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Les feux de la haine
Il y a 50­­­ ans, l'Autodafé de la Bibliothèque Universitaire d'Alger
Publié dans Horizons le 06 - 06 - 2012

Je ne sais. Car, les autodafés (c'est-à-dire la destruction par le feu de livres et de documents écrits), les vols d'objets d'art et la destruction de sites et de monuments de notre patrimoine sont innombrables et remontent aux premiers jours de la colonisation. Pourtant, l'acte de capitulation d'Alger, signé le 5 juillet 1830 par le Dey Hussein et le général en chef Comte de Bourmont, stipulait clairement que « ... la liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leurs commerces, leurs industries... ne subiront aucune atteinte, leurs femmes seront respectées... » Le général en chef, au nom de son pays, en prend l'engagement sur l'honneur... .
Apparemment, « l'honneur » du général en chef et de son pays ne valaient pas grand-chose, puisque l'encre du document signé n'avait pas encore séché que la France coloniale, venue soi-disant pour « civiliser » le peuple algérien, commet un vol digne des grands brigands : le pillage de la trésorerie de l'Etat algérien, située dans La Casbah d'Alger, au cours de la nuit du 5 au 6 juillet 1830.
« Le trésor était colossal, il a rapporté aux brigands de l'Empire colonial une somme évaluée à l'époque, entre 200 et 500 millions ». L'historien Michaud donne le chiffre vraisemblable de 350 millions (le salaire moyen en France en 1830 était de 1 franc par jour) selon Michel Habard. Histoire d'un parjure. Paris. Minuit. 1961. Et dans son livre : Main basse sur Alger. Enquête sur un pillage, juillet 1830. Paris. Plon. 2004. Pierre Péan évalue ce trésor à 4 milliards d'euros ». UNE POLITIQUE DE LA TERRE BRÛLEE Mais le « casse » de La Casbah n'était probablement qu'un extra destiné à assurer l'entretien des troupes coloniales dont, à l'évidence, la véritable mission était de s'emparer de toute l'Algérie, et corollaire inévitable, de détruire l'identité culturelle et spirituelle du peuple algérien.
Ainsi, dès juillet 1830, les archives ont constamment été au centre des préoccupations des autorités coloniales... Il fallait alors faire table rase du passé politique, économique, administratif et culturel de l'Etat algérien. « Plusieurs témoins de l'époque (1830) attestent qu'un grand nombre d'archives officielles, trouvées dans La Casbah d'Alger et dans les bâtiments officiels, ont été détruites, pillées et dispersées au cours des premières années de la colonisation (1830-1835). En novembre 1830, le général Clauzel, gouverneur de l'Algérie, déclarait sans ambages : « J'ai ordonné aux bataillons de détruire et de brûler tout ce qui se trouve sur leur passage. Quand on fait la guerre, ce n'est pas pour accroître l'espèce humaine ».
Sur sa lancée, ce général ordonna la démolition (à Alger) d'un bazar nommé « El Kaïsserie », dans lequel on publiait et vendait des livres. Ce bazar abritait plusieurs copistes qui transcrivaient les manuscrits et permettaient ainsi une plus large diffusion des œuvres écrites. Le travail des copistes était important car, à l'époque, il n'existait pas une imprimerie en Afrique...
Pendant ce temps, les ordres outrageusement belliqueux du général gouverneur de l'Algérie, le comte Bertrand Clauzel, ont fait leur effet. Pour la soldatesque coloniale Alger était devenue une ville à prendre et ses habitants des gêneurs minables qu'il fallait éliminer. De juillet 1830 à fin 1833, les atteintes à la liberté, aux biens et à la vie des Algériens se multiplièrent et atteignirent un degré de gravité tel que le gouvernement français décida d'envoyer une Commission d'enquête qui arriva à Alger le 28 août 1833.
Après 3 mois d'enquête, à Alger, Blida et Oran, la Commission rédige un rapport bien documenté et qui constitue, contre toute attente, un véritable réquisitoire contre les responsables de la colonisation. Qu'on en juge : « Nous avons commencé l'exercice de notre puissance par une exaction (un emprunt forcé de 100 000 francs), nous avons pris les biens des fondations pieuses, ceux d'une classe d'habitants que nous avions promis de respecter. Nous nous sommes emparés de propriétés privées sans indemnité aucune... Nous avons profané sans ménagement les temples, les tombeaux, l'intérieur des maisons, asile sacré pour les Musulmans... Nous avons massacré des gens..., égorgé, sur un soupçon, des populations entières qui se sont ensuite trouvées innocentes ; nous avons mis en jugement des hommes réputés saints dans le pays des hommes vénérés... Nous avons débordé en barbarie les barbares que nous venions civiliser... ».
