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Le Pen contre Le Pen : parricide au cœur du Front national
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 27 - 08 - 2015

Au bout de 5 mois d'affrontements et d'escarmouches, le patriarche est exclu le 20 août du parti qu'il a fondé. Jean-Marie Le Pen s'est dit « indigné », « piégé » et victime d'« un guet-apens ». Un vrai coup de Jarnac que ne laissait pas augurer les conversations plutôt paisibles au siège à Nanterre devant le bureau exécutif, réuni en formation disciplinaire trois heures durant.
C'est dur d'être chassé comme un malpropre de sa propre maison. A 87 ans. Cela sonne comme une déroute terminale.
Quand de dépit il lâche, parlant de sa fille, « J'ai honte que la présidente du FN porte mon nom » et de sa petite-fille Marion Maréchal-Le Pen « elle n'a ni l'expérience ni le gabarit pour diriger la PACA », ce n'est plus d'échec politique dont il est question, mais du naufrage d'une vie.
Président d'honneur à vie aurait été le couronnement d'une belle carrière politique. Et il aurait eu, mission accomplie, la satisfaction de mourir paisiblement dans son lit. Entouré des siens. Bordé par sa fille et sa petite-fille. Auxquelles il aura transmis le flambeau d'un parti en état de marche, avec une histoire, une expérience, des bases organiques solides, une image, un électorat populaire croissant et fidèle, un cap et un destin.
Jean-Marie aurait achevé un tête-à-tête avec l'histoire. Lui qui est parti de si loin.
Tout cela parti en fumée.
Evidemment, Jean Marie continuera le combat et, devant la justice demain, il se retrouvera face à ceux qui l'ont condamné à vider les lieux. Les médias feront encore des choux gras des épisodes suivants, avec un nombre indéterminé de saisons.
Mais l'essentiel est ailleurs.
Pour saisir ce qui est en jeu dans ces événements, il faut sans doute revenir à ce qui distingue le père de la fille, ce qui les sépare fondamentalement d'un point de vue de la stratégie politique.
Les topologies retorses du pouvoir
Au fond Jean-Marie n'a jamais véritablement désiré conquérir le pouvoir. Au sens formel et strict du mot.
* Il connaît les ficelles du métier et sait que les lieux du pouvoir, ses ressorts et ses réseaux ne sont pas toujours là où les désignent les institutions. Sauf peut-être dans les républiques bananières où les autocrates d'apparat jouent à Dieu. Les maîtres du monde préfèrent les hommes de paille et les polichinelles.
L'Elysée et Matignon sont des coquilles vides. Seuls les benêts font la queue devant les isoloirs où ils croient faire et défaire les liens subtiles de leur subordination.
« Aujourd'hui, les pouvoirs ne sont pas démocratiques et les démocrates n'ont plus de pouvoir », disait à raison Régis Debray. C'est cela la grande illusion, la grande escroquerie politique de la démocratie représentative.
* Jean-Marie sait aussi que le Front national n'est pas un parti de gouvernement. Comme l'a noté un commentateur, le FN n'est pas un parti d'offre, mais un parti de demande. C'est pourquoi il parle plus d'un mouvement que d'un parti.
Son électorat est fait de bric et de broc, de tout ce que la mondialisation a laissé sur le carreau.
On y compte certains nostalgiques du gaullisme qui y trouvent paradoxalement leur compte, alors que le Général était sur la liste des « traîtres de la patrie ». Des chevènementistes désespérés du socialisme. Des reliques de « l'Algérie française »…
Beaucoup d'électeurs mais peu d'élus. Le FN manque de cadres préparés à la culture frontiste. Des opportunistes incompétents ou ambitieux lancés à la va-vite, difficilement contrôlables qu'il a fallu renier très vite dès les premiers impairs.
