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Les chemins de l'érudition
Mostefa Lacheraf par Mouny Berrah
Publié dans El Watan le 18 - 01 - 2007

Pays de longue peine », pays du « flanc de la dune où glissent les fennecs », pays « des parfums des riadh algérois, des patios fleuris de Blida où poussent l'oranger, le jasmin et la menthe vivaces ».
Le pays de Lacheraf, celui qui de l'Algérie, nation et société à des noms et des lieux n'en finit pas d'être dit, s'est d'abord esquissé en poésie. Petits Poèmes d'Alger (1947) et Poèmes d'ailleurs, de la prison de Fresnes par exemple... Poèmes de femmes qu'il ramène au patrimoine avec sa traduction : des Chansons des jeunes filles arabes (1953). Poésie des contes, qu'il restitue à la culture avec une autre traduction : Le chasseur, la femme et les fauves. Poésie mystique de la tradition soufie qu'il offre au lecteur algérien dans sa traduction d'Ibn AI Farid. Que l'on aborde l'Algérie par sa littérature, on y rencontrera Mostefa Lacheraf, dans le texte ; c'est là que tout a commencé... A moins qu'on ne l'y croise dans ses invitations à fréquenter d'autres poètes, Jean Sénac ou Anna Greki, dont il a préfacé des recueils. Kateb Yacine auquel il rend hommage en ces temps troubles où la culture officielle le maintient en clandestinité. Que l'on aborde l'Algérie par le cinéma, on y rencontrera Mostefa Lacheraf. L'homme et le critique. Lui, si peu enclin à parler de lui-même, le voilà, enfant, recevant, à neuf ans « le baptême du cinéma ». « Dans ce petit village reculé des Hauts-Plateaux algériens, dans le sud-est du Titteri et aux abords du Hodna, j'ai reçu le fameux et désormais classique baptême du cinéma, à savoir L'Entrée en gare d'un train ». Voilà pour l'élément autobiographique. A la phrase suivante, le lecteur en est déjà à suivre son analyse de l'intrusion d'un art nouveau dans une société bédouine. On le retrouve, plus loin, jeune lycéen, fréquentant le cinéma La Perle dans le quartier de la Marine. A la phrase suivante, le lecteur en est à se délecter de l'une des plus belles lectures du cinéma colonial. Aussi, pour découvrir Mostefa Lacheraf, son itinéraire, ses multiples parcours de poète, de critique, de sociologue, d'essayiste, de militant, il faut savoir renoncer aux repères traditionnels, à la coquetterie autobiographique, aux chronologies ordonnées. La vie et l'œuvre se confondent, se confortent et s'étayent. C'est à l'écrit qu'il lui arrive de se livrer pour dire un lieu de naissance, une famille, une amitié, un souvenir, mais toujours dans le souci premier d'illustrer une idée, de défendre une thèse, de livrer une connaissance. Quand il arrive que Lacheraf parle de lui, il s'agit toujours d'une mise en contexte, d'une re-territorialisation, d'une mise en perspective, telle celle d'un film colonial vu par les yeux d'un enfant de neuf ans. Ceci, comme point de départ s'entend. L'enfant a tôt fait de s'effacer pour faire place à un rapprochement peu ordinaire, un choc d'idées dont il a le secret : quel lien établir entre Le Diamant vert, film colonial tourné en Algérie et Le voleur de Baghdad ? Ou encore, quelle parenté entre la première version des Mille et Une Nuits et celle de Pasolini ? La démonstration passe par l'esthétique du XVIIe siècle européen et par les Maqamat de Hariri. C'est cela Mostefa Lacheraf, cette faculté unique de vous entraîner, à partir d'un souvenir d'enfance, sur les pentes escarpées de l'érudition, les chemins difficiles des remises en question, les moments de l'élaboration théorique, sans pour autant vous donner le vertige. S'il fallait, à travers son œuvre, résumer l'homme, c'est en cette faculté unique de prendre son lecteur par la main, de ne jamais l'abandonner en route, surtout quand la route va d'Alger à Damas, de Versailles à Londres, de Sidi Aïssa au Caire, d'une bibliothèque à l'autre, de l'hôtel Aletti à l'Istanbul d'Attaturk, avec des haltes chez Mohamed Abdelwahab, les conteurs du bord du Nil, Chahine et Pontecorvo. Un merveilleux voyage, en guise d'introduction, au sens où l'istikhbar annonce un plaisir à venir. En matière de cinéma, le plaisir c'est la lecture que Lacheraf fait, à la lumière de la culture universelle, du cinéma