Néanmoins, le réquisitoire sans complaisance de la Commission d'enquête ne remettait en cause ni le principe cardinal de la colonisation, ni le principe latent du génocide culturel de l'Algérie. Et malgré les conseils de « modération » que la Commission prodigua aux autorités coloniales, la guerre d'agression contre l'Algérie reprit comme avant le passage de cette Commission.
CONSTANTINE, 1837 : LE GRAND AUTODAFE
Constantine, ville fortifiée, fut prise le 13 octobre 1837, après un long siège et la mort du général Damrémont qui commandait l'offensive. Les assaillants pénètrent par une brèche ouverte par leur artillerie au bas des fortifications. Sitôt entrés, les soldats de l'armée coloniale se répandent dans la ville et commencent le pillage, malgré la promesse du nouveau commandant, le maréchal Valée, « de faire respecter les personnes et leurs biens ». Ce pillage avait un caractère quelque peu sélectif, puisque hors les objectifs militaires, ce sont les institutions culturelles de la ville que les soudards français visent en premier. C'est d'abord la bibliothèque de l'Ecole de la Kettania, fondée par Salah Bey, qui fut incendiée et des centaines de livres et de manuscrits furent brûlés.
Puis vint le tour de la prestigieuse bibliothèque de la famille Bencheikh-Lefgoun, une bibliothèque privée, située dans un domicile privé : c'était, en l'occurrence, un acte caractérisé de violation de domicile par l'armée coloniale, aggravé par la destruction et le vol de documents précieux.
Car la bibliothèque de la famille Bencheikh-Lefgoun était un véritable temple du savoir. « Elle renfermait plus de 2 500 livres et manuscrits rares et précieux, qui offraient un condensé éclectique de tout ce que l'esprit humain a produit de plus raffiné dans plusieurs civilisations, de l'Antiquité à ce début du 19e siècle. Des historiens se plaisent à énumérer quelques-uns des « trésors » de la bibliothèque Bencheikh-Lefgoun, précisant qu'ils provenaient « des quatre coins du monde civilisé » : des traductions des classiques grecs et les commentaires des philosophes andalous, des traités de droit et de fiq'h, des traités de médecine... et le joyau de la bibliothèque, une traduction de Galien, annotée par Ibn Sina (Avicenne)...
La maison des Bencheikh-Lefgoun fut envahie par une meute de soldats qui prirent possession de la bibliothèque et se mirent à la saccager. Les livres et les manuscrits sont tirés des étagères, jetés à terre et piétinés, les pages contenant les images sont arrachées. Très vite, la bibliothèque était vidée de son contenu. Une grande partie de son précieux patrimoine jonchait le sol, détruit. Le reste des documents était emporté – volé – par des officiers ignares, dans le but pour chacun d'eux d'offrir au maire de sa commune, en France, des « Alcoran » livres sacrés, le Coran ou des manuscrits écrits en lettres d'or » (1).
Le même scénario se déroula ce même jour, le 13 octobre 1837, dans le palais des Bachtarzi à Constantine. « Une horde de soudards coloniaux investit le palais et dévasta la bibliothèque de la famille Bachtarzi qui contenait 1 500 livres de grande valeur, représentant un véritable florilège du savoir humain de haut niveau. Tous ces livres furent détruits ou volés par les barbares français. Le saccage des deux bibliothèques prestigieuses de l'antique Cirta, Constantine de nos jours, suscita la réprobation de quelques intellectuels coloniaux. Une commission dirigée par le baron de Slane (le traducteur d'Ibn Khaldoun) parvint à récupérer environ 800 des livres volés dans les deux bibliothèques. Mais au lieu d'être rendus à leurs propriétaires, les livres furent offerts à la Bibliothèque nationale de Paris. Ils y sont encore.