Aucune chance de faire un gouvernement crédible et durable avec ce patchwork de désillusions et de frustrations. Il y a mieux :
L'opposition est le lieu idéal d'où Le Pen dirige sans gouverner. De là pèse mieux le pouvoir informel sur les baudruches accrochées à leurs maroquins. Le Pen a des arguments et des résultats : aujourd'hui, presque tous les partis, Parti Socialiste compris, sont peu ou prou lepénisés. Ses thèmes sont repris et ses prescriptions mises en œuvre sans citations de marque.
C'est le FN de Jean-Marie qui donne le «la», qui «pose les bonnes questions» et qui fait l'agenda du jour de la République. Il se fait un malin plaisir à le rappeler à ses contradicteurs :
« Un parti politique, contrairement à ce qu'affirment des gens qui n'ont approché le pouvoir que de très loin, ce n'est pas seulement fait pour prendre le pouvoir. C'est certes un objectif admirable mais sa mission est aussi d'influer dans la vie politique de son temps, de retarder ce qui est mauvais, d'accélérer ce qui est bon, et en l'occurrence, sur un marché relativement libre, le fait de nous disputer les voix lors des élections oblige les autres partis à tenir compte de ce que nous sommes, voire dans certains cas à s'aligner sur nous ou même à phagocyter nos idées. »[1]
Jamais le Parti Communiste n'avait eu autant de pouvoir que confortablement et solidement rivé dans l'opposition.
La ruse de Mitterrand avait été d'associer les communistes à son « programme commun » pour mieux les étouffer.
On voit aujourd'hui où ils en sont…
Ils ont appris à leurs dépens que les partis de gouvernement sont choisis pour ne pas gouverner. Non seulement le PC n'a jamais vraiment gouverné (pourtant ses ministres techniciens avaient fait de l'excellent boulot), mais n'a plus à horizon prévisible, à la marge des marges - aucune chance de le faire un jour.
Certes, la désindustrialisation a fait s'évaporer une part ses électeurs. Seulement pour une part.
Mais c'est désormais le Front national qui est le premier parti ouvrier de France !
C'est là une des ruptures entre le père et la fille pressée d'accéder au « fauteuil » et aux leviers de commandes.
Sous les règles constitutionnelles de la Vème République, pour accéder au saint des saints il faut des amis. Et Le Pen n'en a jamais eu. On sait qu'il n'en a jamais voulu.
Mais pour que Marine ait la moindre chance d'en avoir, elle est obligée de fournir des gages...
Ah Brutus !
L'Express le résume en un titre : « Jean-Marie Le Pen exclu du FN, reste à exclure des idées »[2]
Se débarrasser de l'encombrant Jean-Marie ? Oui, mais pourquoi ? Quels enjeux ?
- Pour pouvoir former un groupe parlementaire au Parlement européen, dans le cadre d'une recomposition du paysage politique européen, très éloigné de la scène politique française ;
- Pour être reçue « convenablement » aux Etats-Unis où Marine Le Pen participa le 21 avril dernier au Gala du Times, pour la seconde fois, alors qu'elle avait refusé l'invitation en 2011 ;[3]
- Pour être invitée du dîner annuel du…CRIF. L'autre ambassade d'Israël en France.
Le Front rentre dans le rang. Mais il ne le peut complètement et définitivement, encore bardé d'un président d'honneur à l'ascendance chargée qui traîne comme un boulet le respect qu'il voue toujours au « Maréchal », avec un « détail de l'histoire » qui reste en travers des trompes d'Eustache de la plupart des directeurs de rédaction de la planète médiatico-politique française.
Il y a des dogmes et la République en a adopté un qui ne souffre aucun écart.
Le Pen n'a rien d'un antisémite doctrinaire. Il joue sur les mots, l'« ambiguïté créatrice » qu'admirait feu Shimon Peres, donnant des coups de griffe à la Loi Gayssot (juillet 1990), rôdant habilement au voisinage du sacrilège, sous-entendant, mais sans totalement franchir la frontière. L'esprit, mais pas la lettre. Un jeu de chat et de souris à la Dieudonné. Le problème est que le Sanhédrin, et son imprimatur, n'a aucun sens de l'humour.
