (des pays socialistes, amis de l'Algérie) pour se former. La France ne fait pas alors partie des soutiens du cinéma algérien. Même s'ils ne coproduiront pas leurs films avec la France, de nombreux films de guerre algériens de qualité seront réalisés avec les meilleurs comédiens et des techniciens français, en coproduction avec des petites entreprises cinématographiques françaises. C'est le cas de Jean-louis Trintignant et Marie-José Nat dans l'Opium et le Bâton, Bernard Fresson dans Autopsie d'un complot, Michel Auclair et Jean-Claude Bercg dans Décembre, ce dernier joua dans plusieurs films algériens le rôle très convaincant de militaire et le compositeur Phillipe Arthuys qui fera toutes les musiques des films de Lakhdar Hamina et d'Ahmed Rachedi. Grâce au pétrole et sa position dominante dans le monde arabe et africain, le cinéma algérien va profiter de sa bonne position et ira même jusqu'à coproduire des films français et italiens, qui n'évoquent pas l'Algérie.
Ces films auront un grand succès, c'est le cas notamment de Z de Costa Gavras, en 1970 et le Bal d'Ettore Scola en 1983. Deux films produits par l'Algérie à 51%, ce qui lui permettra de décrocher au nom de l'Algérie, l'Oscar du meilleur film étranger pour ces deux films.
Le cinéma algérien avait gagné des galons en remportant la Palme d'or en 1975 avec Chronique des années de braises de Mohamed Lakhdar Hamina, celui-là même qui avait remporté la Caméra d'or en 1966 avec Vent des Aurès à Cannes. Une distinction qui a été très mal perçue par certains critiques et cinéastes arabes, qui ont accusé la France de Giscard D'estaing d'avoir offert la Palme à l'Algérie, dans le but de normaliser les relations entre Alger et Paris.
En même temps en France et dix ans après l'indépendance de l'Algérie, René Vautier, le cinéaste breton, rebelle, remet une couche et réalise en 1972, son premier long métrage Avoir 20 ans dans les Aurès. Ce film dénonce le malaise dans un contingent français qui déserte finalement. Un sujet tabou en France à l'époque et qui a causé de nombreux problèmes avec la censure pour René Vautier.
À la fin des années 1970, des cinéastes algériens installés en France commencent à se faire connaître à travers leurs films.
Ils vont créer le premier noyau de la coproduction franco-algérienne en France. Ainsi on découvrira Touita Okacha avec Les sacrifiés. Un film produit par la France, qui sera mal vu par Alger, puisqu'il dénonce les luttes des Algériens en France et les sanglants affrontements MNA-FLN à Nanterre en 1955. En 1985, Mahmoud Zemmouri, alors jeune réalisateur natif de Boufarik, est soutenu par Mohamed Lakhdar Hamina pour réaliser Les folles années du twist, une parodie sur la guerre d'Algérie, qui déplaira aux cinéastes algériens locaux qui vont jusqu'à signer une pétition pour exiger le départ de Mohamed Lakhdar Hamina de l'Oncic, puissant organisme d'Etat chargé de la production et de l'exploitation de films algériens. Mehdi Charef fera également partie de ce noyau des cinéastes algériens installés en 1988, après le succès de son film Le thé au Harem d'Archimède, qui jettera les bases d'un cinéma d'immigration appelé communément “beur”.
Entre-temps, plusieurs tentatives de coproduction entre entreprises privées et entreprises publiques algériennes vont voir le jour. Mais le film qui effectuera un grand pas dans le rapprochement d'Etat à Etat, en 1993, C'était la guerre, un téléfilm réalisé conjointement par Maurice Failevic et Ahmed Rachedi. Un téléfilm de
180 mn en deux parties, produit à la fois par des privés et des télévisions publiques françaises et algériennes. Tourné dans la région de Boussaâda en 1992, le film est inspiré d'un récit signé Jean-Claude Carrière (La paix des braves) et du commandant Azzedine (On nous appelait fellaghas). Le film devait être diffusé en même temps par France Télévision et l'ENTV. Finalement, seul le côté français diffusera sa copie, le gouvernement algérien n'avait pas apprécié la description faite des moudjahidine dans le film.
