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"On s'est battu pour la liberté, aujourd'hui, elle nous manque"
SAID ZANOUN, VOIX LEGENDAIRE DE LA RADIO
Publié dans Liberté le 31 - 10 - 2020

Saïd Zanoun, un nom, un monument de la culture amazighe et de la radio. Né en 1934 à La Redoute, actuelle El-Mouradia (Alger), ce combattant, écrivain, bédéiste, homme de radio et père du roman policier a connu une enfance difficile. Cireur, porteur de couffins et ramasseur de bois, il se rend à l'évidence : exploiter le génie qui sommeillait en lui. Il débarque dans la cour des grands et devient, en 1956, membre de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), basée à Paris, aux côtés de Pierre Bellemare, Abdelhamid Benhadouga, Peter Ustinov, Jacques Bedos et autre John Steinbeck. À l'âge de 86 ans, il cumule 333 oeuvres, dont 283 textes radiophoniques en tamazight, 9 en français, 34 en arabe et 7 autres textes filmés pour la télévision. Dans cet entretien, le Columbo et le Hitchcock algérien nous dit bien des choses sur ses 60 ans de carrière.
Liberté : Vous êtes une icône et l'un des pionniers de la radio kabyle. Comment avez-vous atterri dans ce métier ?
Saïd Zanoun : J'ai toujours aimé la radio de l'époque. Mon ambition était tellement grande que j'ai fini par y atterrir. Bien avant, j'ai aimé le dessin et je faisais des contes dans Dépêche magazine et Fantasia sous l'égide de Pierre Jacarez en 1955. Un jour, Louisa Kherfallah m'a suggéré d'écrire ces contes pour la chaîne kabyle. Je connaissais la radio, mais j'ignorais tout sur le style.
C'est alors qu'elle me présente au responsable, Saïd Rezzoug, qui, à son tour, a appelé Madjid Bennacer et Hamid Ben Hala qui animaient "Sehra Nedurth" (La Revue du dimanche) pour leur demander de traduire mes textes et de les passer sur l'antenne. En arrivant, j'ai retrouvé le maestro Cheikh Noureddine, Arezki Nabti, Ali Abdoun et d'autres talents. Tout jeune, je me suis retrouvé au milieu des sommités. Je sentais en moi la fierté d'un enfant. Après, j'étais motivé par le roman policier que j'ai fini par explorer.
Vous avez marqué plusieurs générations. Racontez-nous cette longue aventure qui a duré de 1955 à 2005...
(Fou rire). Vous me rappelez tout mon amour à ce métier, à mon pays et à ma langue maternelle (larmes aux yeux). J'ai d'abord commencé à écrire en caractères latins avant de le faire en tamazight. Car il fallait, à l'époque, comprendre toutes les variantes de cette langue. La première histoire policière a été enregistrée en 1956, à la radio Berthezen. C'est comme ça que je suis devenu membre de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD). À l'époque, Ali Abdoun habitait Sidi Yahia. Je lui lisais mes textes et lui les traduisait en kabyle. Ensuite, j'ai rencontré Mohamed Hilmi à la rue Hoche où on nous payait les cachets. Et à chaque fois qu'une pièce passait à la radio, on indiquait qu'elle était écrite par Ali Abdoun et Saïd Zanoun. J'étais en deuxième position.
Il y avait une injustice. Au bout de la 13e pièce, à savoir L'ambitieuse, je l'avais cosigné avec Mohamed Hilmi. Enervé, le directeur a raturé violemment nos noms au stylo. Au final, j'ai fait tout seul le boulot, car le directeur avait écrit sur le document "vu et signé, à écrire seul". Après, il fallait gérer les variantes de chaque région de Kabylie et les différents accents des artistes. C'est là que j'ai fait appel aux souvenirs de ma grand-mère pour que le kabyle qui sortait de la radio soit pur et éviter les mots obscènes que les colons nous avaient légués. J'ai pris mon destin en main et j'ai réussi à m'en sortir. Je raconterai tous les détails dans mes mémoires que je prépare actuellement.
Vous êtes le "père du policier" à la radio kabyle et très porté sur l'épouvante. Pourquoi ces thématiques ?
Ce que je faisais était insuffisant. C'est comme cela que je me suis intéressé à l'intrigue et à créer un personnage, le premier policier dans la radio kabyle, qui s'appelle le commissaire Amara Saïd et que j'avais appelé au départ le commissaire Younsi. Il fallait créer mon propre personnage. La dénomination du commissaire Amara Saïd est une longue histoire. Après, il y avait Bourourou (Le hibou). C'était un grand défi et j'aimais cela ! Les gens disent que le hibou porte malheur. Pour moi, même si c'est un rapace, il est merveilleux. Je ne suis pas superstitieux, allant jusqu'à croire que le hibou était l'oiseau qui annonçait la mort. C'est comme cela que j'ai fait de lui un personnage important.
