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Place à ceux qui peuvent servir d'exemple ![1]
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 17 - 12 - 2020

C'est l'exemple de la réussite qui commande. Et l'exemple de toute réussite. La corruption est endémique, parce que la réussite passe par là. L'enrichissement passe par la bureaucratie d'Etat ou sous son couvert. Aussi chers compatriotes, les procès en corruption actuels ne devraient pas nous éviter de mieux observer et décrire ce qu'elle fait de nous. Nous avons besoin d'un miroir pour nous regarder, mais plus important, n'oublions pas ce à quoi nous finissons par l'opposer : l'échec. Car à côté avec quel modèle contraste-t-il ? Beaucoup se sont rendus aux corrupteurs. Plutôt que de braquer nos projecteurs sur notre corruption pour nous retourner les uns contre les autres, tournons nos regards de ce à quoi nous sommes contraints de l'opposer vers ceux qui ont survécu autrement, qui ont lutté pour préserver et acquérir un vrai capital. Ceux qui n'ont pas déçu notre confiance, qui ont bien fait de leur avoir, qui ont acquis un vrai savoir. À l'ombre, ils n'ont pas pu prendre leur essor. Eclairons ces réussites laborieuses qui peuvent nous rendre plus forts, desquelles nous devons apprendre pour pouvoir suivre leur exemple. Le spectacle de la corruption ne nous dit pas comment en sortir. Sortons nos modèles de rectitude de l'ombre. Ce sont leurs efforts qu'il nous faudra poursuivre, maintenant que l'herbe va se faire plus rare.
La société des égaux
Quand on parle de « société segmentaire » au Maghreb, on ne pense pas à la cité mozabite. Bien que déportée dans un milieu hostile, elle ne devrait pas être à la marge du champ de réflexion sur la société. N'est-ce pas La cité qui survécut aux Etats ? Un possible devenir de la société tribale ? Sa marginalisation dans le champ de la sociologie et l'anthropologie occidentale peut s'expliquer de la manière suivante : elle n'entre pas dans le modèle de la solidarité mécanique de Durkheim qui a profondément marqué ce champ. Modèle dont a besoin Durkheim pour tirer le modèle français de solidarité organique. Il ne compare pas la société française à la société anglaise ou allemande, mais à partir d'un modèle de société « indifférenciée » qu'il se donne.
Relevons qu'en parlant de « société segmentaire » plutôt que de société tribale, Durkheim élimine le contraste entre la tribu et la classe. Dans la notion de société tribale, le qualificatif absorbe le substantif, dans celle de « société segmentaire », le segment est la partie, pas le tout. On peut alors comparer la société tribale à la société de classes, l'une comme société qui apparaît indifférenciée et l'autre comme société différenciée.
La société tribale sédentaire, la « société segmentaire », a donc avec la cité ibadite, aussi sa cité. Sans ignorer la différenciation sociale, elle reste tribale et n'a pas spécialisé une classe de guerriers pour sa sécurité. C'est une « société d'égaux » à la différence des anciennes cités européennes qui ne le sont pas (F. Braudel). Ce qui oppose véritablement la « société segmentaire » à la société de classes, ce n'est pas la solidarité mécanique, mais la présence ou l'absence d'une classe de guerriers qui amorce la différenciation sociale. C'est une segmentation de classes qui conduit au monopole de la violence et une segmentation tribale complexe qui n'y conduit pas. La division du travail n'efface pas automatiquement la tribu pour la remplacer par la société des individus ; tribu, individus et grande société ne s'opposent pas nécessairement. La tribu peut conserver prise sur la société des individus fille du marché. Le clan y réussit que l'on décrit comme une mafia. La sociologie allemande ne confond pas communauté et société, Etat et culture ; l'économie politique anglaise n'a pas besoin de la Société. La Société, l'économie de marché sont comme des étages supérieurs de la vie sociale et matérielle. Les sociétés qui ne comptent que sur le marché et l'Etat pour faire leur cohérence se délitent aujourd'hui.