L'historien Berbruger réussit à sauver quelques caisses de livres qu'il voulait envoyer à Alger. Il les confia à un convoi sanitaire commandé par le maréchal Valée auquel il recommanda de prendre grand soin de ces livres. Au cours du trajet, les caisses et les livres disparurent dans un autodafé ordonné par le même maréchal Valée pour réchauffer ses soldats. Devant le savant Berbruger, il déclara pour se justifier, mêlant bêtise et cynisme : « L'humanité passe avant la science... » (2).
Il y a 175 années, des documents précieux, sans aucun lien avec la conduite de la guerre, furent volés par des soldats français à deux honorables familles de Constantine. Question d'aujourd'hui : les documents volés en 1837 appartiennent-ils aux receleurs de l'époque ou aux héritiers des propriétaires légitimes ? Une réponse à cette question devrait être donnée par les instances françaises ou internationales juridiquement concernées...
Après cette destruction méthodique d'un pan prestigieux de la culture constantinoise, le doute n'était plus permis : c'est, bien sûr, sur ordre que les soldats coloniaux agissaient et en application d'une politique officielle d'anéantissement du patrimoine culturel algérien. Et la suite des évènements va confirmer largement cette certitude...
Car à l'égal des bibliothèques constantinoises, d'autres bibliothèques d'Algérie vont subir le même sort, au fur et à mesure que la colonisation s'étendait.
C'est le cas de la bibliothèque du Bey Mohamed El-Kebir de Mohammadia, et des bibliothèques des nombreuses mosquées et zaouïas d'Alger, Constantine, Béjaïa, Miliana, Tlemcen, Tolga, Blida... Les bibliothèques qui n'étaient pas incendiées sont victimes d'un pillage systématique et leurs riches contenus sont généralement transférés en France, vers des bibliothèques privées ou publiques. Au cours de ces opérations destructrices contre le patrimoine culturel algérien, un nombre considérable de manuscrits précieux et de livres rares ont été brûlés ou volés.
Et en 1837, cela ne faisait que commencer. Le binôme : répression militaire plus razzia culturelle définit le mode d'action favori de l'armée coloniale.
Ainsi, à la suite d'une bataille qui a eu lieu le 11 novembre 1842, les colonisateurs, dans leur fureur dévastatrice, ont massacré les proches de l'Emir Abdelkader et détruit sa bibliothèque personnelle qui contenait de vieux manuscrits, dont des écrits personnels de l'Emir. Comme s'ils avaient peur d'admettre que leur ennemi était civilisé. Et lors de la prise de la smala, à Aïn-Tadjine (Ksar-Chellala), le 16 mai 1843, le duc d'Aumale s'approprie un nombre très important de livres. Paul Azan cite le chiffre de 7 000 livres, toutes disciplines confondues, dont une partie a été brûlée et l'autre exportée et se trouve, de nos jours, dans des centres d'archives en France.
Les colonisateurs n'en restèrent pas là. Ils ont détruit une autre bibliothèque appartenant à l'Emir Abdelkader, lors de la reddition de celui-ci, le 23 décembre 1847. Ce jour-là, les émules de Néron ont brûlé et, surtout, volé un Fonds documentaire comprenant des œuvres irremplaçables. C'étaient des originaux uniques. Comme chacun le sait, l'Emir Abdelkader Ben Mahieddine était un éminent bibliophile, érudit et « amoureux des choses écrites » et aussi écrivain et poète. Et c'est probablement pour ternir l'auréole intellectuelle de l'Emir que le duc d'Aumale, en petit bourgeois français de province, s'acharna à le déposséder de son patrimoine documentaire, en détruisant celui-ci ou en se l'appropriant par le vol.
Ce faisant, il exécutait (en se servant au passage) la partie non officielle de la mission de l'armée coloniale : l'éradication du patrimoine identitaire et culturel algérien.
Et il s'avère, désormais, que toute répression d'un mouvement de résistance populaire algérien s'accompagnera de la destruction ou du vol du potentiel culturel spécifique, privé et public, de la région « soumise ».
Cette instruction scélérate fut, de nouveau, appliquée en Kabylie en 1857, au cours de l'opération répressive lancée contre l'armée de Lalla Fadhma N'Soumeur. Le général Randon s'appropria, indûment, 160 livres en arabe d'une grande valeur, appartenant à Si Tahar, frère de la grande héroïne.
