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Tibéhirine : un témoin dénonce une «bavure»
Publié dans Le Quotidien d'Algérie le 06 - 07 - 2009


Le Figaro, 06/07/2009
EXCLUSIF – Un général français vient d'affirmer aux juges parisiens que l'armée algérienne était à l'origine de la mort des moines trappistes en 1996.
Les militaires algériens ont-ils abattu les sept moines français de Tibéhirine, morts dans les montagnes de l'Atlas en 1996 ? Un témoignage inédit, recueilli par le juge d'instruction antiterroriste Marc Trévidic le 25 juin dernier, vient de relancer ce dossier. Dans sa déposition, que Le Figaro a pu consulter, un général français, aujourd'hui à la retraite, révèle sous serment au magistrat que ces «assassinats» seraient, en fait, le résultat d'une terrible bavure. Cet officier de l'armée de terre, attaché de défense à Alger au moment du drame, avait alerté sa hiérarchie, mais on lui avait intimé de garder le silence pour ne pas nuire aux relations entre la France et l'Algérie. Au bout de treize ans, l'homme a décidé de briser le secret. Un secret-défense. «C'est difficile pour moi car c'est une chose dont on m'a demandé de ne pas parler», précise-t-il au cours de sa confession.
L'homme par qui le scandale arrive s'appelle François Buchwalter. Âgé de 65 ans, formé à Saint-Cyr, il est un pur produit de l'armée française. Son CV est éloquent : employé au sein des services secrets au Sdece, l'ancêtre de la DGSE (Direction générale des services extérieurs), puis à la DGSE avant d'être nommé attaché de défense en Turquie, au Sahara, puis en Algérie entre 1995 et 1998. C'est à ce poste que le général Buchwalter raconte avoir recueilli les confidences d'un ancien officier de l'armée algérienne, dont le frère était chef d'une escadrille d'hélicoptères affectée à la Ire région militaire en Algérie. Pour des raisons de sécurité, il a refusé de révéler son nom à la justice.
Selon Buchwalter, ce «monsieur X» lui a raconté peu de temps après les obsèques des moines qu'en mai 1996 son frère patrouillait en hélicoptère entre Blida et Médéa dans le cadre d'opérations anti-islamistes. Au cours d'une de ces missions dans cette zone désertée par la population, ils ont aperçu un bivouac qui ressemblait à un groupe djihadiste armé. «Ils ont donc tiré sur le bivouac. Ils se sont ensuite posés (...). Une fois posés, ils ont découvert qu'ils avaient tiré notamment sur les moines, a expliqué Buchwalter au juge. Les corps des moines étaient criblés de balles.» Les militaires ont immédiatement prévenu leur PC de commandement à Blida.
Sérieux démenti à la version officielle
La version officielle de l'armée algérienne est très différente. Selon elle, les corps des religieux trappistes qui avaient été enlevés quelques semaines plus tôt par le Groupe islamique armé (GIA), des terroristes algériens, ont été découverts dans un champ près de Médéa. En fait de corps, ce sont des têtes qui ont été rendues aux familles. Le père Armand Veilleux, procureur général de l'Ordre cistercien trappiste, aujourd'hui partie civile dans le dossier, avait exigé de voir les dépouilles afin de les identifier. Il a alors rencontré de nombreuses résistances et a dû insister auprès de l'ambassadeur de France pour obtenir gain de cause. Ce dernier lui a expliqué, sous le sceau du secret, que seules les têtes avaient été retrouvées : «Il voulait que je lui promette de ne rien dire, en arguant du fait que ce serait un déshonneur pour l'Algérie.» À l'hôpital, le père Veilleux a fait ouvrir les cercueils pour identifier les religieux. Il a constaté qu'il n'y avait que les têtes, « comme momifiées», dont l'une «n'avait pas de menton». Les corps des moines auraient-ils été mutilés pour maquiller la bavure ? Les autorités françaises ont-elles couvert les militaires algériens ? Pour Me Patrick Baudoin, avocat de la partie civile, ce témoignage apporte en tout cas un sérieux démenti à la version officielle : «Nous allons demander à la France la levée du secret-défense sur les rapports de son attaché militaire et, à l'Algérie, la restitution des corps des moines. Ces propos démontrent que la raison d'Etat a prévalu dans ce dossier.»
