Eniem: diversifier les produits pour un retour en force sur le marché    Covid-19: 477 nouveaux cas, 304 guérisons et 10 décès    Haddad à Tazoult et Tahkout à Babar    Fusion de quatre filiales du Groupe Sonelgaz    Investissement: recensement des actifs de production des secteurs public et privé    Accord de normalisation Emirat-Israël: plusieurs pays expriment leur rejet et indignation    Oran: sortie de 5 promotions à l'école supérieure de l'administration militaire ESAM    CHANGER L'ASPECT DES ZONES D'OMBRE : Djerad donne un ultimatum de 4 mois    REUNION GOUVERNEMENT/WALIS : Pour une véritable décentralisation autour de grands pôles régionaux    HUILE ET SUCRE : Vers la production de 30% des besoins nationaux    Le FLN et le RND ont boycotté Bengrina    PROCHAINE BASE MILITAIRE ISRAELIENNE AUX EMIRATS : L'énième trahison    L'Autorité palestinienne annonce le rappel "immédiat" de son ambassadeur à Abou Dhabi    TIARET : Installation des nouveaux président et procureur général de la Cour de justice    PROCHAINE RENTREE SOCIALE : Un protocole sanitaire préventif dans les écoles, universités et CFPA    DOUARS ‘'SIDI LANTRI'' ET ‘'R'AYED'' (TISSEMSILT) : Les habitants des zones d'ombre interpellent les responsables    SIDI BEL ABBES : 85 motos mises en fourrière en juillet    Le premier cancer détecté chez un dinosaure soulève de nouvelles hypothèses    Hôpital mère-enfant de Sétif : ablation d'une tumeur de 20 kg de l'utérus d'une quinquagénaire    Covid-19: 488 nouveaux cas, 377 guérisons et 8 décès    Des bureaucrates entravent la mise en œuvre du programme du président Tebboune    Khaled Drareni n'a jamais été détenteur de la carte de presse professionnelle    Réunion FIFA-CAF consacrée à la préparation du retour des activités footballistiques    El Tarf: installation du nouveau procureur général de la Cour de justice    L'ONU appelée à trouver une solution juste et définitive à la question sahraouie    L'expérience au service de la JSK    À quand la reprise ?    Nivellement par le bas, suite et pas fin !    Pour Toko-Ekambi «tout est possible sur un match»    Boudebouz écarté du stage de Dinard    Coup d'envoi du projet de la station d'épuration    Hamel condamné à douze ans de prison sur fond d'un nouveau scandale    Nouvelle mobilisation de milliers de personnes contre le Président Keïta    Le Président visé par une enquête pour financement illégal de campagne    Windhoek rejette l'offre de réparations allemande    Suspension du traité d'extradition avec Paris et Berlin    La traque d'un "sulfureux" général    Nassim Saâdaoui quitte la prison d'El-Harrach    Bougie n'a pas illuminé cet été    "Une réelle réflexion doit être engagée sur l'avenir de la culture et des arts"    Le corona met la vie culturelle en berne    Journées nationales du costume algérien sous le thème «Mon costume, ma mémoire, ma culture»    Des Algériens parmi les auteurs les plus attendus    L'esprit joyeux et la sincérité de «Aâmmi Bachir», les secrets de sa notoriété    Dr Fawzi Derrar. Virologue et directeur général de l'Institut Pasteur d'Algérie (IPA) : «Il me paraît peu probable d'avoir un vaccin avant la fin de l'année»    Ligue des champions d'Europe: Sur fond d'opposition de styles    Presse: Il faut crever l'abcès !    L'instit, l'obole et la révolution    







Merci d'avoir signalé!
Cette image sera automatiquement bloquée après qu'elle soit signalée par plusieurs personnes.





Boulevard de la Guillotine de Chérif Abdedaïm
Publié dans La Nouvelle République le 15 - 06 - 2019