Pourtant, une partie de son électorat pied-noir et juif d'Afrique du Nord sont du même bord. « 1956 » les avait soudés face à un ennemi commun. Du Roussillon à la principauté de Monaco, la façade méditerranéenne française se pose en un autre front face à l'autre bord.
La « Mare Nostrum » lepeniste n'évoque aucun partage. C'est une pétition de propriétaire qui renvoie à ses origines : la Méditerranée de Charles Quint et de son fils Philippe II.
Qui perd-gagne ?...
Personne officiellement ne se réjouit des querelles familiales lepénistes. Tout simplement parce que personne n'en connaît l'issue et surtout, personne ne peut conjecturer le bénéfice qu'il peut réellement en escompter. De surcroît, dans un paysage politique français où tous les repères sont bousculés et où la vie politique ne tient debout que grâce aux institutions qui obligent les partis à décliner leurs alliances. Pour deviner ce que cela aurait donné sous la IVème République, il suffirait de contempler ce qui se passe en Grande-Bretagne, en Italie ou en Espagne. En Allemagne il n'y a plus ni majorité, ni opposition et en Belgique on peut se passer totalement d'un gouvernement.
Une partie de la droite pourrait envisager des rapprochements avec un FN enfin fréquentable, délesté de son importun président d'honneur. Et sortir de la stratégie électorale ingérable dans laquelle la droite est enfermée : se concilier les électeurs du Front sans perdre les voix du centre. Tisser des alliances avec des reports de voix sans encourir les foudres des bien-pensants.
Une autre partie s'inquiéterait, précisément de cela, à voir un FN sans handicap chasser librement sur ses terres électorales. L'UMP et son avatar « Les Républicains » n'ont pas fait la démonstration d'une grande efficacité économique et sociale quand ils étaient aux affaires. Le retour d'un Sarkozy à sa tête le souligne et le confirme. On a changé l'emballage, mais le contenu est identique.
Si Le FN parvenait à siphonner les voix de droite, les socialistes pourraient rêver d'un « 21 avril » à l'envers. Face à Le Pen au second tour, Hollande s'autoriserait alors l'hypothèse (aujourd'hui improbable) d'un second mandat.
L'équation a beaucoup de variables et très peu de constances. Une vraie bouteille d'encre. L'incertain fait taire la plupart des politiques qui attendent l'issue du conflit. Dans les coulisses, les sondages se multiplient, les communicateurs barbotent dans le marc de café et fourbissent des arguments qui changent toutes les semaines.
Tout est suspendu à la réaction de l'électorat lepeniste si versatile, si composite, si imprévisible. Beaucoup d'experts se sont noyés dans le « marais » des opinions désemparées, lorsque gauche et droite ne se distinguent plus et que les extrêmes jouent à la voiture-balais.
Zoologie politique lepénienne
Bruno Latour affirmait que Le Pen est le seul et véritable homme politique français[4]. Il se trompait. Le Pen ne fait pas de politique. Il se situe, comme incline l'idéologie de plus en plus dominante en France et en Europe, par-delà la droite et la gauche. A sa manière, lui aussi participe de la « fin de l'histoire ».
La pensée politique lepeniste procède des principes en vigueur dans les chenils et les haras. « Je repousse de toutes mes forces l'idée d'un « melting-pot » mondial, aussi bien pour les hommes que pour les chiens ou les chevaux. » dit-il.[5]
La société politique de Jean-Marie est zoologique : les êtres humains et les nations sont triés, comme le disait J. Chirac, selon leur couleurs et leurs odeurs[6]. Chacun sa cage.
Le Pen tient plus du fermier que du politique.
Les aphorismes de la vieille France rurale sont de son côté : « Le chiens ne font pas des chats », « on reconnaît un arbre à ses fruits », « les pommes ne tombent jamais loin du pommier » « bon sang ne saurait mentir »… avec toutes les allusions aux racines et aux branches.
Dans son esprit nation et « race » sont confondues. Il ne distingue que le « pur ».