De son côté, le général Buch¬walter explique avoir rendu compte par écrit du mitraillage des moines au ministère de la Défense, à l'état-major des armées et à l'ambassadeur de France alors en poste à Alger, Michel L'évêque. «Il n'y a pas eu de suites, ils ont observé le black-out demandé par l'ambassadeur», assure-t-il. Interrogé par les juges d'instruction, Michel Levêque n'a jamais évoqué cet épisode.
Pour étayer son récit, émanant d'une source indirecte, Buchwalter raconte dans son procès-verbal d'audition que les bases d'hélicoptères situées à Blida et à Boufarik étaient équipées d'hélicoptères MI7, MI17 et MI24 avec des paniers de roquettes et des canons de petit calibre 20 millimètres. Des munitions capables de faucher des hommes.
Tibérihine menace les relations franco-algériennes
Christophe Dubois
06/07/2009
Dès 1996, les services secrets algériens ont été soupçonnés d'avoir manipulé les islamistes du GIA.
Les révélations du général Buchwalter pourraient contribuer à envenimer les relations diplomatiques entre la France et l'Algérie. Car la thèse d'une bavure de l'armée s'accompagne d'une possible mise en scène sordide, décidée au plus haut niveau du pouvoir.
Depuis 1996, le dossier des moines de Tibéhirine est marqué du sceau de la complexité. Ce nouveau témoignage n'éclaire pas les conditions de l'enlèvement, ni l'identité des auteurs du rapt. Officiellement, le pouvoir algérien attribue cet enlèvement aux islamistes du GIA (Groupe islamique armé). Le gouvernement français s'est, lui, montré particulièrement confus au moment des négociations menées après l'enlèvement des moines.
Deux équipes de négociateurs, aux approches différentes, sont entrées en action. La première, mandatée par Alain Juppé, le chef du gouvernement français et une seconde, celle du ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, et de son ami, Jean-Charles Marchiani, un ancien du Sdece, proche des services de renseignements militaires algériens. Juppé a désavoué publiquement en Conseil des ministres les tractations menées par le réseau «parallèle» de Pasqua. Ces errements n'ont pas contribué à la sérénité nécessaire pour élucider cet enlèvement. Le seul contact établi avec un émissaire du GIA qui s'est rendu à l'ambassade de France à Alger a été rapidement perdu.
Un témoin capital
La justice française ne s'est pas montrée non plus d'une parfaite limpidité. L'information judiciaire ouverte en France en 2004 n'a guère permis de faire avancer l'enquête. Une commission rogatoire internationale, exécutée en Algérie alors que le juge Jean-Louis Bruguière était en charge de ce dossier, a validé la thèse officielle : les moines ont été liquidés par les islamistes.
Cependant, les confidences d'anciens officiers algériens accréditent l'idée d'une éventuelle manipulation des islamistes par le pouvoir algérien. De sérieux doutes pèsent sur la personnalité d'«Abou Abderrahmane Amine», alias Djamel Zitouni, chef du Groupe islamique armé (GIA), qui a revendiqué l'enlèvement, puis la mort des moines de Tibéhirine le 21 mai 1996. D'anciens membres des services algériens estiment qu'il était manipulé par le pouvoir algérien.
Un témoin capital, Abdelkader Tigha, ancien du DRS (Département du renseignement et de la sécurité, l'ex-Sécurité militaire), a affirmé à plusieurs reprises dans la presse que les services algériens avaient joué un rôle dans l'enlèvement en manipulant le GIA. Cet ex-officier assure notamment que les moines auraient été aperçus dans une caserne de Blida après leur rapt. Ce témoin n'a toujours pas été entendu par la justice française.


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