Il faut bien vous organiser, vous unir au sein de vos organisations, pour être forts, pour être respectés et pour que votre voix puissante puisse se faire entendre de l'autre côté de la Méditerranée. Pour la liberté et la renaissance de l'Algérie, groupez-vous en masse autour de votre organisation nationale, l'Etoile Nord-africaine, qui saura vous défendre et vous conduire dans le chemin de l'émancipation » (2 août 1936) [32]. Messali est le seul orateur à critiquer ouvertement les revendications assimilationnistes du type « suppression du Gouvernement Général de l'Algérie... rattachement de l'Algérie à la France ». Il combat l'idée d'une « représentation parlementaire » accrue à Paris, mais exige la création d'un « parlement algérien où tous les éléments qui peuplent l'Algérie seront représentés au prorata de leur nombre et où seront examinés tous les problèmes algériens ». Il est de fait le seul à demander « l'indépendance de l'Algérie » [33]. Ce discours est d'une importance historique. Même si l'intermède de la possibilité d'une expression publique libre fut de courte durée, Messali en profita pour lancer, le premier sur le sol algérien depuis des décennies, ce mot, Indépendance, qui devait ensuite laisser tant de traces dans les esprits. En 1992, lorsque Mohamed Boudiaf fut un court temps président du Haut-Comité d'Etat, une journaliste algérienne lui demanda quel phénomène historique avait le plus influence sa génération, de la Révolution française de 1789 à celle des Soviets de 1917, il répondit : « Nous n'avons ni copié ni importé sur les révolutions russe ou française. La Révolution algérienne du 1er Novembre 1954 est née le 2 août 1936 au Stade municipale d'Alger autour de Messali Hadj » [34]. Ensuite, Messali lance ce nouvel appel : « Peuple algérien, si tu veux vivre et vaincre, organise-toi. Cette organisation existe, elle s'appelle l'Etoile nord-africaine, elle mène la bataille depuis dix ans, et c'est elle seule qui a sauvé l'honneur de l'Algérie au moment où tout le monde se taisait, elle seule a élevé la voix pour protester contre les horreurs de l'impérialisme et a osé, avec courage et dignité, rappeler le peuple arabe à son devoir national. Cette organisation fait appel à vous, à votre sentiment patriotique et islamique, pour vous dire que c'est bien le moment de vous organiser, de vous grouper, de vous unir solidement pour jouer le rôle qui s'impose à vous. L'occasion qui s'offre à nous actuellement est unique, les circonstances actuelles sont favorables à nos revendications et à notre émancipation. Individuellement, nous porterons la responsabilité sur nous si nous commettons le crime de laisser ce moment qui ne se présente pas souvent. L'Etoile nord-africaine a des sections dans toute l'Algérie, adhérez à ces sections (...). Je voudrais pénétrer dans votre cœur pour vous ancrer l'amour de votre patrie, la dignité et l'amour de votre organisation qui, seule, est capable de sauver notre pays de cette honte et de cette pieuvre qui voudrait étouffer notre existence » (Appel, septembre 1936) [35]. La rupture Mais, face à la timidité des mesures envisagées, des fractures ne tardent pas à réapparaître. Le plan dit Blum-Viollette [36], par exemple, est l'objet de nombreuses divergences, les socialistes y voyant une réforme de poids, les communistes un premier pas, les nationalistes algériens radicaux un instrument de division entre élite et peuple. Les partis du Front populaire commencent alors une campagne contre Messali et l'ENA. La presse communiste y participe activement. Le 26 janvier 1937, le gouvernement de Front populaire dissout l'Etoile, en vertu des lois contre les ligues factieuses. Le 29, le sous-secrétaire d'Etat à l'Intérieur, Raoul Aubaud expose devant les sénateurs les raisons de l'attitude gouvernementale : l'ENA, dirigée par « l'aventurier » Messali, a fait preuve d'action séparatiste sous une influence étrangère : « Nous avons bien senti qu'il y avait un lien dangereux entre l'action de l'Etoile nord-africaine et des tentatives de division venues du dehors ». En cette période où tous les regards étaient fixés sur la guerre d'Espagne, le message était clair : les puissances fascistes inspiraient l'Etoile. Aubaud poursuivait : « Le Gouvernement, ayant suivi attentivement l'évolution de cette association, a donc pris cette mesure de dissolution au moment voulu, dans l'instant même où l'Etoile nord-africaine est