J'ai commencé à le dessiner et, avec le concours de Bertrand Fridman, j'ai pu intégrer l'école normale Afiane. Mon personnage a pris forme et cet acteur qui s'appelle Bourourou a bouleversé la radio et l'auditoire, car, au final, c'était un succès inouï. Cela dit, je ne remercierai jamais assez MM. Haddadou, professeur et docteur en linguistique, et Kaddour M'hamsadji, qui a préfacé Bourourou. Ensuite, je me demandais pourquoi le célèbre documentaliste allemand Jürgen Thorwald a mis en relief le crime dans le monde à travers son ouvrage Enigme.
Finalement, l'Amérique, ce n'est pas Hollywood, et les Champs-Elysées, ce n'est pas la France. Il y a le racisme, le crime, le vol ou encore le viol. C'est universel, certes, mais le crime est plus organisé ailleurs. C'est alors que j'ai adapté l'œuvre de Jürgen Thorwald en kabyle sous l'intitulé Anwa yemuten, anwa i yenghan ? (qui est mort, qui a tué ?). Pour vous dire, la radio, l'épouvante, le policier et la BD, c'est toute ma vie !
Qu'en est-il de la première pièce sur la guerre de Libération nationale à la radio algérienne ?
Je n'aime pas parler de moi concernant la guerre de Libération nationale, mais tant que je suis vivant, je ne cesserai jamais de rendre hommage à ceux qui sont morts. Le Soldat algérien est une pièce que j'ai écrite en 1962 en kabyle, en arabe et en français, avec l'un de mes responsables du FLN, Laabas Mohamed-Chérif. Quand j'ai commencé à l'écrire, avant le cessez-le-feu, un responsable de la radio m'a ordonné de cacher le manuscrit au risque de me faire arrêter. J'ai attendu le cessez-le-feu pour la terminer. Car je voulais un cessez-le-feu à ma manière, c'est-à-dire buter celui qui a trahi ses compatriotes pour qu'il ne goutte pas à l'indépendance.
C'est cela le dramaturge. Nous l'avons enregistré avec 32 comédiens dans les studios de la rue Hoche en septembre 1962, c'est-à-dire avant que la radio nationale ne soit nationalisée un mois plus tard. C'est à la rue Hoche qu'on enregistrait les pièces en langue française. Et à l'époque, il y avait encore les CRS français qui étaient postés devant les studios. Pour l'anecdote, avec notre metteur des effets sonores et pour titiller ces CRS, on répétait les scènes des bombardements de l'armée française pour qu'ils n'oublient pas leurs massacres.
Malheureusement, la radio était sous l'égide de la RTF (Radio et Télévision françaises). Du coup, nous n'avons pas été payés. Mais comme la pièce était reconnue par la SACD et classée dans la catégorie "A", on me l'a payée deux fois. J'ai dû refuser le deuxième paiement et on m'a envoyé une notification de gratitude pour mon honnêteté. La RTF, pour vous dire, a refusé l'intitulé Le Soldat algérien, arguant du fait qu'il n'y avait pas de documents y afférents. Mais bon !
Doyen de la bande dessinée en Algérie, vous étiez le seul Algérien à intégrer en 1951-1952 l'Ecole des Beaux-Arts d'Alger et le monde de la presse. N'est-ce pas ?
À l'époque, il y avait le coiffeur Alphonse qui avait une grande vitrine. Un jour, il me demanda de lui dessiner une belle dame avec une belle chevelure. Et comme j'aimais beaucoup l'actrice Veronica Lack, j'ai pris mon crayon, je l'ai dessinée et j'ai mis en relief toute sa beauté. Je signais SAZ. Par hasard, un directeur d'un journal colonial a vu le dessin. Il demande à Alphonse d'envoyer ce dessinateur pour qu'il vienne travailler chez lui. J'arrive chez ce directeur, il prend mes coordonnées. J'ai compris que c'était une formule de pure politesse pour ne pas me dire que j'étais refusé.
Le hasard fait bien les choses, Pierre Jacarez, responsable de Dépêche Magazine, se faisait couper les cheveux chez le même coiffeur. Le portrait l'a tellement subjugué qu'il m'a convoqué. Plus tard, Pierre Jacarez a créé un journal et j'étais contraint de le suivre par devoir de reconnaissance, lui qui a mis en valeur mon talent de dessinateur de presse. Et là, j'ai créé la bande dessinée Jeha.
Vos œuvres ont été traduites par 16 auteurs. Qu'est-ce que cela vous fait d'être traduit du kabyle vers d'autres langues, au moment où les autres traduisaient des œuvres à partir des langues vivantes vers le kabyle ?