Et ça continue. Lors de la grande insurrection de 1871 en Kabylie, deux éminents dirigeants de la résistance, El-Hadj Mohamed El Mokrani et cheikh Belhadad, furent victimes d'une double rapine : El-Hadj Mohamed El Mokrani se voit confisquer un riche Fonds documentaire comprenant, selon les témoins de l'époque, 10 000 livres et manuscrits englobant toutes les sciences ; de son côté, le cheikh Belhadad apprend que toute sa bibliothèque dont les manuscrits étaient d'une valeur inestimable, a été emportée par les envahisseurs.
Cette option de razzia culturelle ne cessera jamais et touchera toutes les villes et les régions d'Algérie et tous les chefs des mouvements successifs de résistance au colonialisme.
Partout où il passe en Algérie, le colonialisme, après avoir massacré les populations et brûlé leurs biens, s'acharne sur leur patrimoine culturel et leur mémoire concrétisés par leurs productions écrites. Des livres rares et précieux, avec dorures, ont été détruits ou brûlés, d'autres ont été dilapidés.
Ces livres et manuscrits, confisqués à leurs propriétaires, sont chargés sur des mules ou des chevaux, puis prennent la route vers les ports d'Algérie, d'où ils seront transférés vers les centres d'archives en France. Combien de documents ont été dilapidés, nul ne le sait. Malgré cela, les archives algériennes stockées à Aix-en-Provence, dans les centres d'archives militaires et ailleurs, garnissent aujourd'hui des rayonnages entiers – sans oublier les centaines de documents détenus par des « aristocrates » ou des bibliomanes un peu partout en France.
Cette vaste opération d'éradication de la culture et de l'identité algériennes a eu pour conséquence néfaste la fermeture des îlots du savoir qu'étaient les zaouïas, les mosquées et les écoles coraniques. Nos recherches sur les actes barbares des débuts de la colonisation sont assez limitées. Mais cette série de vols, rapines, autodafés et destructions, contre le patrimoine culturel et la mémoire du peuple algérien est assez édifiante.
Ne pouvant plus supporter le génocide physique, moral et culturel qu'il subissait depuis plus d'un siècle, le peuple algérien, sous la bannière du FLN et de son bras armé l'ALN, s'est soulevé contre son oppresseur, un certain lundi 1er novembre 1954.
Face à cette situation nouvelle – la décision du peuple algérien de libérer son pays par les armes – les autorités coloniales ont réagi brutalement : internement massif de patriotes, renforcement de l'armée d'occupation, instauration du couvre-feu, etc., et la poursuite de leur politique d'annihilation des constantes culturelles algériennes. Bataille perdue d'avance, dans laquelle s'impliquera à partir de 1954 même la population civile coloniale.
Ainsi, lors de l'arrestation en mars 1958 de l'écrivain Réda Houhou, toutes ses œuvres et sa bibliothèque furent brûlées. Et au cours des émeutes du 13 mai 1958, la foule qui grouille dans le bâtiment du gouvernement général jette par les fenêtres des milliers de dossiers et de documents. Il y a ce jour-là destruction et pillage des archives « au Palais du gouvernement, excités par le discours du président de l'association des étudiants d'Alger, Pierre Lagaillarde, ils hurlaient : « Vive Massu ! Vive l'Algérie française » tandis que la général Salan, commandant supérieur en Algérie, les chefs de l'armée de l'air – le général Jouhaud – et de la Marine – l'Amiral Auboyneau – ainsi que Massu, commandant militaire du département d'Alger et le préfet de la région, Serge Barret, déposaient une gerbe de fleurs au monument aux morts (3) ».
C'est probablement la plus ancienne bibliothèque privée de Constantine, qui a été détruite en 1959 dans l'incendie allumé par la soldatesque du deuxième régiment des chasseurs parachutistes venue arrêter le propriétaire des lieux, le physicien Tewfik Khaznadar. Cette volumineuse bibliothèque a été fondée par l'ancêtre de Tewfik, Mustapha Sélim Kalchi, né dans l'île de Chio, alors sous domination ottomane. Après plusieurs années passées à la cour de Constantinople comme médecin et botaniste, et après un long périple qui le conduisit à Damas, Alep, Le Caire puis Tunis, il arriva à Constantine en février de l'an 1821, avec quatre malles de livres, embryon de l'imposante bibliothèque familiale qu'il allait édifier après une longue vie. Son fils aîné, fin lettré lui-même, en hérita. La tradition prospéra et continua. Jusqu'au legs qui parvint à Tewfik Khaznadar. La Maktaba réunissait un important fonds en histoire de l'art, en archéologie romaine et punique, en littérature mystique andalouse, hébraïque et arabe, une dizaine d'incunables. L'incendie criminel a détruit plus de 50 000 titres de livres et un millier de riches manuscrits (4).