algérien. Entre-temps, l'enfant a grandi et son chemin croise celui de la résistance. Inutile de chercher dans l'œuvre un quelconque parcours d'ancien combattant. Le parcours du militant appartient à l'histoire. Que l'on aborde l'Algérie par son histoire, on y rencontrera Mostefa Lacheraf. Au PPA puis au MTLD, dans tout ce que compte la presse clandestine de l'époque, dans les instances dirigeantes du mouvement national puis à la base pour cause de désaccord sur les principes. A la base, c'est-à-dire, encore et toujours, sur le front de l'écriture, de la polémique, de la restauration du droit dans Les Temps Modernes, Esprit, Présence Africaine. Polémiste et propagandiste dans un témoignage posthume, toute la noblesse des termes. Le 22 octobre 1956, l'histoire, qui ne s'y trompe jamais, le récupère pour la postérité et tous les manuels : l'avion qui le transportait avec Khider, Ben Bella, Boudiaf et Aït Ahmed est, dans le premier détournement médiatique, arraisonné par la France. Il fait le tour des prisons coloniales, Fresnes, La Santé, Les Baumettes... Placé en résidence surveillée, il échappe à ses geôliers, rejoint le FLN et retrouve, mais est-ce un hasard, Nazim Hikmet dans un congrès où siège aussi Ben Barka entre autres. Entre-temps, il aura participé à la rédaction du Programme de Tripoli. A l'indépendance, il est rédacteur en chef d'El Moudjahid. Là où, à l'époque, s'élabore le débat d'idées. Une expérience et une vision nationale dont l'Algérie, nation et société constitue la somme, en ce sens qu'il s'agit de rendre compte de l'histoire non pas en tant que « faits épisodiques et gratuits », mais en tant que « souci de rétablir la vérité de l'intérieur ». Il écrit : « Ne pouvons-nous pas admettre que cette vue de l'histoire la plus immédiate, conçue dans une sorte de priorité contraignante qu'on accorde, en de rares moments, à une cause politique qui s'identifie à la lutte pour la libération du pays, implique d'emblée la remise en question d'un ensemble de vérités officielles et relève, par-là même, qu'on le veuille ou non, du mouvement qui la détermine parmi d'autres éléments de légitime réfutation ? » Puis le voyage reprend, c'est-à-dire le cheminement théorique, à l'épreuve de la culture universelle. Quant à la légitime réfutation, elle va s'exercer dans la critique à la fois visionnaire et solitaire d'une « arabisation » forcenée de l'enseignement. L'épisode lui vaudra son poste de ministre de l'Education et, incontestablement, la reconnaissance des générations à venir pour ce que sa vision portait de futur face à la chape démagogique du « bréviaire baâthiste » comme il le nomme dans Des Noms et des Lieux. Que l'on aborde l'Algérie par son identité et on y rencontrera Mostefa Lacheraf, d'abord dans l'intégralité de l'œuvre mais en particulier dans ce joyau que constitue Des Noms et des Lieux. Mémoires d'une Algérie oubliée. Dans la douceur d'une histoire nationale racontée à son petit-fils débute un autre voyage. Un trajet épique d'Egypte en Andalousie où, plutôt que l'autobiographie, c'est la méthodologie qui se raconte. Le point de départ de l'œuvre ; le secret de sa focalisation ; le moment où les sciences sociales forgent leur corpus national. La société algérienne comme objet d'étude de la sociologie algérienne - maintenue, soit dit en passant, en clandestinité par la culture officielle. Cette possibilité de lire aujourd'hui sa société à l'éclairage d'une grille conceptuelle qui lui va comme un gant, c'est à Lacheraf que la sociologie la doit. Que l'on aborde l'Algérie la tête dans les étoiles et on y rencontrera Mostefa Lacheraf, dans son introduction à la lecture de Nedjma : « Ce sont donc, à la fois, cette force du souvenir non délibéré, et ce révélateur d'une vérité fondamentale du pays, qui caractérisent l'œuvre de Kateb Yacine et singulièrement Nedjma. » La force du souvenir non délibéré et la vérité fondamentale du pays, comme dans l'œuvre de Lacheraf.
* Initialement paru dans le journal Le Matin, en date du 17 octobre 1999, ce texte a été repris en ouverture du livre précité édité en 2004 par Casbah Editions. Le titre, pris dans le corps du texte, a été retenu par la rédaction.


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