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“NISSA BILA MALAMEH", DE L'ASSOCIATION EN-NAWARES DE BLIDA
Voix de femmes retrouvées
Publié dans Liberté le 10 - 03 - 2013

Cette pièce a remporté quatre prix (scénographie, prix spécial du jury pour les trois comédiennes, interprétation masculine, chorégraphie) à Annaba, lors du 2e Festival de la création féminine, qui s'est achevé jeudi dernier. Non seulement l'approche est courageuse et intéressante mais, en plus, le spectacle offre un vrai et grand moment de théâtre.
La culpabilité, un sentiment extrêmement étrange lorsqu'on n'y est pour rien. Pourtant, dans la pièce Nissa bila malameh (femmes sans traits ou visages), ce sont les trois victimes de viol qui éprouvent ce sentiment. De la culpabilité vis-à-vis d'elles-mêmes et vis-à-vis de la société. Une société pleine de contradictions, mais dont la plus grande constante est son hypocrisie, puisqu'elle rejette les trois protagonistes, qui se retrouvent dans une sorte de prison, surveillées et martyrisées par un méchant, sans nuances, et avide de pouvoir. Mise en scène par Abbas Mohamed Islam – qui a enfin trouvé un texte à sa mesure –, d'après un texte du dramaturge irakien Abdelamir Chemkhi, Nissa bila malameh nous plonge dans un univers effroyable, clos et sans aucune perspective.
C'est l'histoire de trois femmes, de trois générations (une adolescente, une jeune femme, une femme d'âge mûr), de trois parcours et d'un drame : le viol. Après avoir survécu à cette violence, elles se retrouvent dans un centre d'internement, avilies et violentées par un personnage étrange. Un homme, qui a perdu (ou oublié) toute son humanité, veille à les garder sous son emprise, à leur rappeler qu'elles ne pourront jamais revoir le soleil se lever, et à leur suggérer qu'elles n'ont plus de place dans la société.
Ces femmes vont-elles accepter ce sort funeste, comparé auquel la mort serait une délivrance, voire un acte de liberté ? Bien évidemment, elles ne vont pas se laisser faire. Mieux encore, elles refuseront le silence et la marginalisation, et retrouveront la voix pour dire ce qu'elles ont enduré. Elles se révolteront même contre leur bourreau, et obligeront les autres (la société), non sans violence et cruauté, à les écouter, à les regarder droit dans les yeux, non pour compatir, mais pour ressentir. Et ces femmes, rebelles et indomptables, se feront entendre ! Nissa bila malameh est incarnée par trois talentueuses comédiennes, qui ont été complémentaires. Kenza Assala Benboussaha (l'adolescente), Soraya Bessaâdi (la femme d'âge mur) et Yasmine Abdelmoumène (la jeune femme) ont réussi à incarner, à la fois, des protagonistes qui ont assimilé la douleur, et des femmes debout qui finiront par comprendre que bien que l'on ne contrôle pas toujours ce qui nous arrive (bon ou mauvais), on ne regrettera que ce que l'on n'a pas tenté pour en sortir.
Mohamed Medah, qui a incarné le bourreau qui terrorise ces femmes-là, un antagoniste donc, n'a pas démérité, même s'il aurait fallu nuancer son personnage.
Le texte ? Un élément secondaire
Les méchants les plus réussis (dans le théâtre ou le cinéma) sont les ambivalents, ceux qui ne montrent pas toutes les cartes d'entrée de jeu, et qui conservent une part de mystère, d'obscurité. Ces personnages-là sont les plus effrayants, les plus dangereux également pour le comédien. Bien qu'il ait obtenu le prix de la meilleure interprétation masculine au 2e Festival national de la création féminine de Annaba, il faut se l'avouer, Ahmed Medah ne s'est pas mis en danger, en sculptant les traits de son personnage. En outre, “Nissa bila malameh" est un drame psychologique. C'est aussi un travail d'expérimentation, car on retrouve plusieurs tendances, notamment le théâtre d'expression corporelle, et celui de la Cruauté d'Antonin Artaud. La vision du metteur en scène était tellement forte et puissante qu'elle a totalement annihilé l'auteur. On aurait littéralement pu se passer du texte, tant l'aspect visuel l'emportait sur la parole. Bien évidemment, on ne peut qu'être ravi de voir un metteur en scène exister sur scène.
Mais au lieu d'être une qualité, cela devient un défaut, dans la mesure où l'on constate une forte implication personnelle et une sorte de fascination pour le texte. Au lieu d'être complémentaires, les visions se confrontent, et forcément, à un moment, l'une prendra le dessus sur l'autre. Ce déséquilibre entre le texte et la mise en scène est fortement ressenti dans Nissa bila malameh, qui est, malgré ses moments difficiles, une belle proposition. Quant à la scénographie, elle était subtile et nous racontait également une histoire. Les comédiennes ont évolué dans ce qui ressemblait à un demi-cercle, certainement une manière d'insister sur le fait que les femmes étaient dans une sorte de spirale (intérieure puisque ressassant sans cesse ce qui leur était arrivé ; et extérieure puisqu'elles étaient enfermées), entre sentiment de souillure et de culpabilité, rejet et hypocrisie de la société, et l'impossible cicatrisation de la blessure. Le seul personnage masculin de la pièce apparaissait furtivement, par le biais de lucarnes ou petites fenêtres, pour exhorter ses “prisonnières" à faire quelque chose, ou pour rappeler son ambition dévastatrice pour le pouvoir. Il est donc clair que le spectacle est construit autour du point de vue féminin. A plus d'un titre donc, Nissa bila malameh est un spectacle intéressant et réussi, d'autant que la douleur psychologique devient physique et se traduit sur scène.
S K


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