Mais déjà, la France coloniale sentait que l'indépendance de sa colonie était proche et, subodorant un second Diên Biên Phu, décida de procéder à un pillage systématique du patrimoine algérien. « C'est ainsi qu'au cours du premier trimestre 1961, des instructions pour le « microfilmage » des archives confidentielles ont été données aux conservateurs des archives en poste en Algérie. D'où le premier transfert d'archives vers la France, sous l'impulsion directe de la Direction générale des Archives de France (Lettre du directeur général du 6 mars 1961) ». Et, au cours du premier trimestre 1962, une nouvelle décision d'expédier en France tous les documents manuscrits ou imprimés présentant quelque intérêt documentaire ou historique est prise, sans semble-t-il l'intervention de la Direction générale des archives de France et sur ordre de la Sous-Direction de l'administration générale (Délégation générale en Agérie), qui a organisé plusieurs transferts d'archives (Note n° 534 D.G.A.G/A G2 du 6 mars 1962, sur indication du Conservateur des archives régionales d'Alger (5).
Cette décision de transférer notre mémoire écrite à été exécutée immédiatement par les tenants de l'Algérie française. C'est ainsi que 200 000 cartons ou liasses d'archives écrites soit l'équivalent de (1.000) tonnes d'archives provenant de diverses institutions, administrations et collectivités locales. Ce transfert « énorme », estime Abdelkrim Badjadja, ex-directeur général des archives nationales. « C'est toute notre mémoire qui nous échappe », déclare-t-il, avant de faire savoir que « c'est le plus grand contentieux d'archives dans le monde opposant l'Algérie à la France ». Et un autre Fonds d'ouvrages d'ensemble, d'ouvrages particuliers et de documents à caractère périodique de la Bibliothèque Universitaire d'Alger (qui ont nécessité plusieurs containers)(6). Après ce transfert, l'ex-conservateur d'Oran, M. Tintoin a détruit la plus grande partie des archives conservées dans cette préfecture.
Un autre Fonds documentaire constitué par l'armée française et ses différents services au cours de diverses opérations en Algérie. Ce Fonds comprenait 160 000 photos, 180 films documentaires et 1 595 bandes de films d'actualités. Tous ces Fonds seront transférés en Métropole et stockés à Ivry. Mais ils ne représentent qu'une partie infime du vaste mouvement de transfert des archives d'Algérie vers la France peu avant l'indépendance. Et, seul un inventaire exhaustif et détaillé des archives conservées dans les centres d'archives outre Méditerranée peut nous donner l'ampleur exacte de cette opération des prédateurs rétrogrades du colonialisme français.
Après la proclamation du cessez-le-feu, l'Organisation de l'armée secrète, l'O.A.S, créée en février 1961 et qui regroupe tous les « ultras de l'Algérie française », allait de son côté achever l'œuvre de destruction entamée par ses ancêtres au début de la colonisation, en recourant, elle aussi, à la politique de la terre brûlée en s'attaquant notamment aux symboles de la culture et du savoir. Une partie des archives administratives et techniques algériennes a été définitivement perdue à la suite des incendies criminels de l'OAS de 1961-1962, qui ont visé des trésoreries principales et des hôtels des impôts et des hypothèques. Il fallait tout brûler sur son passage, ne rien laisser aux Algériens. Ils disent : nous ne partirons pas en laissant ici ce que nos pères ont édifié. Mais ont-ils la mémoire courte ? Ce qui a été édifié a été construit par le sang et la sueur des Algériens.
Les édifices et institutions culturels et éducatifs étaient inscrits sur la liste macabre de l'OAS, mettre à feu et à sang tout ce qui pourrait servir à l'Algérie indépendante. Nous vous citons quelques institutions éducatives ciblées par l'OAS.
