On connaissait le vieux qui lisait des histoires d'amour. Mais personne n'avait encore envisagé d'écrire l'histoire poignante du coiffeur qui restaure les livres abîmés. Silverio Perrone réside à Miasino, dans le nord du Piémont, non loin de la frontière suisse. Sa carrière de coiffeur a pris une autre tournure le jour où il reçut un carton d'ouvrage dont son frère se débarrassait... Sur les hauteurs silencieuses du lac d'Orta, loin de la frénésie des grandes artères, une histoire de livres et de générosité s'écrit dans l'intime. Ici, dans ce village paisible du Piémont, un homme a décidé que rien n'était jamais tout à fait perdu — surtout pas les pages jaunies d'un livre délaissé. Tout a commencé presque par hasard, comme on ouvrirait un conte à voix basse. Silverio Perrone n'est ni éditeur ni libraire de formation. Jusqu'à il y a quelques années, il était coiffeur. Il est devenu ce « chasseur de livres », selon ses propres mots, en 2015, lorsque son frère Nicola rapporta à la maison plusieurs cartons de volumes promis au pilon, sauvés in extremis. L'idée s'imposa alors, simple et obstinée : ne pas laisser mourir ces histoires — ni celles qu'elles contiennent, ni celles que leurs lecteurs y ont déposées. « Nous n'avions pas le courage de les jeter. Nous avons décidé de les garder, comme des souvenirs de famille. Le soir, je les prenais en main, je les feuilletais, et j'y trouvais non pas une, mais une multitude d'histoires », racontait-il. «Chaque livre en raconte toujours deux : celle écrite par l'auteur et celle laissée par celui qui l'a lu. Des annotations, des gribouillis, des papiers oubliés en guise de marque-page sont les indices d'une vie qui ne mérite pas d'être effacée. » De cette rencontre est née une vocation, presque une mission. « Les gens voulaient les jeter. Moi, je leur ai offert une nouvelle existence. » Dans son salon, il commence à proposer ces ouvrages pour un euro symbolique. Il invite d'abord ses clients à les emporter, à les lire, à les faire circuler. Le geste est modeste, presque hésitant. Et pourtant, les livres se mettent à voyager. De main en main. De maison en maison. Lors de la première vente, mille personnes répondent présentes. Mille euros sont récoltés et envoyés en Afrique. Un succès inattendu, profondément réjouissant. «J'étais heureux à l'idée que les livres recommencent à circuler, à dialoguer avec les gens. »Ce qui ne valait plus rien devenait soudain précieux. Perrone poursuit. Il fait passer le mot dans les communes autour du lac d'Orta — ces villages chers à l'imaginaire de Gianni Rodari — appelant chacun à ne plus jeter ses livres, mais à les confier. Un second marché permet de réunir 900 euros, reversés à l'école de Miasino pour l'achat de matériel pédagogique. Un autre atteint 1400 euros, donnés à la Protection civile d'Armeno. « Ainsi, les livres font le bien deux fois : pour ceux qui bénéficient des fonds, et pour ceux qui les lisent », résume-t-il, sans jamais couper les cheveux en quatre. Avec le temps, les volumes se comptent par milliers. Le bouche-à-oreille agit comme un relais silencieux. Au lieu de s'entasser chez lui, les livres circulent désormais de comptoir en comptoir, de bar en lieu public, nourrissant une lecture partagée. « J'ai découvert que la solidarité engendre encore plus de solidarité », confie-t-il à La Stampa. « C'est peut-être une goutte d'eau, mais quand je reçois un message ou une lettre de remerciement, c'est ma plus belle récompense. » Peu à peu, l'initiative prend la forme d'un réseau informel de partage littéraire. Les ouvrages proposés racontent des destins croisés : romans oubliés, livres d'histoire, publications locales souvent introuvables, jamais passées par les circuits commerciaux. Leur diversité compose une mémoire collective discrète, faite de lectures anonymes et de vies entraperçues entre les pages. En quelques années, cette chaîne solidaire a permis de récolter entre vingt et vingt-cinq mille euros, redistribués à différentes associations caritatives : la Communauté de Sant'Egidio, engagée auprès des plus démunis, des associations luttant contre la sclérose en plaques, des paroisses, et d'autres structures locales. Récemment, en collaboration avec la municipalité de Miasino, des livres ont été mis à disposition à la Villa Nigra. Habitants et touristes s'y arrêtent, feuillettent, choisissent. Les pages reprennent souffle. Et quelque chose circule encore — plus que des livres.