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Etsuko Aoyagi . Universitaire et traductrice japonaise
Publié dans El Watan le 25 - 03 - 2017

Vous avez effectué plusieurs séjours en Algérie. Etait-ce pour votre traduction ? Le roman ne suffisait pas ?
Oran en 2013, à Tizi Ouzou et Alger. A vrai dire, pour la lecture et la traduction des œuvres littéraires, les voyages au pays de l'œuvre ne sont pas indispensables. Par contre, pour l'élargissement de la perspective qui m'est nécessaire pour développer des pensées sur le statut contemporain de la littérature, une meilleure connaissance et compréhension du monde d'origine de l'œuvre est infiniment fructueuse.
A propos du séjour en Kabylie, j'ai pu sentir de manière proche l'univers de Feraoun, surtout grâce au guide et aux explications généreuses de M. Ali Feraoun, fils aîné de l'auteur et président de l'Association Mouloud Feraoun. Cela dit, la version japonaise du Fils du pauvre était déjà prête avant mon voyage en Kabylie, en novembre 2013. A l'époque, je cherchais un éditeur. La visite du pays et surtout la réaction chaleureuse des journaux algériens sur mon travail m'ont donné beaucoup de courage pour surmonter des difficultés de publication.
Combien de temps vous a pris cette traduction ?
Deux ans (2011-2012) car je suis très lente à fixer l'expression de traduction. Je reviens tout le temps sur mon texte pour bien discerner les nuances que l'auteur voulait transmettre. Mais il m'a fallu trois ans pour trouver la maison d'édition. J'ai été acceptée, puis refusée… J'ai donc dû recommencer depuis le début ! Et encore une année pour les dernières retouches. Tout cela se faisait en dehors de mes charges à l'université, surtout de 2014 à 2016 où j'étais doyenne de la Faculté des Lettres. Quoique la traduction académique des ouvrages brillants soit un travail de grande utilité pour la société, on ne l'apprécie pas à l'Université.
Il y a, je crois, trois façons d'écrire le japonais : les syllabaires hiragana et katakana et les idéogrammes kanji. Comment ces trois graphies se retrouvent-elles dans votre traduction ?
Tous les textes japonais sont écrits en utilisant ces trois écritures. On utilise les kanjis, lettres d'origine chinoise, pour des mots conceptuels ; les lettres japonaises hiraganas pour des particules et des conjonctions, et les katakanas pour des mots d'origine étrangère. Ces trois graphies se retrouvent donc dans la traduction du Fils du pauvre. C'est tout à fait normal. Dans la mesure où le choix était possible, on peut dire sans doute que j'avais une tendance à préférer les kanas aux kanjis, afin de donner une impression plus familière du texte aux lecteurs.
Comment avez-vous appliqué dans le monde de Fouroulou les règles du keigo, le langage de la politesse, du respect et de l'humilité ?
Bonne question ! Le respect aux aînés, aux autres, aux profs ou au mari, quand il s'agit d'une épouse, se retrouve partout dans le texte de Feraoun. Le système japonais du langage de la politesse, le keigo, m'a paru souvent bien convenir pour exprimer les relations entre les personnages du Fils du pauvre.
Qu'est-ce qui a été le plus dur ?
Transmettre des phrases concises et en même temps abondantes de nuances, comme je l'ai expliqué plus haut, pour aboutir à des phrases japonaises de même concision. Souvent, elles devenaient longues quand je voulais puiser les sens de façon analytique. Et parfois, des tournures simples en japonais ne peuvent pas exprimer l'ironie ou la complexité du texte original. Il me fallait donc énormément de travail pour trouver une solution à chaque phrase.
Et le plus facile ?
Je ne sais pas trop… Rien n'est facile dans la traduction. Cependant, la richesse inépuisable du texte feraounien, son humour vivant et l'émotion spontanée ont rendu mon travail toujours fascinant et joyeux.