Pire que la race d'en face, il y a le métisse. La transgression sexuelle est, cela tombe sous le sens, un pêché mortel. Car elle brouille les cartes et les frontières. Le Pen, garde-barrière, s'exclame : « L'Europe est quand même la patrie de l'homme blanc, pas celle de l'homme gris. »[7]
A voir l'érection des « Murs » un peu partout dans le monde, en Israël, entre le Mexique et les Etats-Unis, en Turquie, en Hongrie ou en Macédoine on se prend à penser que l'empereur Adrien jusqu'à Le Pen les émules prolifèrent au XXIèmesiècle. Alors que la mondialisation est prescrite à tous.
Les nations sont espacées, séparées, compartimentées, mais aussi hiérarchisées et de ce fait mises à la queue leu leu dans l'histoire : avec à la tête les sociétés occidentales développées et derrière le bric-à-brac des peuplades arriérées ou déclassées. « Oui, il y a inégalité des races, comme il y a inégalité des civilisations, je persiste et signe. »[8] « Nous croyons à la supériorité de la civilisation occidentale. »[9]
Dans tout cela rien de nouveau depuis le XIXème siècle.
Sans doute, Le Pen est sincère quand il professe cette théorie générale de l'humanité cloisonnée. L'ennui c'est qu'il est oublieux. Mais la contradiction n'est-elle pas constitutive du politique, entre reniement et adaptation.
Aujourd'hui, l'incohérence et l'inconséquence appelée « pragmatisme et sens des réalités » est érigée en vertu cardinale. Qui serait le mieux placé pour critiquer Le Pen sur ce point ?[10]
1958. « Ce qu'il faut dire aux Algériens, ce n'est pas qu'ils ont besoin de la France, mais que la France a besoin d'eux. C'est qu'ils ne sont pas un fardeau ou que, s'ils le sont pour l'instant, ils seront au contraire la partie dynamique et le sang jeune d'une nation française dans laquelle nous les aurons intégrés. J'affirme que dans la religion musulmane rien ne s'oppose au point de vue moral à faire du croyant ou du pratiquant musulman un citoyen français complet. Bien au contraire, sur l'essentiel, ses préceptes sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne, fondement de la civilisation occidentale. D'autre part, je ne crois pas qu'il existe plus de race algérienne que de race française [...]. Je conclus : offrons aux musulmans d'Algérie l'entrée et l'intégration dans une France dynamique. Au lieu de leur dire comme nous le faisons maintenant : « Vous nous coûtez très cher, vous êtes un fardeau », disons leur : « Nous avons besoin de vous. Vous êtes la jeunesse de la Nation » [...] Comment un pays qui a déploré longtemps de n'avoir pas assez de jeunes pourrait-il dévaluer le fait d'en avoir cinq ou six millions ? »[11]
Que ne ferait-on pas, que ne concéderait-on pas pour conserver l'Algérie à la France ?
Le christianisme de Le Pen n'a que peu à voir avec celui de Jean XXIII, de Paul VI ou de « Mohamed » Duval. L'humanisme chrétien et Vatican II, ce n'est pas son truc. Le FN n'a jamais eu de sympathie pour la passion christique, encore moins pour sa version laïque de 1789.
Pour autant que politiquement la religion ait un sens et une place sans son système du monde, ancien élève des jésuites, c'est plutôt du côté de Saint Nicolas du Chardonnet qu'inclinent ses préférences.
Une sorte de christianisme primitif, un christianisme rural pour curé de campagne proche du terroir. Proche des racines.
Chacun pour soi, chacun chez soi.
Le credo d'une France frileuse, coincée en ses défaites : juin 1940, mai 1954, décembre 1956, juillet 1962… Une France qui a perdu ses repères et beaucoup de sa confiance en elle-même. Une France qui aurait oublié que la grandeur n'est pas une question de taille.