Qu'est-ce qui rend l'homme bon? Presque rien; un peu de bonheur. Or, on les avait arrachés jusqu'à l'ombre du bonheur. Leur devise était celle de l'enfer: «Laisser toute espérance»… (p 58)
À la fin du Second Empire éclate, au sein de la vaste colonie d'Afrique du Nord, la révolte de 1871. Dans l'imbroglio international de la défaite continentale de la France devant la Prusse, un certain nombre de tribus kabyles se soulèvent en Algérie et tentent de secouer le joug colonial français, apparemment ébranlé par la défaite de la Guerre de Septante. Le mouvement est massif mais on y mésestime totalement la persistance pugnace des ressources militaires de la France. La répression de l'occupant sera aussi subite que féroce. Brahim Ben Mansour est un détenu politique algérien, condamné aux travaux forcés à perpétuité par la France coloniale, dans les années qui suivront cette insurrection. On va l'accompagner ici dans le long voyage qui le mènera de la prison de Constantine (Algérie) jusqu'aubagne de Nouvelle Calédonie, en passant par le bagne de Toulon (France). Brahim va devenir ce que l'Histoire appelle un Algérien du Pacifique. Son crime procède de l'autodéfense. Ouvrier vanneur, il constate un beau matin que les militaires français, assurant en méthode la répression de 1871, entrent abruptement dans son village et y procèdent expéditivement à des exécutions arbitraires. Brahim s'empare d'une hache et trucide le petit sous-off qui commande les exécutions. Il est promptement capturé, jugé, et envoyé au bagne. Et nous allons le suivre jusqu'au fond de cet enfer. Dans une ambiance générale de bru talité et d'arbitraire carcéral digne de Papillon, se succèdent sous nos yeux les détails explicites de l'horreur. Les premiers bagnes de transition, puis l'interminable traversée vers le Pacifique, nous installent dans le rythme carcéral, cruellement inconfortable, indifférent et/ou pétri de haine. Les gardiens disposent de deux insultes pour interpeller les prisonniers. Ils les appellent soit artiste soit patriote. Le charme bizarre de ces vocatifs ne doit pas faire illusion. Ce sont là les injures absolues, manifestations imparables de l'inversion de tous les rapports humains concevables et de toutes les valeurs sociales convenues. Brahim est un patriote. Ce n'est pas à son avantage. Surtout que sa pauvre patrie s'éloigne de plus en plus, à mesure que l'étrave du rafiot convoyeur s'avance, dans la mer grosse, saumâtre et mauvaise. L'arrivée en Nouvelle-Calédonie nous suscite bien une petite curiosité sourcilleuse, mais elle vire bien vite à l'aigre. Son principal sujet de conversation avec les gens de l'atelier était le pays nouveau où il venait de débarquer, l'Île Nou, la Nouvelle-Calédonie et Nouméa. On croyait qu'il s'agissait d'une ville. On se trompait: il s'agissait d'un bois, d'une baie, d'une île, d'une montagne, d'un ruisseau, d'une concession ou même d'un gros arbre. (p. 128). S'entassent ici, dans cette jungle innommable, et avec un cruel esprit de système, des prisonniers politiques et de droit commun, des Algériens, mais aussi des Français. Ils ont souvent les chaînes aux pieds. Les uns sont condamnés pour vols, d'autres pour meurtres, assassinats et autres délits. Ils cohabitent, entassés dans des cellules bondées. Ils subissant les sauts d'humeurs sarcastiques de gardiens, ardents de férocité et de méchanceté. Les représailles du personnel carcéral et de leurs chefs, la saleté, la malpropreté, la boue, les cloaques, les cachots, les rats, les fourmis, les poux et autre vermine indéfinissable, se relaient pour assurer l'intendance de l'enfer. Omniprésents, les millions d'insectes tropicaux, insidieux et voraces, incarnent littéralement le graduel submergement du bagnard dans l'inexorable et irréversible culture carcérale. Les insectes remplaçaient les fauves. Une fourmi de la taille d'un lion étranglerait un mouton et le dévorerait. Mais, au lieu d'un lion ou d'une grande fourmi, la nature avait créé cinq cent mille petites fourmis qui remplissaient le même office. Un boa était remplacé par plusieurs milliers d'araignées. Où la nature pourrait mettre une hyène, elle mettait une armée de grands cafards qu'on appelait là-bas cancrelats. Que lui importait de créer un aigle ou le même poids de moustiques et de puces qui boiraient la même quantité de sang ? (p. 118) Mais l'animal le plus sanglant et sanguinolent, c'est bien encore et toujours l'humain. Aussi, pour parachever le tableau du désastre, au bagne de Nouvelle Calédonie, la guillotine est un morceau de choix, une œuvre d'art antique, astiquée et pomponnée par un bourreau siphonné, nostalgique incongru des bonnes pataches, mécaniques fidèles et implacables fondant la stabilité et le solide train-train des choses… La vague allée sablonneuse qui mène vers la veuve inexorable s'appelle, dans le galimatias local, le Boulevard de la guillotine. Et tout le monde ici est ni plus ni moins qu'un citadin errant, de haut en bas, sur ce boulevard. Les soubresauts rageurs face à la répression carcérale, les maladies feintes ou auto-provoquées, les tentatives d'évasions, les canaques qui vous capturent et vous ramènent mort ou vif pour toucher la prime, le caprice fantasque de quelque gardien aux analyses arbitraires et sommaires, tout peut, à chaque instant, vous faire déambuler sur le Boulevard de la guillotine, un boulevard du bout du monde mais aussi… oh tellement français, tant au plan pratique qu'au plan symbolique. Modeste héritier du détail fourmillant, lointain et douloureux de toutes les politiques internationales de la France d'autrefois et d'aujourd'hui, le patriote Brahim Ben Mansour échappera de peu au susdit Boulevard de la guillotine… mais pour se retrouver où? Collaborateur régulier des 7 du Québec, le romancier algérien Abdedaïm Chérif, est journaliste et chroniqueur au quotidien La Nouvelle République.Il est aussi essayiste, poète, et auteur de nombreux ouvrages. . Cherif Abdedaïm, «Boulevard de la guillotine », 2019, Editions Dar el Wassit, 214 p. Paul Larendau, professeur de linguistique française à la York University (Toronto, Canada)

Cliquez ici pour lire l'article depuis sa source.