Au vu de l'avalanche des évènements et des décisions qui se succèdent à un rythme effréné, on se surprend à prendre conscience que le président de la République, Si Abdelmadjid Tebboune n'a pas encore bouclé son premier mois depuis son investiture ! A peine le dernier hommage de la Nation à Gaïd Salah était-il rendu avec émotion que le nouveau Président se conduit d'abord comme le Chef des Armées. Il convoque le Haut Conseil de Sécurité, délivre des orientations précises concernant les questions régionales, lance ses invitations, la première adressée au Premier ministre libyen Serraj, la seconde au ministre turc des Affaires étrangères se soldant par le tracé de lignes rouges infranchissables sur la question libyenne. Dans un même souffle de cap enfin déterminé, il nomme un gouvernement marqué, à la surprise de tous, par l'ouverture sur la «société civile «alors qu'Alger se trouve au centre d'un ballet diplomatique intense comme nous n'en avons pas connu depuis bien longtemps. Cela ne suffit pas au chef de l'Etat. Le voilà lançant le chantier des engagements présidentiels qu'il cherche à voir se traduire concrètement en politiques sectoriels pragmatiques de l'action gouvernementale. Il trouve le temps, dans un agenda diplomatique resserré, de donner l'impulsion première à un comité de réflexion ad hoc sur les réformes constitutionnelles qu'il annonce d'ores et déjà consistantes mais dont les travaux doivent impérativement se conclure dans les… deux mois qui viennent ! Le petit peuple algérois, commentateur prolixe en politique, en reste coi. Il n'en apprécie pas moins l'élégance de la mise en œuvre. Quant au peuple algérien, d'un naturel réservé, il a décidé d'attendre pour prononcer un jugement définitif sur celui qu'il a porté à la magistrature suprême. Dans une dialectique effrénée dont il semble cultiver le secret, le Président parle aux Algériens - orphelin d'un «Raïs»depuis des lustres - d'actions diplomatiques et d'intérêts stratégiques de la Nation et à ses visiteurs étrangers des remarquables manifestations du peuple qui, depuis le 22 février 2019, orientent à grandes enjambées pacifiques les devenirs du pays bientôt inscrits dans le marbre constitutionnel. En politicien expérimenté, Si Abdelmadjid Tebboune s'appuie avec beaucoup d'assurance sur la politique étrangère. On comprend les aspects novateurs quant à son engagement maghrébin chevillé au corps, impressionnant de détermination face à ses visiteurs internationaux, rendant ainsi encore plus lisible aux yeux du peuple, une politique intérieure qui promet des transgressions fécondes de même niveau d'intensité que son entame diplomatique aussi brillante qu'audacieuse. Les dialogues entre politique étrangère et orientations intérieures s'en trouvent intimement liés, déclenchant une sorte de conviction intime chez de nombreux Algériens, au décryptage naturellement avisé des enjeux diplomatiques, qu'ils ont peut-être trouvé, là, l'oiseau rare qu'ils recherchaient depuis si longtemps. Mais n'allons pas si vite en besogne… En ces temps de fragilité des convictions, où l'économie atone du pays sème le doute dans les esprits les plus résilients, le président de la République en visite, au pas de charge, au Salon de la production nationale, donne le travail en profondeur de l'ANP en exemple. Il incite ses compatriotes au compter-sur-soi et à l'effort pour sortir de la rente pétrolière et des assujettissements économiques et sociologiques qu'elle produit. Dans un langage simple que les Algériens reconnaissent entre mille comme le leur, Si Abdelmadjid Tebboune dit naturellement sa connaissance intime du pays. Peut-être d'entre tous les présidents que la République algérienne a connus, est-il celui qui apprécie le plus justement les territoires et les populations. En 1969, jeune administrateur, il sillonnait l'immense Sud-Ouest et depuis ne cesse de prendre la mesure continentale des défis à relever. Ils ne sont pas d'ordres idéologiques comme le mettait en avant Ben Bella mais pratiques. Répondre aux besoins des populations comme un médecin de campagne qui cherche d'abord à soulager ses patients, immédiatement, à défaut de structures sanitaires adéquates de