De passage à Alger, Adnen Mansar, ministre-directeur du cabinet du président Moncef Marzouki et porte-parole officiel de la présidence de la République tunisienne, a bien voulu revenir sur l'évolution politique dans son pays et sur les relations entre la Tunisie et l'Algérie. Entretien sans concession ! Liberté : Que nous vaut l'honneur de votre visite en Algérie ? Adnen Mansar : Je suis porteur d'un message oral du président de la République tunisienne, Moncef Marzouki, à son homologue algérien Abdelaziz Bouteflika. Je dois être reçu, à cet effet, dans quelques instants par le Premier ministre, Abdelmalek Sellal. Peut-on avoir une idée de la teneur de ce message ? Ma visite s'inscrit dans le cadre des consultations régulières entre l'Algérie et la Tunisie sur des questions d'ordre bilatéral et multilatéral et du renforcement des liens qui unissent nos deux pays. Dernièrement, lors de son escale tunisienne, le Premier ministre algérien, Abdelmalek Sellal, avait été reçu par de hauts responsables tunisiens. Nous ne pouvons que nous féliciter du niveau élevé de coordination et de coopération atteint par nos deux pays. Votre visite à Alger intervient à l'heure même où une nouvelle Constitution tunisienne est en train d'être adoptée et à quelques heures seulement de la démission du gouvernement d'Ali Laârayedh. Difficile de ne pas y voir une cause à effet. Peut-on dire que la classe politique tunisienne aurait enfin trouvé un consensus pour relancer le processus électoral ? Tout à fait ! Jusqu'à l'heure actuelle, 45 articles de la nouvelle Constitution tunisienne ont été votés, et cela sans aucun accroc. Parfois même avec zéro abstention. Le mode opératoire retenu semble avoir produit ses effets. Un travail préparatoire sur les questions qui peuvent diviser a été entrepris par les chefs de bloc et un consensus a, en effet, fini par se faire jour. Dans quelques heures, le chef du gouvernement, Ali Laârayedh, va présenter sa démission au président de la République, Moncef Marzouki (NDLR, cet entretien a été réalisé à 12h30). C'est donc Mehdi Jomaâ qui a été choisi pour lui succéder ? Oui, même si le président Marzouki ne l'a toujours pas désigné... La Tunisie va se doter ainsi d'un gouvernement de personnalités indépendantes. Se dirige-t-on vers une dissolution de la troïka ? La troïka ne sera plus au pouvoir. Elle continuera à exister sous forme de coalition et continuera sûrement à peser sur le processus démocratique en Tunisie. Parmi les premiers articles adoptés de la nouvelle Constitution, il y a celui très attendu qui garantit "la liberté de conscience". C'est une grande première dans le monde arabo-musulman. Peut-on se proclamer, aujourd'hui, athée en Tunisie sans risque d'être poursuivi pour apostasie ? Absolument ! Il y a également l'article qui consacre la parité homme-femme. La Tunisie semble vouloir garder ainsi son rôle de pionnier et de précurseur en termes de droits humains dans le monde arabe et musulman. S'agit-il, d'après vous, d'une nouvelle révolution ? Ce n'est pas tout à fait une révolution puisque comme vous le rappelez : la Tunisie a été le premier pays musulman qui a fait abolir l'esclavage, en 1846, avant même certains pays occidentaux. La Tunisie a adopté la première Constitution dans le monde arabe en 1861. En 1956, il y a eu la promulgation du code du statut personnel visant à l'instauration de l'égalité entre l'homme et la femme dans de nombreux domaines (...). De même, la Tunisie est le premier pays arabe à interdire la polygamie en 1956 et à avoir accordé le droit de vote pour les femmes en 1959. Le droit à l'avortement en Tunisie est autorisé depuis 1973 sous le régime Bourguiba. C'est une première dans le monde arabe mais également avant certains pays occidentaux. La Ligue tunisienne des droits de