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Les phénomènes monétaires dans les crises mondiales
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Publié dans El Watan le 19 - 09 - 2012

Qu'est-ce que la monnaie ? Michel Aglietta et André Orléan ont essayé de répondre à cette question. Pour ces deux économistes, «ce n'est pas un phénomène économique, c'est beaucoup plus que cela, c'est, selon, l'expression de Marcel Mauss, un fait social total. (...).
La monnaie n'est pas seulement un bien économique... Trop souvent encore, les commentateurs et les citoyens ne voient dans la monnaie que des pièces et des billets pratiques pour acheter et vendre. Ils ne comprennent pas que derrière cette apparence lisse se cachent des forces considérables qui vont broyer les individus et les nations. La situation de l'Argentine en ce début d'année 2002 est là pour nous rappeler qu'on ne saurait prendre trop au sérieux la monnaie.»(1) Ce mystère sur la monnaie ne nous empêche pas d'aller plus loin dans la formulation. Mais comment la formuler, cette «réalité métaphysique» de la monnaie ? Pour comprendre, il faut remonter à 1929.
1. La crise de 1929 et le problème de l'«absorption mondiale» et du «droit des peuples»
Un bref rappel de l'Histoire. Après le premier conflit mondial, les Etats-Unis, se fondant sur l'engagement des Alliés à rembourser les dettes, ont continué à financer l'Europe. Par leur puissance industrielle, ils devaient suppléer en machines, équipements et produits agricoles, suite aux pertes des capacités de l'Europe dues aux destructions de la guerre. Les capitaux américains drainés en Europe devaient «acheter la surproduction américaine», transformant l'Europe en une «locomotive de la croissance américaine». Ce qui se passe aujourd'hui entre la Chine et les Etats-Unis, la Chine prête ses excédents commerciaux aux Etats-Unis sous forme de bons de Trésor américain pour que les Etats-Unis importent des produits chinois.
Les pays européens, se relevant de la guerre, ont commencé à prendre des parts sur le marché mondial. La concurrence qui s'est établie a eu des effets négatifs sur l'économie américaine.
«Les solutions non coopératives qu'ils (pays européens) ont adoptées ont provoqué des distorsions de taux de change qui rendaient le rétablissement de l'étalon-or étroitement dépendant des mouvements de capitaux à court terme mus par une logique spéculative sans rapport avec le cycle économique. La hausse de Wall Street à partir de 1928, dans un contexte de conjoncture déclinante et de baisse des profits, fut une bulle spéculative financée à découvert par du crédit à très court terme (call loans). Les politiques monétaires restrictives ont fait monter les taux courts à Londres et à New York, ce qui a drainé les capitaux à court terme investis en Europe centrale et fragilisé les systèmes bançaires de cette région.
Après le retournement boursier, les vagues successives de faillites bancaires en chaîne ont joué un rôle crucial dans la profondeur de la dépression économique.»(2) Ce que décrit ici Michel Aglietta montre les phénomènes financiers et monétaires qui ont joué dans la crise de 1929 et la dépression des années 1930. Plusieurs ingrédients ont joué dans cette crise. La «compétitivité de l'Europe retrouvée» dans le commerce mondial, la baisse du taux d'intérêt à court terme(3) par la Réserve fédérale en 1927, les injections massives de liquidités, la spéculation qui a transformé l'argent facile en argent virtuel, le retour des capitaux d'Europe attirés par la hausse des cours aux Etats-Unis, ont constitué la pierre angulaire de la crise. Cette spéculation complètement déconnectée de la réalité s'était étendue aux banques, aux entreprises et à toutes les couches de la population.
Masquant le déclin d'une industrie «surdimensionnée», elle a transformé l'économie américaine en écononiie-casino. La hausse des taux d'intérêt par la FED n'est venue mettre fin à cette euphorie boursière que pour éviter l'effondrement de tout le système économique et financier américain. Mais c'était déjà trop tard, les ajustements n'étant pas fait à temps en amont, la chute des actifs boursiers et la panique entraînant la conversion massive des dollars en or par les Américains a entraîné le krach boursier d'octobre 1929. La multitude de banques ayant fait faillite est venue asphyxier le système financier et productif américain.
