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«Crime contre l'humanité», Emanuel Macron hésite à prendre des décisions claires...
L'historien Français Gilles Manceron à LNR :
Publié dans La Nouvelle République le 13 - 05 - 2025

Gilles Manceron est un historien, spécialiste de l'histoire coloniale de la France, il a choisi d'aborder, par un regard croisé «d'une rive à l'autre» avec son collègue algérien Hassan Remaoun. Engagé à gauche. Gilles Manceron faut-il le rappeler est l'auteur de plusieurs ouvrages à l'image de : L'Enseignement de la guerre d'Algérie en France et en Algérie, avec l'Algérien Hassan Remaoun, Centre national de documentation pédagogique.
«Actes et rapports pour l'éducation» 1993, Marianne et les colonies. Une introduction à l'histoire coloniale de la France, La Découverte, 2002, Les Harkis dans la colonisation et ses suites, avec Fatima Besnaci-Lancou aux éditions de l'Atelier, 2008 ou encore Les Harkis, Histoire, mémoire et transmission, avec Fatima Besnaci-Lancou et Benoit Falaize aux éditions de l'Atelier, septembre 2010. Interview :
La Nouvelle République : 80 ans après, malgré la proposition de résolution portée par les députés Renaissance, Mme Sebaihi, sa collègue Julie Delph et vous même réclamant la «Reconnaissance et la condamnation du massacre du 17 octobre 61 ainsi que celui des massacres du 8 mai 1945» et l'inscription d'une journée de commémoration à l'agenda des journées officielles et cérémonies nationales en France, n'est toujours pas au point du moins pour la reconnaissance. Pourquoi selon vous ?
Gilles Manceron : Porté par l'extrême droite et par le glissement d'un certain nombre de ministres français vers les thèses de celle-ci vis-à-vis des étrangers en France, des Algériens et de la réhabilitation de la colonisation, il y a une poussée de racisme dans l'opinion française à laquelle de nombreux citoyens, des associations et certains partis politiques essaient de résister.
Mais le travail de vérité sur la violence et l'injustice coloniale n'a pas été fait par les autorités françaises depuis la fin de la guerre d'indépendance algérienne, ni sous des présidents comme Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, ni sous François Mitterrand, et les idées favorables à «l'Algérie française» sont restées bien implantées dans une partie de l'opinion et ont été réactivées par l'émergence d'une extrême droite structurée et par la dérive xénophobe d'une large partie de la droite française.
Dans ces conditions, y compris quelqu'un comme Emmanuel Macron qui avait fait avant son élection en 2017 des déclarations prometteuses sur le colonialisme comme «crime contre l'humanité» hésite à prendre des décisions claires comme celles concernant les journées officielles ou les cérémonies nationales que nous sommes un certain nombre à demander.
Plusieurs élus français, dont des députés et sénateurs de la gauche et du centre, se sont déplacés jeudi dernier en Algérie pour commémorer les massacres du 8 mai 1945. Cette délégation se rend dans le pays, dans un contexte toujours très tendu entre Paris et Alger. Qu'en dites-vous de cette démarche ?
La démarche de ces parlementaires français est courageuse et opportune. Elle affirme la volonté d'une bonne partie de la population française de «tourner la page» de la colonisation qui est une page sombre de l'histoire française et d'en finir avec tout ce que cette période a légué dans les esprits et dans les pratiques administratives qui est la conséquence du racisme colonial.
Ces parlementaires ont auditionné des historiens, il ont réuni des personnalités lors d'un colloque à l'Assemblée nationale pour les informer sur cette page d'histoire. Parmi elles des historiens, des sociologues et aussi des juristes et des artistes dont le rôle, lors des procès contre certaines pratiques policières, pour les premiers, et par leurs créations au cinéma et au théâtre, pour les seconds, est important et a un fort soutien dans une partie de l'opinion, notamment dans la jeunesse de toutes origines.
Cette même journée a été célébrée en France pour marquer la fin de la seconde guerre mondiale à laquelle des soldats d'origine Algérienne avaient fièrement contribué, marquant la victoire historique contre le nazisme et en aucun cas ça n'était reconnu par la France. Quel est votre avis là-dessus ?
