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Gerbe de plomb
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 27 - 09 - 2012

A Alger, certains commémorent le 15ème anniversaire du massacre de Bentalha. Que s'y est-il passé ? Selon un souvenir trouble, un massacre immense. Mais les Algériens ne se souviennent plus de la décennie 90. On sait qu'un crime y a été commis, où personne n'a tué personne mais où tout le monde est mort. La Réconciliation nationale par le haut le veut ainsi : c'est un passé sans souvenirs. Trop de commémorations de cette décennie tuera l'alliance molle avec les islamistes et mettra à mal la nouvelle idéologie qui a donné naissance à Amar Ghoul et son salaire à Soltani. Bouteflika tient à sa réconciliation, autant qu'à son million de logements ou à sa nouvelle constitution. Du coup, on sait qu'il s'est passé quelque chose durant dix ans mais on nous dit que cela ne nous concerne plus. C'est une affaire de l'Etat. C'est lui qui paye les disparus, les réapparus et s'occupe d'enterrer toute cette époque, à ses frais. La décennie 90 est rappelée à la vie seulement au besoin : pour faire face au risque d'une révolution, pour rappeler comment il vaut voter sinon on est puni, pour stopper les demandes de changement par le rappel du traumatisme ou pour faire peur.
Pour le reste, il ne faut pas en parler. C'est une guerre sans verbes. Dans les villages et les douars qui l'ont subie, il n'y pas d'histoire écrite et de traces de pas des morts et des tueurs. En 79, Boumedienne est mort. En 99, Bouteflika a réapparu. Entre les deux ? Le désert. Le régime voulait tellement sa réconciliation qu'il a pardonné à la place de tout le monde. Maintenant, dix ans est un détail de calendrier. Il faut aller de l'avant, dit le manuel du pardon administratif. Est-ce vrai ? En gros oui. Mais il se trouve qu'on se sent un peu mal. Il y a encore un bruit de pas mouillés derrière le dos du peuple : les milliers de morts sans raison. Un tas de poussière et une sensation de poids qui alourdit la marche de la nation. Tous les Algériens ont l'air de revenants quand ils sont immobiles dans les salles d'attente ou au bas des immeubles ou dans les cafés.
La décennie 90 est une culpabilité enfouie chez les Algériens. Les morts n'ont pas été dignement enterrés et on sent qu'on a trahi quelque chose, trop vite et pour quelques dinars. Ensuite, il y a eu comme une arnaque profonde qui a détruit les équilibres de l'âme : les tueurs ont fini bien, les morts ont fini mal et la guerre a eu beaucoup d'enfants. Mauvais conte. Pas de mots. Juste des injustices. Du coup, tout le reste est corrompu : les esprits, les gens, les poids et mesures et le sens de la justice. C'est une histoire qu'un jour il faut raconter en l'assumant. Entre 90 et 2000, il s'est passé quelque chose. A cause de certains.


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