Je suis très fier. La langue amazighe est une langue vivante et poétique. Certes, je maîtrise le parler, mais pour l'écrire il m'a fallu du temps. Je suis fier, parce que j'ai beaucoup de choses que j'ai transmises aux autres cultures. Aux autres peuples. J'ai fait voyager notre culture et la pensée kabyle. Tamazight est l'une des premières langues du monde. Notre patrimoine est immense.
Nous n'avons exploité qu'un pourcentage infinitésimal. Être traduit en d'autres langues est une légitimité historiquement et universellement partagée. J'ai même des traductions de jeunesse. Après, il y a un travail que j'ai engagé pour ce qu'on appelle les grandes traductions, dont fait partie Bourourou. Ma production appartient à tout le monde.
Vous êtes témoin de l'épisode du 19 mai 1956. Recherché par l'armée française, vous avez été sauvé de justesse pour, au final, faire le premier don au CRA...
J'étais à l'université populaire d'Alger. Car, après avoir quitté l'école, une brave dame à qui j'ai rendu un service d'ordre humanitaire a fini par me réintégrer. Et c'est grâce à elle que j'ai pu obtenir mon certificat de fin d'études avant qu'elle ne me pousse à poursuivre mon cursus à l'université. Pour revenir à cet épisode, j'ai travaillé avec tout le monde durant la Révolution. J'ai travaillé avec Rachid Bouayad à qui je remettais des médicaments, car j'étais dans le domaine de la pharmacie. J'ai également travaillé avec Zina, la belle-sœur de Tahar Zouini, à qui j'envoyais des médicaments à M'sila. J'ai aussi travaillé avec Zaher Fatma, dont le mari Zaher Ramdane a été tué d'un tir de roquette.
Ensuite avec Larbès Mohand-Chérif, Mezaoui Noureddine et avec mon oncle qui était également au maquis. En quittant l'université, les parachutistes me cherchaient et ils m'ont arrêté chez moi. On m'emmène à l'école des filles de La Redoute. À l'intérieur, un jeune de 17 ans, Hocine Zeboudj, également arrêté, a provoqué une bagarre avec un parachutiste. Le chef désarme le parachutiste et laisse faire. On était environ 300 personnes à assister à ce défi. Au final, Hocine Zeboudj a battu le parachutiste et leur chef a dû intervenir pour stopper le massacre.
Comme ce parachutiste les a déshonorés, il a été arrêté et embarqué. Appelé à s'expliquer, Hocine Zeboudj avoue que ce parachutiste lui avait manqué de respect au moment de son arrestation chez lui. Il a été libéré. Entre-temps, mon oncle appelle mon patron Edmond Benhamou, un juif, et l'informe de mon arrestation. À son tour, mon patron appelle le responsable de la caserne et lui demande de me libérer sous prétexte que je travaillais au moment de mon arrestation. Un soldat m'appelle. Ses amis arrivent et me rouent de coups violents. Cassé de partout, ils m'ont libéré.
Arrivé chez mon patron, il m'explique avoir menti aux militaires français et m'envoie chez son fils, un chirurgien-dentiste, où je me suis réfugié pendant une semaine. Quant au don que le Croissant-Rouge algérien (CRA) avait reçu, le premier du genre, c'était le 13 décembre 1962. C'était moi qui l'ai fait. Comme il y avait un énorme stock de médicaments, j'ai dit à mon patron que les Français commençaient à rentrer chez eux et que ce stock va rester là pour rien. C'est comme ça qu'il m'a autorisé à le prendre et j'ai tout embarqué dans des fourgons pour le remettre au CRA qui, à son tour, m'a remis une attestation de remerciements signée par Chérif Zennadi.
Plus tard, lors du séisme du 10 octobre 1980 à Chlef, j'ai fait un don de toutes mes recettes gagnées de la pièce théâtrale Lahzen dhi Lasnam (deuil à El-Asnam) de 57 minutes, diffusée le 4 mars 1981. En revanche, en 1988, dans le cadre des échanges entre les radios algérienne et libyenne, seuls trois pièces ont été choisies pour représenter l'Algérie. Comme par hasard, ce sont mes pièces de théâtre qui ont été choisies. Il s'agissait des pièces Le soldat algérien, La guillotine et Lumières dans la nuit. Au lieu de m'envoyer, le directeur de la production Boughrara a envoyé quelqu'un d'autre à ma place pour me représenter. J'ai dénoncé partout cette injustice.
Vous êtes le seul à mettre en relief, en 1991 et en 1992, la militante de la cause nationale Fatima Zekkal Benosman, sœur du défunt acteur Larbi Zekkal. Dites-nous-en un peu plus...
D'abord, j'ai toujours défendu les droits des femmes, y compris dans mes écrits. Les femmes étaient sur tous les fronts pour faire face aux misères pendant la guerre et pendant l'immigration. En 1993, j'ai même cédé le poste de président du Comité d'identification des œuvres dramatiques et littéraires à Djamila Arrès. C'est symbolique, mais c'est cela aussi la promotion de la femme.