Si la crise de 1929 et la Grande dépression économique des années 1930 s'expliquent par un dérèglement du système économique et financier américain, il reste cependant une inconnue qui n'a pas été prise en compte. Qu'en est-il du «reste du monde» ? Tous les continents africain, asiatique (moins le Japon), sud-américain étaient concernés. Les «Trois-quarts de l'humanité» n'ont pas été pris en compte dans cette crise mondiale, soit parce qu'ils étaient colonisés soit parce qu'ils étaient dominés par l'Occident. Pourtant, s'ils avaient été intégrés dans le système économique mondial, la situation n'aurait probablement pas dégénéré comme cela fut dans les années 1930.
Cette situation n'existant pas, la dépression économique mondiale entraîna un autre conflit mondial, encore plus meurtrier que le premier, à l'issue duquel les peuples d'Asie et d'Afrique ont recouvré leurs «droits de peuples libres». Il y a cette impression de présence d'une «main invisible» que l'on ressent, et qui a cherché à «rétablir des droits entre ce qu'elle a donné à l'Occident et ce qu'elle n'a pas donné au reste du monde».
2. Crise financière de 2008 - Quel pronostic pour l'économie occidentale ?
Qu'en est-il de la crise financière de 2008 ? Il y a tellement eu d'écrits qu'il n'y a point besoin de développer de nouveau ce thème. Une question cependant. Pourquoi les autorités monétaires américaines n'ont pas réagi en amont ? En 1929, on peut penser que la FED américaine n'a pas vu venir le désastre. Ce qui n'est pas le cas en 2008. La FED «avertie» ne pouvait rester «passive» d'autant plus que des moyens financiers urgents et massifs ont été pris en aval. Des «raisons impérieuses» ont-elles obligé la FED de laisser la bulle immobilière se développer en 2007, et se terminer en crise financière en 2008 ? La mission de la FED, selon la loi, l'oblige de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la croissance américaine.
Ce qu'expliquent la «baisse rapide du taux d'intérêt directeur à court terme» et les «injections massives de liquidités» dans le système bancaire dès 2001. Mais pourquoi avoir laissé ensuite des produits financiers «sophistiqués» et «douteux» (subprimes) inonder l'Amérique et les autres pays du monde ? Leurs forts rendements ont suscité un tel engouement que la plupart des banques en ont acquis. Pourquoi les banques américaines n'ont pas bien informé les investisseurs sur les risques de ces produits ? Ces insuffisances dans le système financier américain ont amené des millions de créances «tritrisées» (subprimes), mêlées à d'autres créances, à se loger dans la charpente de la plupart des banques américaines et étrangères (Europe, Chine, Russie, Moyen-Orient...), leur occasionnant des pertes financières considérables.
Les «raisons impérieuses» portent probablement sur les dépenses de guerre et la consommation intérieure américaine. Se rappeler la guerre du Vietnam durant laquelle les dépenses de guerre et les «injections financières massives» sans contreparties-or ont fini par avoir raison du dollar-or. Les Etats-Unis ont mis fin au Gold Exchange Standard (l'Etalon-or) en 1971. L'Amérique n'avait plus assez d'or pour convertir les dollars. Pareillement, les Etats-Unis, entrés en guerre en 2001 (après les attentats du World Trade Center), avaient besoin d'un soutien financier. Ce à quoi ont répondu les autorités monétaires par les... injections massives de liquidités. En outre, il était urgent d'assurer la croissance économique. Or, après les krachs répétés des «valeurs technologiques» entre 2000 et 2002, il ne restait plus que deux
moteurs : la «consommation» et la «construction résidentielle». Pour l'immobilier, il fallait intéresser les ménages américains. Et le seul moyen a été un assouplissement extrême des conditions pour l'acquisition de logements. Les ménages, en répondant, ont fortement favorisé la construction et l'emploi. L'Amérique certes était en pleine croissance mais l'excès de capitaux et l'assouplissement monétaire a généré la spéculation.