Dans la culture japonaise, le titre de «Senseï» revient à ceux qui transmettent, enseignent, orientent, etc. C'est quasiment un titre de noblesse. Vous êtes une Senseï et Feraoun le fut aussi…
C'est sans doute ce métier que je peux partager honorablement avec l'auteur qui a rendu l'ouvrage inépuisable pour moi. En fait, même si l'on n'a pas le métier de professeur, tout le monde est en quelque sorte un maître pour les plus jeunes et envers les générations futures, et même, vis-à-vis de soi-même. «Senseï» désigne celui ou celle qui doit prendre la responsabilité de ses décisions et pensées, qui fait confiance en la capacité, même virtuelle, de tous les gens, et qui se donne à la mission de relais entre les générations. N'est-ce pas le rôle-même de la littérature ?
Pensez-vous que les Japonais s'intéresseront au Fils du pauvre ? Votre éditeur attend-il un succès en librairie ?
Malheureusement, on ne lit pas trop de littérature étrangère. D'ailleurs, on lit de moins en moins au Japon et ce serait la même chose dans le monde entier. Donc, un grand succès, je ne m'y attends pas, et sans doute mon éditeur non plus. Néanmoins, des réactions favorables sont déjà parvenues. Récemment, j'ai eu une soirée de discussion avec des lecteurs autour de la traduction du Fils du pauvre. Ils étaient tous enthousiasmés par l'œuvre et on en a discuté pendant trois heures sans arrêt, presque jusqu'à minuit ! J'en étais très contente.
Après les deux romans d'Emna Belhadj Yahia et celui de Feraoun, avez-vous en tête d'autres traductions d'œuvres maghrébines ?
Avec mes collègues travaillant sur la littérature maghrébine, nous avons décidé de lancer une série de traductions d'œuvres d'Afrique du Nord d'expression française et arabe, cela dans le cadre de la collection El-Atlas, de notre maison d'édition Suiseisha. Le Fils du pauvre est l'ouvrage inaugural de cette collection.
Le deuxième dont je m'occupe dans cette série est Le Village de l'Allemand de Boualem Sansal. On compte publier sa traduction dans deux ans. Je vais attaquer le boulot cet été. Par ailleurs, j'ai la grande ambition de traduire toutes les œuvres de Feraoun, en partant du roman posthume,
La Cité des roses (Alger : Yamcom, 2007). Ce dernier est un roman à thèse qui décrit, en décor d'une banlieue d'Alger, la relation conflictuelle entre les Algériens, les Français métropolitains et les colons européens dans le cadre sinistre des dernières années de la guerre d'indépendance. Le fait que pendant un demi-siècle les éditeurs du Seuil aient soigneusement caché l'existence de ce texte achevé durant la vie de l'auteur montre bien l'impact primordial de cette œuvre.
Au-delà de la littérature, quels liens culturels souhaiteriez-vous voir s'établir entre l'Algérie et le Japon ?
J'ai l'impression que les Algériens et les Japonais s'entendent bien grâce à des points communs au niveau des mentalités et des valeurs. Il faudrait multiplier dans tous les domaines, d'une manière ou d'une autre, les rencontres et collaborations directes entre nous, jusqu'ici assez faibles. Le colloque de Tokyo des 25 et 26 mars avec la participation amicale de plusieurs Algériens, dont M. Ali Feraoun, la sociologue Fazia Feraoun et Amel Chaouati, présidente du Cercle des Amis d'Assia Djebar, sera un événement pionnier.
Je souhaite en particulier des progrès dans les échanges de films et des arts représentatifs : cinéma, documentaires, programmes télé, mangas, etc. C'est pour cela qu'à l'occasion du colloque, j'envisage de présenter le superbe documentaire sur Mouloud Feraoun réalisé par Ali Mouzaoui en 2009, avec des sous-titres japonais. A l'aide des images, on peut se rapprocher mieux pour partager les problèmes, les sentiments et la joie de vivre.


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