Pour revenir à Fatima Benosman, c'est une véritable polyglotte, journaliste, animatrice et comédienne. Elle m'a beaucoup aidé. Une fois, elle m'a demandé d'écrire son vécu de militante. Moi qui la connaissais tant, je me suis engagé alors qu'elle jouait des rôles phare dans mes pièces théâtrales radiophoniques. J'allais chez elle à Hydra où elle me racontait son vécu depuis son arrestation à Diar Essaâda. Elle a travaillé sous les ordres d'Abane Ramdane. Tout en étant à la radio, elle était structurée au FLN. Ce qu'elle a vécu est dramatique. Henri Alleg en a d'ailleurs parlé.
Elle a été torturée à la villa Sézénie. L'une de ses copines, présente lors des témoignages, a été torturée à mort. Elle a été violée. Choqué par les témoignages, elle m'a dit : "Saïd, va au-delà de ton imagination, mais écris tout !" J'ai pleuré. Elle m'a ensuite raconté l'histoire de son père Mohamed Zekkal, l'un des initiateurs du 8 Mai 1945. Grièvement blessé, ses copains l'ont ramené à chemin Fontaine-Bleue, devenue après l'indépendance chemin Mohamed-Zekkal, où il a été reçu par sa fille Fatima qui n'avait que 17 ans.
Malgré ses graves blessures, il prend le drapeau algérien et intime l'ordre à Fatima de le laver et de le repasser. Elle lui dit : "Non mon père, je vais le repasser avec ton sang !" Et elle l'a fait. Le 1er mai 1945, Fatima a pris le maquis. Quand il est tombé au champ d'honneur en 1958, son fils Larbi Zekkal m'appelle le soir et criait : "À bas la France !" On criait, ensuite, ensemble. J'ai pris ma moto et je l'ai déposé chez lui par peur de représailles. Au retour, j'ai dérapé et j'ai eu une grave fracture qui m'a immobilisé pendant douze mois. Quand j'ai écrit Thabouchidhant seg 1 ar 8 magu 1945 (Le génocide du 1er au 8 mai 1945), j'ai rendu un vibrant hommage à tous ces valeureux personnages.
Vous avez vécu la guerre 1954-1962, l'indépendance, les événements du 20 Avril 1980, du 5 Octobre 1988, la décennie noire, le Printemps noir en 2001 en Kabylie et le Hirak du 22 février 2019. Comment interprétez-vous ces événements ?
C'est malheureux. Ce qui nous arrive est triste. On aurait pu transformer tous ces événements en moments forts parce que nous avons un grand pays. Je ne me sens pas bien après tous les efforts consentis pour arracher l'indépendance pour que notre jeunesse puisse vivre dans l'épanouissement.
On s'est battu pour l'indépendance et la liberté et, aujourd'hui, elles nous manquent terriblement. Quand je vois avec le recul ces événements, je me dis qu'il ne devait pas y avoir tout cela si on avait laissé le peuple s'unir autour d'un bon projet et si on n'a pas poussé nos jeunes à préférer risquer la mort pour vivre.
Ça nous manque la liberté, car l'Algérie est un pays des libertés. J'ai la nette impression qu'on vit des ratages à répétition. Un beau pays envahi par plus de 20 nations mérite mieux que cela. Le manque de perspectives pour nos jeunes est dramatique. Pourtant, il y a un grand travail à faire. Je veux voir notre jeunesse réaliser ce que nous n'avions pas pu réaliser.
Les événements que nous avons vécus depuis l'indépendance auraient pu être des moments forts pour jouir de la liberté pour laquelle nous avons tant souffert. C'est malheureux, mais c'est comme cela. Je suis découragé. Le poisson que je prenais souvent au Chalet rouge d'Alger finit par bouffer notre matière grise.

Un dernier mot sur le devenir de la langue amazighe...
Je suis fier d'être un Amazigh et d'être Algérien. Je suis aussi fier d'être Kabyle, car mes parents sont Kabyles. Je ne peux pas renier mes parents, mes racines, encore moins mon pays. Quand je me regarde dans la glace, j'ai la conscience tranquille. Si notre langue n'était pas belle, aurait-elle survécu aux invasions, aux milliers d'années de persécution et d'abandon ?
Des peuples, des langues, des dialectes, des variantes et des traces ont disparu, mais pas tamazight. Cette langue sera davantage aimée, car nous avons une jeunesse formidable et je suis fier de leur laisser quelque chose. Du fond du cœur, si, moi, j'ai hérité trop peu, je souhaite qu'elle héritera beaucoup.

Réalisé par : FARID BELGACEM


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