La cité mozabite constitue le modèle traditionnel le plus poussé de la segmentation sociale en Algérie, je soutiendrai qu'il est le modèle simplifié de différenciation de la « société des égaux ». Nous n'avons pas besoin de faire la différence entre segmentation et différenciation. La société allemande s'est construite sur la base des seigneuries (grande tribu de classes), un premier étage qui a donné lieu aux Etats, elle a ajouté un second étage, celui de l'économie sociale de marché et l'Etat fédéral. Les tribus peuvent parfaitement s'engager dans une division internationale du travail poussée sans renoncer à leur solidarité. Elles peuvent accepter une division du travail en leur sein et offrir une solidarité que l'Etat à l'ère de la globalisation ne peut plus offrir, parce qu'elles peuvent mieux tenir la différenciation et la distribution de leurs capitaux. La solidarité ne se résume pas à la redistribution publique. Maintenant que les capacités de redistribution publiques ne peuvent plus croître à la mesure des besoins de la société, l'Etat va-t-il persister à faire la guerre aux solidarités qui l'ont précédé ?
Le pouvoir militaire réel et apparent
On peut se représenter aujourd'hui, une société guerrière fortement différenciée qui tout en spécialisant une partie d'elle-même en guerriers ne leur accorderait ni le monopole de la violence ni une position dominante dont elle pourrait hériter. Le droit est affaire de police et de justice pas d'armée. Et la justice n'a pas besoin du monopole de la violence. Elle a besoin de la contrainte là où elle doit s'exercer. Et ceux qui l'exercent ne sont pas seulement des forces spécialisées, c'est d'abord la collectivité qui peut priver une forme de capital des autres formes de capitaux. Dans une telle société, le pouvoir militaire qui ne peut pas être confondu avec la force du seul corps militaire apparaitrait en temps de guerre et comme se résorberait dans le milieu social en temps de paix. Le pouvoir militaire est comme un poisson dans l'eau. Son appareil n'est que sa matérialisation. Avons-nous vaincu le colonialisme en lui empruntant ses moyens ? Pour vaincre le néocolonialisme, les ressources auraient pu aller à l'imitation des facteurs de puissance, à la fabrication de producteurs performants, à l'innovation. Une armée professionnelle ne l'est que si hors d'elle, elle peut s'appuyer sur d'autres professions. En temps de guerre, c'est tout le capital qui se convertit en capital militaire, toutes les forces qui portent leur savoir et leur énergie à point nommé sur des objectifs militaires.
La division de classes n'est plus nécessaire à la guerre et la guerre n'est plus nécessaire au progrès humain. Les guerres ne gagnent plus (B. Badie), on ne peut séparer cependant guerre et paix.
La formation de classes héréditaires a permis l'accumulation et la domination capitalistes du monde, mais l'accumulation capitaliste ne sert plus désormais la performance de la société, mais une guerre des empires et des oligarchies. Après l'URSS, c'est au tour des USA de se déliter, la société qui n'en a pas été protégée (K. Polanyi) succombe à l'économie. On peut soutenir qu'une société différenciée sans classes sociales héréditaires pourrait être plus performante qu'une société de classes du fait de sa mobilité sociale, de la fluidité de ses formes de capitaux et de la circulation de ses innovations. Elle serait segmentée, professionnellement, mais pas seulement et autrement solidaire. C'est de la circulation circulaire de son capital matériel et immatériel qu'elle tirera son unité, quelle qu'en puisse être la quantité. C'est ses puissances non militaires qu'elle pourra convertir en puissance militaire quand elle le devra.