proximité. Djelfa, Adrar, Batna, M'sila, Tiaret et Tizi-Ouzou le découvrent comme un Wali praticien du développement. Il y prend l'exacte mesure des difficultés concrètes de la mise en œuvre pragmatique des actions culturelles et économiques liées aux dynamiques locales. Le voilà face à l'inattendu du réel prosaïque, de machines textiles pour filer la laine de mouton inopérantes car adaptées au poil de la race Mérinos australienne et non pas à celui du mouton Rembi ayant cours sur les Hauts-Plateaux. Là où Boumediene s'est laissé convaincre par les «industries industrialisantes», le haut fonctionnaire, gestionnaire dans l'âme, se voit confronter aux «industries aliénantes». Celles qui ne répondent pas adéquatement aux besoins socio-économiques du pays. Le développement aurait-il donc aussi un lien d'intimité avec les pratiques et connaissances ancestrales culturelles de notre peuple dans la diversité immense de ses savoirs traditionnels ? La praxis au service de l'intelligence De ces très longs frottements au contact permanent du terrain, il se forge des convictions et garde une certaine distance envers les grandes idées théoriques. Mais contrairement au Président Chadli Bendjedid qui confondait société démocratique et économie libérale, on devine chez lui, un sens inné de la justice sociale. Peut-être est-ce là la marque indélébile d'une éducation islamique authentique ayant au cœur le soulagement des peines sociales, le rendant proche des aspirations populaires. On comprend mieux l'énergie qu'il mettra à réaliser des logements par millions et la rapidité dont il s'acquitte, une fois élu, de l'affranchissement de l'IRG sur les bas salaires, consciencieusement, comme on se fait un devoir moral et religieux de s'acquitter de la Zakat d'El Fitr. Ceux, acculturés qui y verraient une simple mesure visant à s'attacher les faveurs du petit salariat, aux gros bataillons électoraux populaires des villes et des campagnes, passeront à côté de l'essentiel. Il y a une dimension spirituelle indéniable chez Si Abdelmadjid Tebboune, imprégné de la notion d'Al Qayyûm, celui qui «soutient l'existence de tous les êtres. Sans cet attribut, ils disparaîtraient instantanément dans la non-existence», nous enseigne nos traditions islamiques nous éclairant sur une attitude ancestrale immuable. Cette rectitude morale caractéristique des consciences musulmanes vivantes n'en exclut cependant pas une habilite manœuvrière… terre à terre. Elu par un électorat badissien-novembristes de l'Algérie profonde, essentiellement chaoui et de l'Ouest du pays, il fait une très large place, d'une amplitude certainement inédite, à ceux qui se réclament de l'esprit du «Hirak» postérieur à la crise de la bannière amazighe, partisans de la réfutation des élections présidentielles et pour certains d'entre eux, zélateurs de la période transitoire désormais remisée aux calendes grecques du fédéralisme militant. Voilà donc l'irrédentisme impénitent… à nouveau au gouvernement, au moins partiellement, dans une version gauchisante, laïque et francophile mais néanmoins suspicieuse des actions étatiques, bientôt en confrontation directe de la responsabilité de la gestion d'une superstructure arabophone, articulant ses actions juridiques et administratives dans la responsabilité du devenir de 42 millions d'Algériens. Comme on pouvait logiquement s'y attendre, les premiers tiraillements au sein des forces politiques ayant pris la direction idéologique du «Hirak» du centre du pays, se débattent dans des discussions byzantines sur l'opportunité ou pas de rejoindre les rangs d'un Président dont elles ne reconnaissent la légalité que du bout des lèvres mais dont elles ne se résignent pas encore à accepter une légitimité qui, chaque jour, grandit depuis la décisive campagne électorale prolongée des premiers arbitrages présidentiels. La critique est facile mais l'art bien plus difficile… Et pour enfoncer un coin entre le «Hirak» et sa politisation de courte vue, le président de la République entame ce qui s'apparente à des consultations avec des personnalités politiques et demain peut-être des chefs de partis, déjà en disponibilité de dialogue, aux fins d'accompagner sinon l'action de redressement de l'Algérie, du