C'est devenu le clou de la “visite d'inspection” de Bouteflika dans les wilayas : un spécimen du personnel de soutien à la candidature renouvelée du président de la République se plante devant le chef de l'Etat et les caméras de la télévision qui l'accompagnent pour lui réciter un appel à sa candidature. La requête est tantôt récitée par une militante de l'association féminine de la ministre de la Culture, comme à Alger, tantôt par un sous-directeur du ministère de la Solidarité nationale, comme à Jijel. L'exhortation, assortie des éloges qui la justifient, est dûment rédigée et lue dans son intégralité. L'identité des préposés au sermon et la formulation préconçue de l'appel à candidature n'attestent point de la spontanéité à laquelle ces invitations “citoyennes” veulent prétendre. Et pour se donner cette crédibilité que seuls les comités officiels de soutien savent concevoir, les crieurs désignés précisent qu'ils s'expriment “au nom de la population” de Jijel ou d'ailleurs, sans préciser le processus par lequel ils se retrouvent dépositaires de la volonté consensuelle d'une région ou d'une catégorie sociale. La demande affectée à la récidive de Bouteflika ne manquera certainement pas d'être rééditée dans les prochaines sorties. Mais on peut dès maintenant s'étonner qu'en 2004, on en soit encore à de cyniques mises en scène staliniennes. Déjà que les enfants sont régulièrement détournés de l'école pour remplir les abords des itinéraires officiels en contradiction avec le principe cardinal de la préservation de l'enfance des manipulations politiques, que des populations sont déplacées, sous pression tacite, vers ces mêmes circuits, voilà qu'on innove en matière de “spontanéité” préfabriquée. En attendant qu'on réitère les marches de même inspiration qu'on avait testées en 1995. Pendant qu'à Alger, la police matraquait des parlementaires parce qu'ils avaient quelques revendications à faire entendre, on braquait les caméras attentives sur un unique mais dithyrambique orateur qui prétendait rapporter une motion partagée par le plus grand nombre des habitants d'une wilaya. L'objectif de cette “apparition” est de faire accroire qu'à Jijel, les jeux sont faits et que la messe est dite. Avec quarante-huit représentations de la scène, on pourrait presque se passer de l'élection présidentielle. Cacher le contradicteur et montrer le flatteur : voici la mission d'une télévision en campagne perpétuelle, une télévision qui fait illusionniste et encenseur. C'est tout de même injuste que d'infantiliser un peuple, déjà pas mal éprouvé par toutes sortes d'abus, au point de vouloir lui faire passer de l'auto-flagornerie pour un plébiscite qu'il aurait lui-même exprimé. Rendu à ce point — comme on dit en québécois — autant s'en passer et l'affranchir de ce qu'on pense à sa place en attendant qu'il mûrisse. Sinon que le spectacle soit au moins étudié pour qu'on puisse soupçonner quelque considération aux téléspectateurs moyens, dont ceux qui regardent encore l'ENTV parce que leurs ressources ne leur laissent pas le choix et les maintiennent captifs de la chaîne de propagande. Mais cela ne doit pas faire préjuger de leur discernement. Même si on est partisan du spectacle, on voudrait bien que ce soit du vrai. M. H.