Le consensus par recoupement (John Rawls) prendrait la place de la « solidarité symbolique » d'Etat pour construire la société, premier étage de la vie sociale, qui prendrait sa place dans un second étage, celui du monde. Mais à la place de la position originelle abstraite, on aurait que ce qui fait l'unité de la société et ce qui circule concrètement de manière circulaire dans la société, qui résonne ensemble, ce qu'elle partage concrètement aux différents étages et d'un étage à un autre. La particularité de la société fortement différenciée, on le sait, c'est qu'aucun segment ne peut se suffire. La multiplication des segments exige seulement leur articulation, leur obéissance à des économies circulaires, leur résonnance collective. Pas d'un monopole de la violence tourné vers la société pour établir le droit, mais d'un pouvoir militaire tourné contre les attaques extérieures qui visent l'articulation de ses segments. La séparation de la société militaire et de la société civile dans la société de classes fait que la guerre livre au vainqueur la société civile et l'articulation de ses segments. Dans la « société segmentaire », l'articulation des segments n'étant pas le fait d'une puissance extérieure, la guerre ne livre pas au vainqueur la société civile, l'articulation des segments ; aussi vise-t-elle la destruction des segments eux-mêmes, la formation d'une société d'individus déracinés.
La rigueur religieuse mozabite a servi de repoussoir, de prétexte pour ne pas monter en généralité. C'est l'exemplarité qui compte non pas ce à quoi elle s'identifie dans un contexte particulier. L'esprit français est tout imprégné de la nécessité d'inventer une « solidarité organique » pour faire société. Il ne disposait pas de celles des Anglais ou des Allemands. Il dressera un culte à l'Etat. La Société devait être construite par la Raison ; une morale laïque devait se substituer aux croyances, à la confiance collective. Une société multiculturelle désireuse de transcender par l'Etat sa diversité culturelle en produisant une culture d'Etat. Et voilà la société française combattant le « séparatisme » et la voilà coincée entre un besoin de redistribution publique et une aversion à l'impôt.
Dans la société tribale, la fraternité ne sépare pas compétition et solidarité, la première ne vient pas au début (liberté) et la seconde à la fin (redistribution publique). Elle est solidarité dans la compétition, solidarité des frères dans la compétition avec le cousin, celle des cousins avec la tribu ou fraction de tribu, celle tribale dans la compétition avec d'autres tribus. Elle peut devenir régionale dans la compétition nationale et nationale dans la compétition internationale. Encore une fois, c'est la compétition et l'esprit de corps qui l'anime qui décident des segments. La segmentation peut être primaire, secondaire et tertiaire, séparément ou tout à la fois, l'une résonnant, irradiant dans l'autre. À l'ère de la globalisation, toutes ces compétitions solidarités peuvent entrer l'une dans l'autre, se définir mutuellement. Les compétitions mettent en place les solidarités, cela n'est pas seulement vrai dans les sociétés tribales. La compétition définit les compétiteurs et leur solidarité. Dans les sociétés modernes, les compétitions (leurs champs et protagonistes) sont différentes, et donc les solidarités qui se formeront. Il reste qu'elles ne se formeront pas du néant, mais d'autres solidarités auxquelles elles peuvent faire appel, qu'elles peuvent recomposer. Que des groupes puissent refuser la compétition, de se défaire et de se refaire en fonction d'elle, pour se préserver la compétition peut alors se dégrader en guerre, en volonté de détruire ou de soumettre le concurrent.
Après l'indépendance, la société algérienne a cessé de fabriquer des moudjahidines, de transformer les enfants des tribus en combattants qui puissent entrer dans les nouveaux champs de compétition qui s'ouvraient à elle. Comment faire émerger tous ces métiers, avec quelles dispositions, par quelles compétitions et solidarités ? On veut chasser du lexique le terme de djihad, le réserver au terrorisme. Les deux phénomènes ne sont pas indépendants. Il s'agit de désarmer les sociétés de l'effort de se convertir en nouvelles espèces de combattants. « Si tu veux la paix, prépare la guerre » dit une locution latine, « lorsque le monde est en paix, un homme de bien garde son épée à son côté » affirme Sun Tzu. Ceux qui séparent guerre et paix ne gagneront ni l'une ni l'autre.