Le rôle des combattants recrutés dans les colonies et qui ont participé à la victoire sur l'horreur du nazisme et de ses crimes n'est pas suffisamment évoquée en France.
De tout l'empire colonial de l'époque sont venus des hommes qui ont contribué à cette victoire. Y compris d'Algérien, dont certains, revenant à l'été 1945 dans le Constantinois, ont découvert les massacres qu'avaient subi leurs familles et leurs village.
Certains de ces anciens combattants venus d'Algérie se sont lancés quelques années après dans la guerre d'indépendance nationale, à commencer par Belkacem Krim, Ahmed Ben Bella, Mostepha Ben Boulaïd et beaucoup d'autres ont rejoint ensuite les maquis de l'ALN, ce que certains militaires français, lorsqu'ils l'ont constaté, avaient du mal à comprendre.
Pourtant, la cause de la guerre contre le nazisme, dans laquelle quelqu'un comme Frantz Fanon s'est engagé, était tout aussi légitime que le combat pour l'indépendance de l'Algérie déclenché le 1er Novembre 1954 par le FLN.
«La France et l'Algérie sont dans la reconnaissance mutuelle des massacres du 8 mai 1945 en Algérie et il est important que l'on soit là pour témoigner de cela, que l'on soit solidaires avec un peuple qui commémore un événement douloureux de son histoire» avait déclaré récemment au Figaro M. Laurent Lhardit député socialiste et président du groupe d'amitié France-Algérie à l'assemblée nationale. Quelle est votre lecture par rapport à cette déclaration ?
Je partage le point de vue de ce député socialiste. Le geste de ces parlementaires qui sont venus en Algérie, à l'occasion des 80 ans des massacres de Sétif, Guelma, Kherratta et dans tout le Nord-Constantinois, est un geste important.
Le journaliste Jean-Michel Alphatie suspendu par RTL... avait levé le voile sur une vérité historique méconnue du grand public voire de l'éducation nationale en France. Que dites-vous de cet «interdiction» ?
Ce journaliste n'a fait que de répéter des vérités qui ont été établies pas les historiens, des vérités qui ont d'ailleurs été dites dès l'époque où ces crimes ont été commis, mais seulement par quelques personnalités ou quelques groupes minoritaires.
Comme en témoigne le journal d'un groupe de maquisards FTP (Francs-Tireurs et Partisans) qui a titré «Oradour-sur-Glane en Algérie», en référence au terrible massacre commis par les nazis près de Limoges.
Les objets, les archives pillées en Algérie, pendant la colonisation à ce jour on a rien rendu à l'Algérie depuis 1830. C'est normal pour vous ?
Des restitutions symboliques sont nécessaires et importantes. Certaines ont été préconisées y compris dans le Rapport de l'historien Benjamin Stora au président Emmanuel Macron. Mais rien n'advient. La France a honte de cette page de son passé et n'ose pas le regarder en face.
Selon un quotidien américain, en 2022 seuls 6 des 24 crânes restitués par Paris en juillet 2020 étaient clairement identifiés comme étant ceux de résistants tués au XIXe siècle par les troupes coloniales françaises , les autres apparemment ne le sont pas ou sont d'origine incertaine. Vous en dites quoi à cette publication ?
Des militaires français s'appropriaient toute sorte de «trophées» humain pour leur propre collection, qui sont arrivées par la suite dans les collections de musées. Je n'ai pas travaillé précisément sur ces restes humains restitués à l'Algérie. Mais il y a parmi eux, incontestablement, ceux de résistants à la colonisation française.
Pensez-vous que la relation entre Paris et Alger va s'améliorer dans pas longtemps ?
Je le souhaite, pour le bien des deux pays.
Un dernier mot pour conclure cette interview ?
La guerre d'indépendance algérienne était inévitable et légitime. Il faudrait que la grande masse des Français, plus de soixante ans après sa victoire, en prennent conscience.
Interview réalisée à Paris


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