rejetée par les populations musulmanes ». Il est félicité par le sénateur d'Alger Paul Cuttoli : le gouvernement a enfin compris qu'il fallait faire preuve d'énergie face à « l'Etoile nord-africaine, association criminelle qui, sous le couvert de venir en aide aux musulmans réfugiés dans la métropole, dissimulait une organisation nettement séparatiste, dirigée contre la France ». L'organe du Parti socialiste, le lendemain, rendant compte de cette intervention, ne signale même pas le passage sur la dissolution de l'ENA [37]. Robert Deloche, chargé de la question algérienne au PCF, un proche de Maurice Thorez, soutient cette attitude, même s'il demande des mesures similaires contre les factieux. Le journal communiste franchit un nouveau pas en se félicitant, le 29 août, de l'arrestation de Messali et de ses compagnons [38]. Ceux qui étaient encore peu de mois auparavant des « camarades » sont devenus des « trotskistes », des « auxiliaires du fascisme » menant une « politique aventurière inspirée par le trotskiste Ferrat » (celui-là même qui naguère dirigeait la section coloniale, désormais exclu). Ce qui vaudra aux socialistes et aux communistes cette réplique cinglante : « lls nous ont trahis. Le Front populaire est parjure. Le Front populaire a immolé un de ses membres avec l'appui des communistes. L'Etoile nord-africaine, adhérente au Front populaire vient d'être dissoute par ce même Front populaire ! Le parti politique qui avait le plus recherché l'accord avec nous et sur qui beaucoup des nôtres croyaient pouvoir compter, s'est fait l'adversaire acharné et le complice du gouvernement qui vient de nous dissoudre (...). Allons donc, Messieurs les "camarades prolétaires" (...), messieurs les "défenseurs des opprimés", vous avez la main près du manche, frappez. Mais frappez fort car nous sommes durs à mourir. D'autres, comme vous le savez, ont déjà suffisamment cogné sans résultat ; vos coups, même donnés en traître, ne feront que nous rendre plus vigoureux. Et quelle que soit l'issue du combat, nous serons vainqueurs. D'abord parce que l'Algérie et les Algériens sont nôtres, ensuite parce que l'opinion française elle-même vous confondra et vous condamnera si votre conscience ne vous inflige pas le châtiment d'avoir renié votre doctrine, piétiné vos promesses et parjuré le serment du 14 juillet 1935 : "La paix, le pain et la liberté". "La liberté pour tous". Mais vous ne la voulez que pour vous et pour vous seulement » (Amar Imache, Tract, février 1937) [39]. En fait, seuls protestèrent les militants de l'extrême gauche, trotskystes ou syndicalistes de La Révolution Prolétarienne (Jean-Paul Finidori, La Révolution Prolétarienne, 10 février 1937) [40]. Messali Hadj et les siens ne s'en laissèrent pas compter et fondèrent dans la foulée le Parti du peuple algérien (PPA). Ce qui leur vaudra évidemment une accusation de reconstitution de Ligue dissoute et, dans la foulée, une arrestation, le 27 août 1937 : « Sur instruction du parquet d'Alger, la police a arrêté les nommés Messalj Hadj Mohamed, commerçant, Mestoul Mohamed ben Boualem, serrurier, Khalifa ben Omar, chômeur, Laouel Hocine, Bakaria Moufdi, représentants, et Guerafa Brahim, épicier, qui seront poursuivis pour reconstitution de ligue dissoute, provocation des Indigènes au désordre, et manifestation contre la souveraineté française en Algérie. Messali Hadj Mohamed n'est autre que l'ancien président de la ligue "l'Etoile Nord-Africaine, dissoute par décret du gouvernement. Pour lutter malgré tout contre "l'impérialisme, l'oppression, la misère et le colonialisme français", Messali. Hadj Mohamed avait regroupé ses partisans en un parti appelé "Parti du peuple algérien et des amis d'El Ouma". » (Le Figaro, 29 août 1937) [41]. Mais aucune arrestation, aucune dissolution, dans l'Histoire, n'a jamais arrêté un mouvement porteur des aspirations majoritaires d'un peuple. Article publié dans Alain Ruscio (dir.), Encyclopédie de la colonisation française, Les Indes Savantes, 2022, tome 3. [1] Abdellah Righi, Hadj Ali Abdelkader, pionnier du mouvement révolutionnaire algérien, Alger, Casbah Ed., 2006 ; René Gallissot, Notice « Abdelkader Hadj Ali », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le Maitron, Maghreb, Vol. Algérie, Engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l'indépendance de 1830 à 1962, Paris, Les Ed. de l'Atelier, 2006 [2] Benjamin Stora, o.c. [3] Jean Brassac, « Les