Les hiérarchies et les compétitions se stabilisent mutuellement
Dans les sociétés différenciées, on soutient souvent que c'est la hiérarchie qui assure le fonctionnement cohérent de l'organisation. Elle n'est pas cependant au départ de l'organisation, elle ne fait pas son unité. L'ordre hiérarchique féodal a été préservé dans l'entreprise grâce au marché où il a montré sa performance. Comme le soutient F. Braudel, le capitalisme (ou le marché) ne crée pas ses hiérarchies, il exploite celles que lui offre la société. La hiérarchie ne se plaque pas non plus sur un corps extérieur. Elle articule des parties de l'intérieur, elle est sociale avant tout. Elle n'est efficiente que si elle joue bien ce rôle. On n'opposera donc pas comme l'esprit français l'égalité à la hiérarchie, mais la hiérarchie efficiente à la hiérarchie inefficiente, celle qui fait l'efficacité ou l'inefficacité d'une société et permet ou empêche le sentiment d'égalité, d'identité, de circuler. Le sentiment d'égalité, l'idéal d'égalité, se confond avec le sentiment de faire corps, de pouvoir ressentir le sentiment que la position occupée est égale, indifférente ; que la hiérarchie n'est pas là pour servir telle position, mais l'ensemble des positions[2]. La hiérarchie devient pouvoir de commander et autorité obéie. Dans la société militaire, le commandement passe alors d'un segment à un autre sans changer de sens, sans perdre d'autorité. L'intention du commandant se retrouve dans l'action de l'exécutant. La hiérarchie n'est pas la confiance, ne donne pas l'autorité, elle est seulement leur canal. La confiance ou l'autorité c'est ce qui circule dans la hiérarchie efficiente. La certitude que la division du travail est fonctionnelle, au service de la société et non d'une classe ou d'une société particulière. Et la confiance est ce qui permet de partager ce qui différencie. « Je fais avec ce que tu me donnes, que je n'ai pas moi-même, que je ne peux pas faire moi-même, car ce que tu me donnes, j'ai la certitude que je ne cesse de vérifier, qu'il est bien fait et qu'il me permettra de bien faire. »
Il n'est donc pas étonnant que quand l'égalité se sent menacée, c'est l'identité qui vient à la rescousse. D'avoir trop séparé, d'avoir cloisonné individu et société, on a séparé l'égalité de l'identité et on les a dressé l'une contre l'autre. En réalité, quand l'égalité s'étend, l'identité se détend, s'élargit, s'améliore. Quand elle régresse, l'identité se resserre, se crispe, la société alors pratique l'exclusion, elle a besoin de se défaire d'un ou de plusieurs de ses segments.
L'Algérie offre un cadre exceptionnel par la diversité et la continuité géographique de ses systèmes sociaux et écologiques. La sociologie de la société tribale ne prend pas en compte le continuum existant entre le nomade, le semi-nomade et le sédentaire. On a tort de les séparer strictement, de les opposer par nature, l'un est toujours dans l'autre. Ils résultent de leur différenciation, de leur compétition et de leur établissement dans un milieu. L'histoire de l'Algérie peut être étudiée comme celle de la défaite du guerrier, nomade ou sédentaire (Rome). Un nomade ou un sédentaire qui n'a pas réussi à se transformer en classe guerrière. Pour le reste, entre le nomade et le sédentaire des relations, de complémentarité ou de compétition, stabilisées par des hiérarchies ou non, ont été établies. Les hiérarchies stabilisent des compétitions, délimitent des champs de compétitions en même temps qu'elles sont fixées, stabilisées par les compétitions. Les victoires fixent des hiérarchies, les défaites les défont, mais pas toujours. Les hiérarchies, les segmentarités sont immanentes aux champs de compétition où se différencient l'égal et l'inégal. Les compétitions les valident quand elles les empruntent au transcendant. Lorsque la compétition militaire est réservée à une classe, se forme la classe des guerriers. La compétition au sein de la classe et avec le monde forme sa hiérarchie. Toute société est segmentaire, mais toute hiérarchie n'est pas éternelle, même transmissible par héritage. Même dans ce cas, pour survivre elle doit passer l'épreuve de la compétition.
L'Occident et nous
Selon F. Braudel, seuls l'Occident et le Japon ont toléré la formation de classes héréditaires, de dynasties familiales[3]. Lorsque les données de la compétition changent, les rapports et les ensembles sociaux changent, de nouvelles hiérarchies peuvent se substituer aux anciennes. Tout dépend de la manière dont les populations acceptent de stabiliser leurs compétitions. Histoire, sociologie, géographie et anthropologie se conjuguent alors.