l'Homme a été fondée, en outre, en 1976 par un groupe de personnalités issues de la mouvance libérale. Elle est la doyenne des Ligues des droits de l'Homme en Afrique et dans le monde arabe. Comment le parti islamiste Ennahda, du reste majoritaire dans le pays, a-t-il accepté cela ? Le parti Ennahda a consenti, en effet, de grandes concessions. Renoncer, de cette manière, au pouvoir est quasiment une première dans le monde. Je crois que tout cela a été possible car ce parti est soucieux d'abord de stabilité et de paix intérieure. Il compte surtout reprendre le pouvoir et rebondir à l'occasion des prochaines élections... Tout à fait ! Quand on voit la faible emprise des partis démocrates en Tunisie, il ne fait aucun doute qu'Ennahda rebondira, sans aucun doute. Avant cela, ce parti a posé ses conditions qui ont été toutes acceptées. Parmi ces conditions, il y avait l'installation de l'Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) dont les membres ne peuvent pas se présenter aux élections. Pour tenir ses engagements de se retirer du pouvoir, Ennahda a également exigé que les dates des élections soient fixées par une loi. Dans tous les cas de figure, et vu l'ancrage de ce parti dans la société tunisienne, son score aux prochaines élections ne sauraient être inférieur à 30% des suffrages exprimés. Votre nom a été mêlé à la publication d'un "livre noir" qui jette en pâture les noms de certains journalistes qui auraient collaboré avec l'ancien régime. Ne pensez-vous pas qu'il s'agit de "délation" ou de "vindicte" personnelle du président Marzouki ? Ce livre n'est ni le mien ni celui du président Marzouki. Quand j'ai été nommé, l'ouvrage était déjà en cours de confection. C'est un rapport de synthèse rédigé à partir d'un fonds documentaire de la Présidence tunisienne. C'est donc un document d'archives. Les "délateurs", ce sont ces "journalistes" qui n'en sont pas vraiment puisque le rôle de ces "agents" consistait à dénoncer les vrais journalistes moyennant un pécule. L'édition de ce livre était limitée à 500 exemplaires. Mais une fuite sur Internet dont nous ne sommes pas responsables lui a donné un plus grand impact. En format PDF, ce livre a été téléchargé un million de fois en moins de deux semaines. Nous avons déposé une plainte contre l'imprimerie qui l'avait publié. Depuis son arrivée au pouvoir, le président Marzouki a toujours eu maille à partir avec la presse tunisienne. Nous avons en mémoire le cas de notre consœur, Nadia Haddaoui, qui s'est faite éjecter quasiment "manu militari" de la Radio Tunis chaîne internationale (RTCI) sur ordre du président Marzouki... Nadia est une amie, je connais bien sa famille. Une famille de patriotes tunisiens du reste. C'est également une journaliste reconnue et de talent. Le président Marzouki n'a rien à voir dans son éviction qui me semble surtout relever d'un différend interne à RTCI... Lors d'une visite en Libye, Moncef Marzouki avait regretté l'interruption du processus électoral en Algérie, qui avait barré la route au FIS dissous de prendre le pouvoir. Saviez-vous que ces déclarations ont été mal accueillies en Algérie ? Vu le parcours militant du président Marzouki, ces propos relèvent, d'abord, de ses profondes convictions politiques... Il s'est également prononcé sur les évènements qui secouent l'Egypte. Contrairement aux Algériens qui, eux, ont fait le dos rond, un avocat égyptien a jugé utile d'ester en justice le président tunisien pour ingérence dans les affaires égyptiennes... Ce ne sont que des paroles en l'air. Ce procès, s'il venait à se tenir, il serait complètement dénué de sens. Quant à ce qui se déroule actuellement en Egypte, je crois savoir que mêmes les responsables algériens craignent des dérapages à ce sujet, voire une nouvelle impasse. Nom Adresse email