Manifeste du chkoupisme. Ainsi devait s'appeler le document fondateur de notre commando culturel, notre dernière organisation en date, un énième groupuscule utopiste, celui des derviches péteurs, fidèles continuateurs des idéaux de Platon, d'Apulée et son âne éclairé, d'Al Farabi et sa cité idéale, de Gramsci, de Proudhon, de Saint-Simon, de Bakounine, de Kateb Yacine, des sept moines trappistes de Tibhirine, de Coluche, d'Ernesto Che Guevara, de Léo Ferré, de Hussein Al Hallâj, de Omar Khayyam, de Omar gatlatou, de Voltaire, de Mère Theresa, de Sœur Emmanuelle, de l'Abbé Pierre, de Gandhi, de Frank Zappa, de Leonard Cohen, de Leonard de Vinci, de Martin Luther King, de Malcolm X, de Charlie Chaplin, d'Emir Kusturica, de l'Emir Abdelkader, de Dahmane El Harrachi, de Chikha Rimitti, de U2, de Cheb Hasni et de John Lennon. Imagine all the people… Pour tout dire, je voulais parvenir à quelque chose qui fédérerait tous les utopistes du monde autour d'un projet politique unifié. C'est quelque chose qui est là, qui fourmille en nous, qui nous ronge et nous démange depuis des siècles, et qui se trouve depuis lors éclaté sur plusieurs « isthmes » : surréalisme, futurisme, socialisme, existentialisme, anarchisme, communisme, anarcho-syndicalisme, maoïsme, trotskisme, altermondialisme, structuralisme, post-structuralisme, post-modernisme, post-post-modernisme, mai-soixante-huitisme, sans oublier évidemment le mouvement hippy, la mouvance raï, la Woodstock-attitude et le rock n' roll… A quoi faudrait-il adjoindre tous les groupuscules d'agitation littéraire ou artistique : le Bauhaus, le mouvement Dada, le mouvement beatnik, Les Angry young men en Angleterre, La Factory de Andy Warhol à New York, le groupe néodadaïste Fluxus en Allemagne, la Nouvelle Vague, la Movida, le mouvement international pour un Bauhaus imaginiste (MIBI), le mouvement Cobra, l'Internationale situationniste, le groupe Awchem en Algérie, etc, etc. 3000 ans de quête. Des millions de manuscrits, de théories, de doctrines, de rêves, de tags, de tracts et de manifestes. Voilà des milliers d'années que ça dure. Que l'homme s'évertue à apporter l'antithèse à la thèse de Dieu. Voici venu le temps de faire fondre toute cette littérature dans un seul communiqué. Car l'art est une synthèse perpétuelle Depuis la nuit des temps, l'homme rêve, fabule, invente, mystifie, radote et prophétise. Depuis la nuit des temps, l'homme tourne sur lui-même et sur le monde, autour du monde et autour de lui-même sans jamais retrouver sa queue. D'où la danse tournoyante des derviches tourneurs, ainsi appelés à cause de leurs danses circulaires évoquant le tournoiement de toute chose dans l'univers. Vous les verriez avec leur fabuleuse robe conique, de couleur blanche, leur tarbouche rouge cylindrique et haut en forme de toque, guidés par un vieux patriarche, ils sont impressionnants. Le blanc est symbole du linceul, la toque celui de la pierre tombale. Ils tournent d'abord lentement, ensuite rapidement jusqu'à l'hystérie, déployant leurs bras, la paume de la main droite dirigée vers le ciel pour recueillir la grâce, celle de la main gauche dirigée vers la terre pour l'y répandre. Le patriarche soufi dressé au milieu des danseurs représente le point d'intersection du temporel et de l'intemporel. Tous les prophètes vécurent pauvres. Les derviches étaient pauvres aussi. Ils étaient bizarres surtout. Etranges et mystérieux. Ils avaient une drôle de façon de communiquer avec Dieu et de communier avec l'univers. Il y en eut de toutes sortes : les « derviches hurleurs » en raison de leurs cris affreux, les « derviches errants », de la confrérie Qalandariyya. Les membres de la Tariqa Rifaîyya étaient connus pour être des avaleurs de serpents, de débris de verre, de charbon ardent et d'épées affûtées. Ceux de la confrérie Mawlawiyya, constituée en 1273 par les disciples du poète et mystique persan, Jalal Al Din Ar Rûmi, sont les « derviches tourneurs » proprement dits. Toutes ces confréries, si dispersées fussent-elles, étaient cependant réunies autour d'un même pôle : la voûte céleste. C'est ce même pôle qui nous attire aussi. La voûte où se projettent nos rêves. Le secrétariat de la bande était assuré par dame imagination. Et mon sénacle devint oracle, et moi, leur pâtre et leur prophète, derviche en chef chargé de tenir le soufflet pour tenir au chaud nos idées folles et entretenir le feu de notre utopie fédératrice à l'abri de l'establishment mondialisant et des logiques marchandes. Ce groupe d'action, nous le conçûmes d'abord comme un « meeting-potes », comme une espèce de « think tank » artistique situationniste. Un cadre de réflexion, de discussion, de brainstorming, de défoulement où l'émulation tenait rang de duchesse et où la beuverie inspiratrice était maîtresse de cérémonie. Dites-donc, nous avions fait bien du chemin depuis le groupe A.G.I.R., Cogit-Prop., Le G 97, Le commando d'insémination des filles du système, avant d'aboutir aux derviches péteurs et aux anartistes. Les sigles et les appellations changeaient (souvent par coquetterie, sans doute pour compenser notre petit nombre) ; mais l'idéal était le même, inchangé depuis les Grecs. Loin d'être un signe de dispersion, nous prenions cette boulimie militante protéiforme plutôt comme un signe de bonne santé, de ténacité, de pugnacité. Comme une volonté manifeste de vouloir toujours rebondir. Toujours agir contre l' « Ordre narratif dominant » qui s'ingéniait à quadriller nos consciences manu militari. Nous étions restés des rêveurs impénitents et c'était plutôt une bonne nouvelle. Nous avions éternellement vingt ans. Nous narguions nos propres énoncés. Nous nous consolions de ce que l'utopie d'aujourd'hui serait la réalité de demain, comme dit Gramsci et que contre le pessimisme de la raison, on brandirait l'optimisme de la volonté, pour citer le même Gramsci. Nous nous hâtions de détruire ce que d'autres construisaient pour nous et de restaurer nos rêves sur les décombres de nos illusions. Et nous disions chkoupi ! chaque fois que nous voulions exprimer notre indignation sans trop savoir contre quoi nous indigner au juste et que proposer en échange de ce contre quoi nous étions indignés. Oui. Nous disions chkoupi pour dire l'indéfinissabilité de notre projet, et surtout pour dire toz au monde que d'autres ont construit pour nous sur les décombres de nos rêves. Gloire aux rêveurutionnaires ! Extrait de Archéologie du chaos [amoureux] (Barzakh, 2007)