moins la naissance constitutionnelle de la nouvelle République à qui l'on souhaite ardemment d'éviter les forceps. On reste donc admiratif de la flexibilité intellectuelle et politique de celui qui, à l'âge du réalisme impérieux, ne confond jamais la proie et l'ombre. Cette action politique aussi puissante que pleine de finesse, se déploie dans une interaction enfin retrouvée entre politiques publiques de longs cours sur le plan intérieur et actions diplomatiques libérées d'une interprétation excessivement restrictive du principe de non-ingérence, confondant les amplitudes attachées à défense de la Nation et les arcs-boutants strictement militaires et sécuritaires fixés à la défense nationale. Voilà qui est désormais clarifié par la praxis au détour de la crise régionale que nous vivons et qui aura sans nul doute une prolongation expressive dans la Constitution à venir. L'intelligence du rapport culturel au service du développement économique Il reste cependant l'essentiel. Le redressement économique et social du pays. Il dépend étroitement des politiques fiscales et de celle de l'orientation du crédit bancaire qui sera adopté. Mais cela est bien trop général. Il est nécessaire de faire sienne les politiques audacieuses de rupture avec les grandes orientations passées marquées par le sceau du conservatisme de la bien-pensance developpementiste matérialiste. Cette dernière est bien trop ignorante des dynamiques culturelles et des savoir-faire immatériels de nos populations. L'approche différenciée de la gestion agricole, dans l'architecture gouvernementale, en fonction des cultures paysannes fortement marquées par la géographie en est une première approche encourageante. Encore faudrait-il trouver les passerelles, imaginer les solutions de continuité entre des dynamiques économiques sectorielles éparses, devant impérativement retrouver des synergies de convergence, sous l'impulsion féconde de plate-forme d'intégrations économiques et de substitutions aux importations que seules des conduites volontaristes d'ordres technologiques, numériques et biotechnologiques peuvent mener à bien. Le chantier est vaste. Il devra faire appel à une expertise de très haut niveau capable de penser la signification du développement économique, social et culturel dans un contexte semi-désertique, marqué par la rareté de l'eau et des déploiements logistiques immenses grevant les avantages comparatifs tirés d'une énergie abondante, bon marché, trop souvent mal employée. Il y a des petits gestes dont on ne comprend la portée symbolique qu'à posteriori. Lorsque le président de la République Si Abdelmadjid Tebboune, dans une de ses toutes premières interventions, s'insurge contre le gaspillage du pain, certains ont tourné en dérision ce comportement profondément marqué par la culture bédouine des Arabes qui comprennent mieux que quiconque, en raison des conditions qu'une nature ingrate leur impose, les impératifs environnementaux et écologiques vitaux de lutte contre le gaspillage sous toutes ses formes. C'est en retournant aux fondements de nos valeurs premières aussi bien arabes, berbères que musulmanes que nous trouverons les ressorts essentiels nous permettant de réfléchir progressivement, les actions multiformes dessinant nos futurs. Les grandes révolutions nous ont appris qu'un homme seul ou un petit groupe d'hommes peuvent réaliser l'impensable et allumer l'étincelle capable de libérer des énergies immenses. Nous contredisons avec force les partisans du déterminisme historique qui voudraient nous condamner ad vitam aeternam au renoncement et à la médiocrité des peuples dominés par des puissances régionales aux appétits insatiables. Nous n'irons pas chercher des exemples bien lointains. Il suffira de rappeler au lecteur attentif qu'ils se comptaient à peine sur les doigts des deux mains, ceux qui, enfants de ce peuple, décidèrent qu'un jour leur destin leur appartenait et boutèrent hors de nos vies le colonialisme. Aujourd'hui comme hier, le temps est aux défis. Qui donc, parmi les hommes et les femmes libres de ce pays, prêteront la multitude de leurs petites mains volontaires au parachèvement de notre édification économique, sociale et culturelle ?