Indigènes algériens à Paris », Le Figaro, 19 février 1924 [4] Mahfoud Kaddache, o.c. (thèse cependant contestée par Benjamin Stora, Ils venaient d'Algérie : l'immigration algérienne en France, 1912-1992, Paris, Libr. Arthème Fayard, 1992). [5] Cette adresse était effectivement celle d'un haut lieu de l'histoire socialiste, puis communiste. Il y avait là un restaurant coopératif, puis des locaux de réunion dans les étages. [6] Lettre à La République Algérienne (UDMA), 24 décembre 1948, cité par Ahmed Mahsas, o.c. [7] Amar Ouzegane, ancien secrétaire général du PC Algérien, rallié ensuite au FLN, retient la même date, mais sans aucune référence (Le meilleur combat, Paris, Julliard, 1962). [8] Voir cette entrée. Son principal fondateur avait été Nguyen Ai Quoc / Ho Chi Minh en 1921. Mais Quoc n'était plus en France en 1926 [9] Charles-Robert Ageron, art. cité [10] Mémoires, 1898-1938, Texte établi par Renaud de Rochebrune, Paris, Ed. JC Lattès, 1982 [11] Jacques Choukroun, Le Parti communiste en Algérie de 1920 à 1936 (du Congrès de Tours au Front populaire), Thèse pour le Doctorat de III è cycle, Univ. de Provence, Centre d'Aix, 1985 [12] Mustapha Kraiem, Pouvoir colonial et Mouvement national. La Tunisie des années Trente, Tunis, Ed. Alif, Coll. Savoir, 1990 [13] Messali Hadj, Mémoires, o.c. [14] Id. [15] L'Humanité, 15 juillet 1926 [16] L'Humanité, 8 octobre 1926 [17] Congrès de la Ligue contre l'oppression coloniale, Bruxelles, 10-14 février, cité par Claude Collot & Jean-Robert Henry (dir.), Le Mouvement national algérien. Textes, 1912-1954, Paris, Ed. L'Harmattan, 1978 [18] Mustapha Kraiem, o.c. [19] Cité par Mahfoud Kaddache, o.c. [20] Nora Benallègue-Chaouia, Algérie. Mouvement ouvrier et question nationale, 1919-1954, Alger, Off. des Publications Universitaires, 2004 [21] Meeting, 28 octobre 1934, Le Populaire de Paris, 29 octobre [22] « Le procès de l'Etoile nord-africaine », Le Populaire de Paris, 17 mai 1935 [23] « Où est Imache Amar ? » [24] Suivaient d'autres revendications [25] « Contre la dissolution de l'Etoile Nord-Africaine » [26] 23 janvier 1936, L'Humanité, 25 janvier [27] Jean Maitron & Claude Pennetier, Notice « André Ferrat », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, IV è partie, Vol. 27, Paris, Ed. Ouvrières, 1986 [28] Mais Ferrat est évincé du Bureau politique au terme de ce congrès, puis sera exclu du PCF en juillet [29] Le Matin, 15 juillet [30] Benjamin Stora, Messali Hadj, 2004. [31] Voir cette entrée [32] Meeting du Congrès musulman algérien, cité par Mohamed Mestoul, « Messali Hadj à Alger en 1936. Souvenirs », in Réflexions. Messali Hadj. Parcours et Témoignages, 1898-1998, Alger, Casbah Ed., 1998 [33] D'après le compte-rendu de son discours in L'Echo de la presse musulmane, Alger, 5 septembre 1936 [34] Cité in Site Internet Forum Algérie, août 2008 [35] El Ouma, septembre-octobre 1936, cité par Mahfoud Kaddache, o.c. [36] Voir cette entrée [37] « Le problème algérien devant le Sénat », Le Populaire, 30 janvier 1937 [38] « Six trotskistes arrêtés à Alger pour reconstitution de ligue dissoute » [39] In La Lutte Ouvrière, n° 30, février 1937, cité in Front populaire et colonialisme, Dossier, Centre d'Etudes et de Recherches sur les Mouvements Trotskyste et Révolutionnaires Internationaux (CERMTRI), Cahier n° 93, juin 1999 [40] « Une atteinte à la liberté » [41] « L'ancien président de l'Etoile nord-africaine est arrêté. Bibliographie * Ahmed Mahsas, Le mouvement révolutionnaire en Algérie, de la Première guerre mondiale à 1954, Paris, L'Harmattan, 1979 * Benjamin Stora, Messali Hadj, 1898-1974, Paris, Le Sycomore, 1982. * Charles-Robert Ageron, « La naissance de l'Etoile nord-africaine », in L'Etoile nord-africaine et le mouvement national algérien, Actes du Colloque, février-mars 1987, Publ. du Centre culturel algérien, Paris, 1988. * Omar Carlier, « Mémoire, mythe et doxa de l'Etat en Algérie. L'Etoile nord-africaine et la religion du Watan », Vingtième siècle, Revue d'histoire, Vol. 30, n° 30, 1991. * Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Vol. I, Paris, Ed. Paris-Méditerranée, Alger, Ed. EDIF, 2003. * Jacques Simon, L'Etoile nord-africaine (1926-1937), Paris, L'Harmattan, Coll. CREAC Histoire, 2003. * Kamel Bouguessa, Aux sources du nationalisme algérien, Alger, Casbah Ed., 2013 * Djanina Messali-Benkelfat, Une vie partagée avec Messali Hadj, mon père, Paris, Riveneuve Ed., 2013.