• C'est ainsi que le 14 mars 1962 fut commis un attentat contre l'« unique » Université d'Alger.
• Dans la nuit du 7 au 8 avril 1962, deux attentats ont eu lieu au sein de cette même Université. Un incendie qui s'était déclaré à l'Institut de Chimie très proche des locaux de la bibliothèque universitaire d'Alger (B.U.A), a été rapidement maîtrisé. Le lendemain, l'unique université a été fermée à cause de la terreur instaurée par les commandos « Delta ».
• Le 29 avril de la même année, c'est l'Inspection académique qui est visée, une bombe a été déposée à l'intérieur de l'édifice.
• L'OAS récidive au mois de mai 1962 en brûlant les Registres d'Entrée Inventaire (R.E.I) de la bibliothèque universitaire d'Alger.
• Le 26 mai 1962, 40 établissements scolaires où la langue de Voltaire était enseignée sont ciblés à Alger.
• Le 28 mai 1962, l'OAS tire ses dernières cartouches, 10 écoles sont incendiées.
• Le 7 juin 1962, c'est un collège de jeunes filles qui est attaqué à Oran.
• Le même jour, et par une journée printanière, un certain jeudi 7 juin 1962, les feux de la haine se déchaînent. La politique de la terre brûlée a atteint son paroxysme. La culture, le savoir, ennemis par excellence du colonialisme et du fascisme, allaient, à l'aube de l'indépendance, être victimes d'un attentat perpétré par les ultras de l'Algérie française. L'incendie criminel de la bibliothèque universitaire d'Alger par l'OAS. A midi, au milieu de la journée, l'« Unique » bibliothèque universitaire d'Algérie, située en plein centre d'Alger, à la rue Didouche Mourad (ex-Rue Michelet) est incendiée. Un commando Delta dépose trois bombes à l'intérieur de l'édifice. Trois fortes explosions secouent la Bibliothèque universitaire, suivies d'un champignon de fumée qui se dégage du bâtiment. Et dans le grondement des flammes, le fracas des explosions, les sciences de Melwil Dewey, de Paul Otlet et de Henri Lafontaine... sont asphyxiées et la langue de Voltaire et de Montesquieu est incendiée. Lors de ce crime barbare contre la langue de Victor Hugo, plus de 300.000 volumes ont été dévorés par le feu et réduits en cendres. Les flammes n'avaient pas épargné, lors de leur passage, la salle de lecture du premier étage, les magasins, et la salle des professeurs, les laboratoires, les amphis de Chimie et de Sciences. Les ouvrages d'ensemble classés dans les magasins de stockage sont phagocytés par le feu. Les ouvrages particuliers tombaient des rayonnages calcinés. Les documents à caractère périodique pourrirent dans l'eau répandue pour éteindre le feu. C'est ainsi que furent noyées des collections conservées dans les aires situées en dessous de la salle de travail, d'autres ouvrages qui avaient pris un « bain » pour la première fois étaient récupérés endommagés, à moitié calcinés. Des milliers d'ouvrages et de périodiques ont été détruits par les flammes ou l'eau. C'est en effet dans les magasins, lieux de stockage, où il y avait les documents les plus importants que furent déposées les bombes à relais au phosphore. Ce qui implique une complicité évidente des fonctionnaires de la bibliothèque, et même celle des pompiers dont les lances étaient dirigées plus pour noyer les livres que les protéger des flammes. Cet incendie a affecté le bâtiment de la salle de lecture du premier étage et les magasins de conservation des ouvrages des deuxième et troisième étages.
Les statistiques retiennent ces chiffres : en 1959, la bibliothèque universitaire comptait environ 500 000 ouvrages et 1 275 titres de périodiques.
Combien d'ouvrages perdus ? On ne le sait pas avec exactitude. Les chiffres varient entre 300 000 et 400 000 ouvrages. Car les registres d'entrée d'inventaire (R.E.I) ont été brûlés auparavant, au mois de mai 1962 par cette même organisation terroriste. Et, là on se demande pourquoi avoir brûlé les R.E.I ? (7)
La réponse est facile à trouver. Faire perdre toutes traces du Fonds documentaire que recèle cette prestigieuse institution en ouvrages particuliers, en ouvrages d'ensemble et en documents à caractère périodique.