Après cet épisode, les relations cinématographiques entre l'Algérie et la France se limiteront à des expériences d'entreprises privées. Entre 1993 et 98 plusieurs films algériens seront coproduits avec des sociétés françaises, c'est le cas notamment des trois longs métrages d'expression amazighe : La colline oubliée, la Montagne de Baya et Machahou. La crise économique et la dissolution du CAAIC, le
25 novembre 1997, vont entraîner le cinéma algérien vers une situation déplorable. Dès 1999, le cinéma algérien perdra le contrôle des finances et par la même occasion toute fidélité à la société algérienne, en faisant des concessions pour les producteurs européens et notamment français. Certains cinéastes seront d'ailleurs obligés de s'exiler en France pour faire leur film, faute de financements en Algérie, c'est le cas de Merzak Allouache et d'Abdelkrim Bahloul, deux cinéastes formés en Algérie et qui feront sensation par leurs films en France. Avec l'arrivée de Bouteflika au pouvoir et sa visite en France en 2000, les relations entre Alger et Paris se réchauffent et la coproduction entre la France et l'Algérie, prend des couleurs. L'été 2001, des artistes et cinéastes français d'origine algérienne sont invités à un grand événement cinématographique à Alger. C'est l'occasion pour Toscan du Plantier, président d'Unifrance à l'époque et quelques grandes vedettes françaises nées en Algérie comme Roger Hanin et Alexandre Arcady de présenter leurs projets de coproduction avec l'Algérie.
En plus de la coproduction d'un film avec l'Algérie, Là-bas mon pays tourné à Béjaïa, pour des raisons sécuritaires, Arcady avait présenté un projet ambitieux de multiplex cinématographique à Boumerdès. Mais l'affaire Enrico Macias et surtout le tremblement de terre de Boumerdès avaient fait capoter le projet. Entre-temps, la manifestation l'année de l'Algérie en France 2003 va officialiser les relations entre Alger et Paris, dans le cadre de la coproduction.
Et le CNC va se porter garant pour produire plusieurs courts métrages et longs métrages algériens, dont le plus prolifique demeure Viva l'Aljerie de Nadir Moknache, qui a faire couler beaucoup d'encre et de salive. Suite au succès de cette manifestation, plus de six films français vont être réalisés en Algérie dans le cadre d'une parfaite coopération avec la France entre 2004 et 2006 : Bab el web, Bleu blanc rouge, Il était une fois dans l'oued, Trahison, Inchallah Dimanche, Mon colonel. Mais le succès en France du film de Merzak Allouache Chouchou qui a fait 4 millions d'entrées et des films réalisés par des cinéastes algériens vont provoquer en France et en Algérie la polémique sur l'identité du film. La polémique prendra un tournant politique quand le réalisateur Rachid Bouchareb présentera son film Indigènes au nom de l'Algérie aux oscars. Alors que le film, qui n'a pas été tourné en Algérie, a coûté 14 millions d'euros, financé à 80% par la France et 20% par le Maroc.
Même polémique qui risque d'éclater si le Film Mascarades de Lyès Salem est nominé aux Oscars le 22 janvier prochain, alors que l'Algérie n'a participé qu'à 20% du budget du film.
Mais les deux cinéastes algériens ont fait les choses en règle puisque selon le règlement de l'académie des oscars, le film doit être présenté en avant-première dans le pays demandeur. Mascarades est déjà sorti en salles en Algérie et il ne sortira en France que le
10 décembre. De plus, Salem et Bouchareb savent qu'ils n'ont aucune chance d'être sélectionnés, s'ils présentent leurs films au nom de la France, car le concurrence est rude dans le cinéma français. “Si la langue francaise est un butin de guerre, le cinéma est son trésor” que les Français et les Algériens se disputent à tour de rôle. Avec la signature de l'accord de coproduction, les problèmes financiers, la formation et la distribution, la France et l'Algérie vont sensiblement être réglées dans un des secteurs qui reliera toujours les deux rives de la France et de l'Algérie par l'histoire et l'image.
S. A.
(*) Auteur et réalisateur du documentaire Ça tourne à Alger
Président de l'association À nous les écrans
Membre de l'ARPA


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