Tout se passe comme si en Algérie on avait persisté dans cette disposition anthropologique refusant la formation de dynasties familiales. « Ces longues gestations de fortunes familiales, aboutissant un beau jour à des réussites spectaculaires, nous sont si familières, dans le passé ou dans le temps présent, qu'il nous est difficile de nous rendre compte qu'il s'agit là, en fait, d'une caractéristique essentielle des sociétés d'Occident. Nous ne l'apercevons, au vrai, qu'en nous dépaysant, en regardant le spectacle différent qu'offrent les sociétés hors de l'Europe. Dans ces sociétés-là, ce que nous appelons, ou pouvons appeler, le capitalisme rencontre en général des obstacles sociaux peu faciles ou impossibles à franchir. Ce sont ces obstacles qui nous mettent, par contraste, sur la voie d'une explication générale. »[4]
L'histoire et la géographie ont voulu que la segmentation des milieux algériens n'aille pas au-delà des « cités garnisons » temporaires et de la cité ibadite. À l'indépendance de l'Algérie le modèle de classes que suppose la République - construire une armée puis une société ne pouvait voir dans la cité ibadite que sa négation. Une cité qui affirmait à ciel ouvert que le monopole de la violence n'était pas nécessaire à la formation d'une société civile cohérente et compétente[5]. Que l'exemplarité, la noblesse, n'était pas réservée à une classe de gens d'armes.
On ne veut toujours pas reconnaître que l'Afrique souffre de ses Etats formés sur le modèle : Armée d'abord, Etat ensuite, puis Société. On a créé et entretenu une armée sans produire la trilogie fonctionnelle qu'elle suppose[6]. On a cru par conséquent qu'une Société imaginée et construite par une « classe » transcendante (autre nom que l'on pourrait donner à la dictature) devait détruire la société tribale.
La division de classes, en guerriers et paysans, a été efficace au Moyen Âge. Elle a accompagné et rendu possible l'accumulation privée. La première croissance européenne a compté sur l'exploitation des paysans (G. Duby). Globalement, la guerre a permis aux sociétés européennes de se structurer (en seigneuries, puis en monarchies et enfin en Etats-nations), de s'armer, puis d'industrialiser la guerre et de dominer le monde.
Les sociétés africaines actuelles ne peuvent pas répéter le même processus. Faire la guerre, pour leurs Etats, c'est entretenir l'industrie étrangère, non pas s'incorporer les innovations technologiques. Elles n'ont ni les moyens que leur impose la compétition militaire ni les moyens de s'incorporer leurs innovations industrielles. Elles ne peuvent pas entrer dans la compétition, les individus alors imitent, mais pas les entreprises.
Le problème c'est que dans notre cas, c'est la compétition extérieure dont nous n'avons pas les moyens qui ordonne la compétition interne. Nous ne pouvons pas former les hiérarchies compétentes. Quand vous ne pouvez pas disputer à l'étranger, vous disputer à votre cousin, quand vous ne pouvez pas disputez à votre cousin, vous disputer à votre frère. En Afrique c'est la dispute des cousins et des frères qui tient la route. Nous sommes entrés en compétition internationale avec des Etats-nations subalternes, contre des nations qui avaient accumulé les innovations pendant plusieurs siècles. Nous avons subi des champs de compétition où était consacrée notre position subalterne. Nous avons vendu nos matières premières, au lieu de les céder certes, mais pas encore pour accumuler. Nos marchés, nos intérêts et nos ambitions doivent être d'une autre dimension que celle qu'a structurée la post colonie si nous voulons nous incorporer les innovations du monde. La tribu, la confédération de tribus certes, mais dans une Afrique et dans le monde. Maintenant que le marché s'est séparé de l'Etat, c'est le marché africain qui doit servir de cadre à la grande société africaine, accueillir ses hiérarchies et ses représentants qui montent de ses étages sous-jacents. La société africaine comme construction rationnelle et troisième étage des « tribus » doit permettre la formation de hiérarchies compétentes, mais ouvertes à la compétition sociale, aux « tribus ».
