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DU PEUPLE ET DES ELITES : LA REVOLUTION IRANIENNE
Publié dans Le Quotidien d'Algérie le 26 - 01 - 2019

« C'est la responsabilité des intellectuels de dire la vérité et de dévoiler les mensonges. »
Noam Chomsky (Philosophe Américain)
INTRODUCTION
Janvier 1979 – Janvier 2019, quarante ans de la vie d'une révolution qui résiste et défie.
C'est peut-être la première grande insurrection contre le système planétaire, la forme la plus moderne de révolte. Et la plus folle
En ce Janvier de l'année 1979, le peuple iranien toute classe confondue inspiré par une spiritualité politique, prit son destin entre ses mains sous la houlette d'un triumvirat intellectuel dont la pensée progressiste du sociologue Ali Shariati en fut le cœur battant et Khomeiny le point de fixation.
Ali Shariati est largement reconnu comme le principal idéologue de la révolution iranienne. Cette modeste contribution se veut comme une analyse succincte de son apport intellectuel en cette anniversaire.
IMPORTANCE D'UNE IDEOLOGIE MILITANTE
Shariati estime que les sociétés islamiques souffrent d'oppression interne et externe. La prise de conscience est la seule solution pour opérer des changements, et l'idéologie est le principal outil afin de mobiliser la société.
L'idéologie remplace le fataliste « est » avec l'utopiste « devrait être », génère une tension dialectique qui aide à renverser l'insupportable présent et établit l'utopie.
« Idéologie, … est la conviction du penseur relative à la valeur des réalités extérieures – leur évaluation, les incohérences que ces réalités contiennent, et le processus afin de les transformer en formes idéales ».
Consciemment choisi par les masses comme un outil pour se défaire de leur insupportable condition, l'idéologie devient une force de changement.
Le choix d'une conscience produisante d'idéologie doit être cohérente avec sa culture. Il est le devoir de chaque individu et le mobilise à une participation active pour changer le statu quo : « Chaque idéologue, ensuite, est responsable de modifier le statu quo par rapport à ses idéaux et convictions ».
Shariati fait valoir que la nation musulmane doit arrêter passivement de se lamenter au sujet de son sort et initier une analyse sur sa condition en utilisant une méthodologie scientifique et idéologique, de manière à découvrir les principes qui sont les catalyseurs du changement.
L'application de ces principes se traduira par un grand bond en avant qui pourrait contourner des siècles de « normal » développement.
Au début de la révélation, il constate que le changement social était initié par de grandes personnalités islamiques entre autres, le prophète Mohammed, Ali, Hussein et d'Abou Darr qui étaient des militants au sens moderne du terme et qui ont travaillé à créer une société juste en combinant « action avec pensée, piété avec pouvoir, et apprentissage avec combat ».
Shariati estime que chaque société possède une expression culturelle la mieux adaptée à engendrer ce changement.
Dans la nation musulmane cette expression culturelle est l'Islam, qui a cependant besoin d'une réinterprétation pour créer une vision globale propice à un changement actif.
Shariati maintient que l'Islam est une idéologie révolutionnaire parce que depuis sa révélation, l'Islam a été unilatéralement du côté des opprimés, le prophète Mohammed ayant combattu pour l'égalité sociale et s'est entouré lui-même des démunis de la société.
L'islam est biaisé en faveur des pauvres : « Dieu, est le Dieu des opprimés » et « Dieu, des dépossédés ».
L'ISLAM A BESOIN D'UNE REFORME SIMILAIRE À LA REFORME CHRETIENNE EN EUROPE
La nation musulmane est à une étape historique du développement similaire à celle de l'Europe dans le 14e siècle, qui après avoir stagné pour un millénaire dans le Moyen-Âge, a connu la Réforme Protestante qui a généré des bonds en avant vers la modernité.
Les sociétés musulmanes ont besoin de réformes religieuses semblables qui vont passer du fatalisme à une application dynamique de l'idéologie à leurs problèmes : « Ce qui est important pour nous aujourd'hui sont les travaux de Luther et Calvin, car ils ont transformé l'Ethique Catholique en une force dynamique et créatrice ».
Cette réforme va déclencher une grande énergie qui conduira à « un grand bond en avant », aidant les sociétés musulmanes à atteindre le niveau des sociétés occidentales.
L'ISLAM IDEOLOGIQUE EN TANT QU'AUTHENTIQUE PANACEE POUR LE RETARD DES SOCIETES MUSULMANES
L'Islam domine encore la culture, les traditions et d'identité des sociétés musulmanes, il est donc inutile de s'inspirer des modèles européens laïques avec leur idiome du 20e siècle – ils sont tout simplement inutile.
Une réforme de l'Islam est le seul espoir pour cette émancipation, comme elle est la seule qui a le potentiel de mobiliser les masses contre la politique, l'économie et la culture des régimes oppressifs.
Shariati idéalise l'Islam et le considère comme une panacée pour tous les problèmes, dans une vision scientifique et déterministe de l'histoire, avec un humanisme positif et une croyance en la victoire inéluctable des opprimés.
NECESSITE D'UNE ELITE ECLAIREE POUR MOBILISER LES MASSES
Recherchant le moteur de changement de société, Shariati constate que le Coran identifie Al-nas (le peuple) comme le principal facteur induisant le changement social.
Quand même bien le peuple est le principal facteur de changement social, il doit être guider par une élite auto-consciente.
Laissé à lui-même, le peuple peut stagner dans sa misère pour toujours.
La tragédie de la nation musulmane est dans l'écart considérable entre ses masses traditionnelles et ses élites aliénés, instruites à l'Occident. Un écart qui ne peut être comblé (Tête de Ponts) que par des intellectuels militants.
Recruter ces intellectuels pour devenir l'avant-garde et le catalyseur du changement est un des principaux objectifs de Shariati.
Ces « penseurs éclairés » sont l'élément clé dans la pensée de Shariati. Sans eux il n'y a aucun espoir d'émancipation.
Ils sont les têtes de pont qui délaissent leur tour d'ivoire et descendent au niveau des gens commun.
Ils sont le catalyseur pour la prise de conscience des masses pour la réappropriation de leurs droits contre leurs oppresseurs.
C'est seulement quand catalysée que la société peut atteindre par un géant et soudain « saut » créative la civilisation : « …Si le penseur éclairé a un objectif, c'est d'aller vers l'avant, sinon il doit subir le déterminisme historique ».
Les penseurs éclairés sont des militants qui croient fermement dans leur idéologie et sont prêts à ultime sacrifice.
Leur mission est d'orienter le peuple par l'identification du véritable problème, le retard de la société, et l'Islam – vue en premier comme la religion de la justice sociale – comme la solution rationnelle.
Une nation est d'abord son élite. Sans elle c'est la banqueroute, la faillite de la classe dirigeante, par conséquent du peuple.
Elle est la seule qui tient à la profondeur de l'imaginaire social et à l'examen de l'idéal national, y compris dans l'économie, la culture et surtout la politique.
La politique étant l'art du possible dans un monde où il n'y a de permanent que le changement.
Alors, seules les élites éclairées, sont à même de confiner toute émancipation sociétale dans des révolutions pacifiques, à default d'être rendues violentes par la courte vue et la bêtise humaines.
Le regretté Ali Shariati prôna cette vision au prix de l'ultime sacrifice. La révolution iranienne y fit son étendard.
Khaled BOULAZIZ


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