Rien à voir avec le Christ qui rompt avec l'Ancien Testament et pour qui l'élection n'est plus affaire d'héritage : « il n'y a plus de Grec, plus de Juif, ni de Barbare ni de Scythe, ni d'homme ni de femme… »[12]
La vraie défaite de Le PenLe Pen a beaucoup perdu en perdant sa fille. Beaucoup qu'un parti. Infiniment plus qu'une présidence d'honneur.
Etre chassé de chez lui par sa fille et les siens, ainsi jeté sans ménagement au cimetière des éléphants, c'est une conception du monde qui fait faillite.
Une conception comme on l'a vu aux fondement du lepénisme qui établit une hiérarchie « naturelle » que Le Pen résume en un slogan : « Je préfère ma fille [ou ma famille] à mes amis, mes amis à mes voisins, mes voisins à mes compatriotes, mes compatriotes aux Européens. »
Tout s'est joué à la mi-janvier 2010.
Favorite pour succéder à son père lors du congrès du Front national des 15 et 16 janvier à Tours, Marine Le Pen n'a pas seulement été choisie par son père. Elle semble aussi l'avoir été par « l'establishment ». Elle est omniprésente à l'agenda médiatique officiel du parti lors des trois semaines qui ont suivi.
Sur dix apparitions médiatiques entre les dimanche 9 et 23 janvier, Marine Le Pen est invitée sept fois et Jean-Marie Le Pen trois fois. Son rival Bruno Gollnisch est quasi-totalement absent.
Entre Marine et Gollnisch, Jean-Marie n'a pas hésité : le sang d'abord !
Il a concédé à son second sa fidélité sans faille, sa proximité idéologique et politique. «Bruno Gollnisch n'est pas mon fils, mais presque.» Tout est dans le « presque ».
Il a fait comme ces nombreux chefs d'entreprises qui font le même choix du sang et non celui de la compétence. Certaines transmissions réussissent : Riboud, Leclerc, Michelin…Mais que de naufrages !
Vieux réflexe patrimonial voué au culte de la cuisse de Jupiter qui ignore le vrai sens de la Noblesse. Le résultat est impitoyable : Une génération qui bâtit, une génération qui exploite, une génération qui dilapide.
En période de crise, les sociétés sont tentées de suivre son fatal exemple et de se replier sur les solidarités de souche et de sang. On sait ce que la consanguinité a coûté aux grandes familles aristocratiques d'Europe : respect de l'étiquette, tares congénitales et intelligence de gardiens de musées.[13]
Les bourgeois, les sans-culottes et la Révolution industrielle ont brassé et revitalisé l'ordre génétique et l'ordre politique en Europe, y compris dans tous les régimes de monarchie constitutionnelle où reines et rois conservent un pouvoir décoratif.
Gollnisch avait un « défaut », un vrai handicap dans ce genre de parti : c'est un universitaire, un «intellectuel». Et les intellectuels n'ont pas de place dans une structure verticale dominée par un chef, un autocrate qui n'a nul besoin d'un staff.
Jean-Marie s'est fâché avec des piliers du parti en choisissant sa fille. Ancien des guerres d'Indochine et d'Algérie, compagnon de la première heure Roger Holeindre s'était déclaré en faveur de Bruno Gollnisch. D'autres sont partis : Bernard Antony, le chef de file des catholiques traditionalistes, Carl Lang, Serge Martinez, Martial Bild…
Terrasser Bruno Maigret, le « félon », cela relève du combat d'un chef de meute qui remet un rival au pas et le prive des moyens de se reproduire.
Aujourd'hui, c'est Le Pen qui est privé de vie post-mortem. Enterré vivant. Privé d'histoire. Et c'est à sa progéniture, française sang pour sang, le summum de sa réussite, qu'il le doit !
N'étant plus au centre du jeu, il peut encore réussir le pire : tenter de faire exploser le Front national en jouant des fidélités qui lui restent dans le mouvement et sur la popularité que lui conservent ses électeurs.
Il y a des hommes qui ont raté leur fin de vie s'appliquent à ne pas rater leur suicide. La postérité jugera.
In memoriam.


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