«Quiconque est soupçonneux invite à le trahir.» Voltaire Le passage chez l'épicier était obligé. De derrière son comptoir, le jeune commerçant pouvait contrôler toutes les allées et venues des gens du quartier: quand on cherchait quelqu'un, il était infaillible dans son renseignement. Meziane ne pouvait passer devant le magasin sans saluer ce voisin si bienveillant. Il entra et jeta un regard distrait sur les rayons à moitié vides: l'épicerie n'était pas fournie du tout comme les supérettes d'en face et l'épicier ne faisait rien pour diversifier ses marchandises. Il ne vendait que l'essentiel et encore que ce qui était à la portée des modestes bourses de ses clients habituels. Cela lui attirait des critiques, mais ne remettait en rien le capital de sympathie que ses clients avaient placé en lui. " Alors, Méziane, tu fais relâche aujourd'hui? -Comme tu vois! Je vais faire un tour au marché pour essayer d'acheter un tablier pour ma fille. C'est bientôt la rentrée et il va falloir mettre la main à la poche. Et comme tu le sais, nous, nous n'avons pas de prime scolaire. On a raté le coche! Pour travailler maintenant dans une entreprise publique, il faut avoir un piston grand comme çà! - Et pour ton affaire? Il y a du nouveau? -Rien de rien! Toujours le suspense! Que peut faire le mort entre les mains de son laveur? " Et il fit un grand geste d'impuissance de ses bras ouverts. Il sortit du magasin la tête basse, sans se retourner, sachant bien que le commerçant était soupçonneux et qu'il était un fin psychologue. Il fut soudain pris de soupçon: et si le facteur avait parlé de la convocation aux voisins? En attendant, il comptait d'abord retrouver le compère Saâd, celui qui avait inauguré l'occupation des caves dans le quartier et qui avait fait un bond en avant dans la promotion sociale en moins d'une décennie: il était passé de chauffeur de taxi clandestin à artisan patenté. Personne ne savait comment il s'était débrouillé. Tout le monde a eu besoin de lui au moins une fois dans l'année et il était joignable à n'importe quelle heure de la journée et de la nuit. Plus que l'épicier, il était au courant de toutes les affaires louches qui se passaient dans le quartier. Pour cette raison, il affichait une certaine morgue et il n'aimait pas qu'on lui rappelle son modeste passé. La rumeur publique même lui prête un court séjour en prison pour un délit mineur: vol ou coups et blessures. De toute façon, c'était lui le gars le mieux renseigné sur ce qui se mijote à la mairie bien que Méziane ait la faveur de la troublante secrétaire. Saâd, d'ailleurs, stationnait maintenant son taxi, non pas dans la cité comme au début, mais à proximité de la mairie: c'était là qu'il pouvait capter le maximum de clients en proie aux démarches administratives. Quand Méziane parvint devant la file de voitures qui stationnaient le long du trottoir qui borde l'immense parking situé entre les services de la daïra et ceux de la mairie, il chercha en vain la silhouette d'ex-jeune premier de son acolyte. Il n'était pas dans les petits groupes de chauffeurs qui discutaient en attendant la course. Méziane fut soulagé d'une certaine façon: ainsi, il n'aurait pas à chercher un faux prétexte pour justifier sa venue dans les parages de la mairie. Dans cette course au logement social, tout le monde devait jouer des coudes, car on savait pertinemment que l'offre serait très en deçà de la demande et qu'il vaut mieux mettre tous les atouts de son côté au cas où il faudrait aller chercher une intervention quelque part pour assurer. La solidarité affichée n'était en réalité qu'une hypocrisie. Chacun pour soi et tous les coups sont permis.