A ce sujet, un numéro du quotidien français « Le Monde » de cette période là, faisait état d'un transfert de livres de la B.U.A à la bibliothèque d'Aix : Les containers cachaient-ils les documents ou manuscrits que l'on n'a pas retrouvés après l'incendie ? Ce transfert en métropole, quelques jours avant l'incendie, ne constitue-t-il pas un témoignage accablant de préméditation ? Ces questions n'ont pas, à ce jour, trouvé de réponse. Mais en fait, quelles que soient les estimations données de part et d'autre, elles ne pourraient être à la mesure du désastre. Car un édifice brûlé se reconstruit, mais un livre qui ne laisse pas une fiche catalographique emporte avec lui à jamais une partie de la mémoire universelle. Cette institution est considérée comme étant le plus beau fleuron de la « mission civilisatrice française ». C'est toute la mémoire d'un peuple - d'une nation - qui partait en fumée sous les regards approbateurs des tenants de l'Algérie française. Ce gigantesque autodafé du savoir universel porte une sinistre signature, Organisation de l'Armée Secrète, O.A.S, qui a voulu priver le peuple algérien d'un instrument fort précieux de connaissances et de savoir, une manière de les empêcher de profiter pleinement de l'indépendance toute proche. Avec cet autodafé, les hitlériens ont trouvé leurs émules.
Des cris d'indignation s'élèveront pour condamner cet acte barbare, déclenchant même un mouvement de solidarité nationale et internationale pour la reconstruction de cette institution du savoir. Ce comité international pour la reconstruction de la B.U.A, le « C.I.R.BUA » vit le jour le 19.12.1962, et avait pour objectif de recueillir, partout dans le monde et en Algérie, des dons en matériaux de construction, en argent, et en livres. Six années plus tard, le 12 avril 1968, la BUA est enfin restaurée et renaît de ses cendres pour être au service de la science et du savoir, et être au-devant de ses utilisateurs, étudiants, professeurs, chercheurs...
Après l'incendie de la Bibliothèque Universitaire, et plus exactement onze jours plus tard, le 18 juin 1962 – l'organisation terroriste OAS tire son baroud d'honneur. Onze institutions culturelles sont visées à Oran, 10 écoles et la bibliothèque municipale – encore une fois, livres et périodiques sont perdus à jamais par les actes démentiels des suppôts du mal. L'incendie de la BUA est considéré comme l'un des plus grands autodafés de l'histoire universelle.
En conclusion, la mission civilisatrice française se résume à travers ces deux actes tristement symboliques. En 1830, ils ont brûlé des manuscrits et des livres en arrivant chez nous. En 1962, ils ont encore brûlé des livres en s'en allant !
Après toutes ces monstruosités, le colonialisme ne nous laisse même pas la possibilité de pardonner, ce qui est en fait, impardonnable. L'un des artisans de la torture et de la souffrance pratiquées en Algérie durant la guerre de Libération nationale, un certain Pierre Sergent, chef du service « action métropole », qui en 1978 « commet » chez Fayard la publication d'un ouvrage intitulé « Je ne regrette rien ». Et nous, nous n'oublions rien.
A. M.
Sources et (2) - In : El Watan des 8 et 9 janvier 1998.
In : Le Monde : dossiers et documents juillet-août 1987.
– In : La Tribune du 21 mars 2002.
– Direction des archives nationales d'Alger du 29 août 1995.
– Documents primaires :
Les documents primaires se divisent à leur tour en :
Ouvrages particuliers
Ouvrages d'ensembles : dictionnaires, glossaires, encyclopédies, manuels, traités, lexiques, vocabulaire, terminologie.
Ouvrages particuliers : monographies, rapports, thèses, essais, collection, recueils, anthologies, tables, index chronologique, géographique, matières, auteurs, etc.
Documents à caractère périodique : bulletins, annales, journaux, annuaires, almanachs, mémoires, revues, revues de culture générale, de vulgarisation et spécialisée.
– Le registre d'entrée inventaire (R.E.I) permet au bibliothécaire de trouver rapidement les renseignements utiles sur l'identité de l'ouvrage, fournit un inventaire complet des collections que possède l'institution, d'évaluer le développement et de servir à l'établissement des statistiques.


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