Pour comprendre, comparons deux Etats qui ont vu le prix de leur immobilier atteindre des sommets en un court temps. Par exemple, l'Algérie. L'excès de liquidités et l'assouplissement monétaire depuis plusieurs années par la Banque d'Algérie - les fortes réserves de change ont évité à la Banque centrale une politique monétaire restrictive - ont fait multiplier par deux voire par trois en cinq ou six années le prix des logements, malgré le million de logements construits. Evidemment, on ne peut parler de bulle immobilière. Les ménages algériens sont dans l'ensemble solvables et les banques d'Etat et privées ne lésinent pas sur les règles prudentielles en matière d'octroi de crédits. De plus, la pierre est devenue une valeur-refuge pour l'épargne algérienne vu le faible taux d'intérêt directeur et l'inflation. La situation de l'immobilier américain était tout autre.
La politique contracyclique et la spéculation ont poussé les banques américaines à octroyer encore plus de crédits aux ménages sans tenir compte des critères de solvabilité. Le défaut de paiement pour les banques se résolvait par la saisie d'autant plus que les logements s'appréciaient sur le marché: Allant plus loin, les banques incitaient les ménages à contracter des crédits pour la consommation que leur permettait le renchérissement de leurs logements. Mais la FED, en relevant le taux d'intérêt directeur par la FED au milieu de l'année 2004, allait anticiper et changer la donne. Dès 2006, le niveau haut du taux d'intérêt directeur de la FED faisait apparaître les premiers craquements, il annonçait la crise. En 2007, des millions de ménages américains endettés ne pouvant plus rembourser leurs crédits faisaient éclater la bulle immobilière. Elle est suivie à l'été 2008 par la crise financière. Conséquence : nombre de banques ont fait faillite.
Le système bancaire américain, «intoxiqué» par les «subprimes», en entraînant une méfiance entre les banques, a arrêté le crédit à l'économie. Il a fallu l'intervention urgente et massive du gouvernement américain pour «sauver» le système bancaire et «sauver l'économie américaine qui en dépend». Cependant, cette situation, certes justifiée par la guerre et la croissance, n'a pas répondu aux attentes stratégiques. La guerre en Irak s'est soldée par une débâcle, l'Afghanistan est sans solution, l'économie occidentale est «malade». Une situation aujourd'hui tout au plus «stationnaire» et un pronostic sur l'économie occidentale encore «indéterminé».
3. La crise de 2008 a joué comme la crise de 1929
Contrairement au handicap en 1929 - la faiblesse de l'«absorption mondiale» -, les peuples sont aujourd'hui indépendants. Mais participent-ils à la «consommation mondiale» ? Quand on sait que près de la moitié des habitants d'Afrique subsaharienne et de l'Asie du Sud (Inde, Bangladesh...) sont toujours sous le seuil de la pauvreté. Selon la Banque mondiale, 1,3 milliard de personnes disposent de moins d'un dollar par jour pour survivre.
Dans le monde arabo-musulman, le reste de l'Afrique et l'Amérique du Sud, la proportion de personnes vivant dans un tel état de dénuement est certes moindre, mais elle est tout aussi importante. Alors que l'Occident draine l'essentiel des richesses du monde. Les pétromonarchies arabes ploient sous la masse de dollars que leur rapporte le pétrole. Est-ce équitable cette distribution des richesses vis-à-vis des autres peuples ? Précisément, les «Phénomènes monétaires» que l'Occident a provoqués et qu'ils lui ont permis de s'enrichir artificiellement - se rappeler la crise d'endettement des pays du Sud dans les années 1980 provoquée par des manipulations monétaires.