C'est d'une autre armée dont a besoin l'Afrique, celle qui puisse lui permettre de valoriser ses ressources et défendre ses marchés et non des armées et des groupes armés qui se disputent les ressources naturelles avec les moyens des étrangers. Il faut prendre du recul, les ressources et les armées ont été distribuées par les frontières coloniales. L'armée européenne des guerriers a toujours eu son armée du travail qui l'a nourrie et équipée. Et c'est par ces armées d'ingénieurs, copieurs et innovateurs, que l'Est asiatique détrônera l'armée américaine. La compétition, c'est la guerre en temps de paix avons-nous dit. En temps de guerre, la capacité et la promptitude de l'armée du travail, de la compétition sociale à se transformer en armée tout court, en compétition militaire, font la force d'une société. On ne comprendrait pas autrement la supériorité d'un petit Etat comme celui d'Israël.
La France et l'Angleterre ont un destin associé à l'Empire. On ne peut pas faire table rase du passé. Le problème est dans le centre de gravité, la répartition des centres de gravité de la vie matérielle comme disait F. Braudel. La France a choisi apparemment le Maroc, plus diligent du point de vue économique. En vérité, elle persiste à en demeurer le centre unique et permanent, ce qui explique ses défaites et ses nuisances. Elle ne veut pas voir que ses points d'appui actuels ne peuvent pas se transformer en centres de gravité de l'accumulation mondiale, même si elle le voulait.
Le rapport à la guerre est au cœur de la formation de chaque société. Les frontières coloniales aujourd'hui servent à fomenter des guerres entre les sociétés et les intérêts qu'elles ont contribué à former. D'avoir visé à stabiliser la paix au départ, elles ont fini par stabiliser des intérêts et à reporter des guerres. Dans la logique de l'Etat-nation, une armée qui monopolise des ressources et ne suppose pas une agriculture et une industrie, ou n'est pas capable de s'en donner, ne peut pas faire corps à une société. En voulant construire une société de droit sous le monopole de la violence, un Etat par une armée et une société par un Etat, autrement dit protéger une population des armées étrangères, il faudrait que cette armée puisse être nourrie et équipée par ses producteurs. Autrement comment pourrait-elle gagner la guerre ? Nous en sommes encore à nous disputer les exportations de nos matières premières.
L'occasion fait le larron
Aujourd'hui, nous sommes dans une situation où nous ne pourrons pas gagner la guerre qui peut nous être déclarée, nous ne pourrons que reculer, mais jusqu'où ? Se replier pour quoi faire ? Si on fait comme si la stratégie militaire n'était qu'une affaire militaire, la guerre est alors perdue. Car voilà qu'on nous impose les conditions dans lesquelles nous devons la mener. La compétition militaire s'inscrit dans une compétition globale. Elle s'inscrit dans des compétitions internationales, sociales et économiques. Elle peut être la localisation d'une guerre globale. La guerre n'est qu'une compétition paroxystique qui tente de dénouer violemment ce qu'elle n'a pu défaire autrement. C'est la mauvaise conduite de la compétition, ce sont les mauvais souverains qui conduisent à la guerre et avec les mauvais généraux aux grandes destructions.
L'Occident, mauvais perdant qui pressent de perdre la compétition sociale et économique avec l'Est asiatique, se prépare à user de son avance technologique et militaire. Il attaque les points faibles des chaînes de valeur de son rival. Les oligarchies de la démocratie occidentale ont déjà perdu la compétition sociale, la crise du coronavirus en donne une bonne illustration. Elles s'efforcent de transformer des défaites en victoires (Trump et le virus chinois). Les sociétés est asiatiques, quel que soit le régime politique, ont adopté rapidement l'ordre qu'il convient pour circonscrire l'épidémie. La stratégie militaire qui s'attache à l'histoire des guerres sait qu'elle est partie intégrante de l'histoire des compétitions. La guerre achève une compétition économique qui tourne mal. Les frontières de la sécurité ont toujours débordé avec les échanges le territoire national. Elles le font de plus en plus. Ce sont de mauvais services de renseignement, des sciences absentes (sociales et humaines, mais pas seulement), qui peuvent obliger un pays à sortir son armée régulière de ses frontières[7]. Elle veut conquérir par la force ce qu'elle ne peut gagner autrement. On ne peut plus fermer durablement un territoire si la société n'y consent pas, il faut être en mesure de ne pas subir les actions que portent les chaînes d'interdépendance qui le débordent.