Du jour au lendemain, les dettes des Etats du tiers-monde ont doublé -, aujourd'hui ces mêmes «Phénomènes monétaires» le «désenrichissent», via les crises financières et les guerres. Pour preuve, pendant que les Etats-Unis mènent la guerre en Irak et en Afghanistan, la Chine, la Russie, l'Inde, le Brésil... profitaient des liquidités que la FED injectait massivement. La Chine, dopant ses exportations (à faible coût), creusait des déficits records avec les Etats-Unis qui s'endettaient. Grâce à la guerre et à la politique monétaire américaine, la Chine est devenue la deuxième puissance économique du monde en 2010. Ainsi, les «phénomènes monétaires» et le transfert d'une grande partie du travail de l'Occident vers la Chine et les autres parties du monde ont amené un rééquilibrage à la fois de la croissance économique et de l'absorption mondiale. La crise de 2008 a joué un peu comme la crise de 1929, elle a permis aux autres parties du monde de «monter». Selon les déclarations de hauts responsables chinois, 200 millions de Chinois sont sortis du sous-développement entre 20003 et 2010. L'Inde, la Russie, le Brésil, l'Algérie... ne sont pas en reste dans ce transfert de richesses. N'y a-t-il pas de nouveau une «main invisible» qui cherche à «rétablir des droits entre ce qu'elle a donné aux uns et ce qu'elle a retranché aux autres» ? Un autre «Contingent dans l'Histoire» ou une nouvelle «ruse de l'Histoire» ? (Hegel)(4)
4. Les « phénomènes monétaires» dans les crises
La Chine, un pays sorti du tiers-monde, est en train de retourner ces «phénomènes monétaires» contre l'Occident, grâce au yuan et sa politique monétaire. Que peuvent les Américains et les
Européens ? Disposant encore aujourd'hui de monnaies centrales dans le monde, le dollar et l'euro, les Etats-Unis et l'Europe tentent de contrer les puissances émergentes. En intervenant au Moyen-Orient, ils visent la suprématie de leurs monnaies qui ne peut le demeurer que s'ils ont une «une emprise totale sur le Moyen-Orient». Les transactions pétrolières, libellées en dollar et agissant comme facteur déflationniste dans les émissions monétaires ex nihilo par la Réserve fédérale, permettent aux Etats-Unis de drainer les richesses du monde sur fond d'endettement sur eux-mêmes. Leurs créanciers détiennent des masses de dollars qu'il ne tient qu'à eux de créer. Il en va de même pour l'Europe qui joue la fonction d'ajustement de la monnaie américaine sur les marchés. Ainsi, ces deux pôles ont la faculté de répercuter leurs déficits sur le reste du monde, via le libellé monétaire des matières premières et le statut de leurs monnaies (monnaie de réserve) dans le monde. Mais cette domination est en train de battre de l'aile avec l'entrée de la Chine dans le système financier et monétaire qui régit le commerce mondial. Pour parer à la montée en puissance de la Chine, l'Occident doit s'assurer «d'une emprise sur le Moyen-Orient», une emprise qui reste très aléatoire compte tenu des forces en présence. S'en prendre aujourd'hui avec acharnement à la Syrie et plus tard à l'Iran doit nous faire penser que d'autres menaces vont poindre. S'il en est ainsi, l'irruption d'une guerre majeure au Moyen-Orient ne pourra qu'entraîner un autre rééquilibrage des dysfonctionnements existants dans le monde, comme l'ont opéré les «phénomènes monétaires» dans les crises passées. 

Bibliographie :
1. La monnaie entre violence et confiance, par Michel Aglietta et Andrea Orlean. Edition Odile Jacob 2002. Page 9
2) Ibid. page 256
3) www.sens-du-monde.corn. Annonce voilée d'une ombre destructrice sur le monde
4) La Raison dans l'Histoire, G. W. F. Hegel, traduit par Kostas Papaioannou.


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