La conjoncture offre à l'économie algérienne l'opportunité de se transformer comme en « économie de guerre ». Ce concept avancé par Belaïd Abdeslam a été trop vite écarté. Nous subissons une guerre économique depuis l'indépendance, certains ne veulent pas le reconnaître, d'autres ont accepté la défaite. On ne parviendra pas à surclasser les puissances militaires si on ne fait pas appel à nos ressources fondamentales. Le monde est en train de se fermer sur nous, il est vital que nous puissions reformer nos chaînes d'interdépendance pour préserver notre souveraineté et notre cohésion.
Une armée contrainte de s'occuper de sa propre logistique, qui se rétracte sur elle-même, mais pas pour mieux se redéployer dans la société, se prépare au pire. Que peuvent faire des guerriers sans armée d'agriculteurs et d'industriels ? L'Algérie pourrait-elle être à nouveau exemplaire ?
Nous n'avons pas besoin aujourd'hui de renoncer à nos anciennes dispositions qui nous prémunissaient contre la formation de dynasties familiales. Le monde occidental se trouve lui-même aujourd'hui confronté au problème de la concentration du capital. Elle ne s'accompagne plus d'une mobilité sociale nécessaire à la solidarité, bye, bye le self-made-man ; la redistribution publique est à la peine. De vertu de l'accumulation hier (protège le patrimoine de la dispersion, permet le développement de champions nationaux) elle est devenue un vice (distorsions croissantes, séparation de l'élite et de la masse). L'Occident s'interroge sur la manière de combattre l'inégalité et de répondre à son idéal d'égalité. Il bute sur le caractère sacré de la propriété privée qui a rendu possible la concentration et sa puissance. Son histoire l'a sacralisée. L'accumulation du capital à l'ère numérique, pour ne pas être disruptive, a besoin que le capital social et le capital humain soient largement distribués. Le capital financier qui achète le capital physique n'a pas besoin d'être réservé à une classe, il a besoin d'être bien collecté et distribué par le système financier. Et son abondance n'a pas de sens, si la capacité d'investir est faible. C'est la capacité d'investir qui l'attire. Et la capacité d'investir dépend du capital social et du capital humain, de la volonté de reporter sa consommation dans une production future. Une société qui préfère le présent, ne tend pas ses forces vers un avenir, ne peut ni épargner ni investir. Et c'est ce qui fait la différence entre beaucoup de sociétés.
Notes :
[1] Ce texte est une deuxième partie l'article précédent : du code de l'indigénat au régime militaire.
[2] C'est pourquoi l'esprit français peut désirer l'égalité et pratiquer l'inégalité, l'exclusion servant alors l'égalité.
[3] La dynamique du capitalisme. Paris, Flammarion, 1977, 1985.
[4] Ibid.
[5] On peut se demander si la séparation de la morale et du droit effectuée par la philosophie occidentale, n'est pas concomitante de celle du pouvoir et de l'autorité, n'est pas le résultat de la monopolisation de la violence, du droit comme production étatique.
[6] La naissance de l'Etat européen tient dans la répartition du pouvoir entre trois classes. Voir G. Dumézil (Mythe et Epopée I. II. & III., Gallimard, Paris, 1995) et G. Duby (Les Trois Ordres ou L'imaginaire du féodalisme. Paris, Gallimard, 1978.)
[7] Pour paraphraser Yves Lacoste, la Science en général et pas seulement la géographie, ça sert d'abord à faire la guerre.


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