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Démon-cratie à l'occidentale...ou la Cité idéale de Platon sous escorte armée
Démocratie
Publié dans La Nouvelle République le 07 - 03 - 2026

Il y a des mots qui naissent purs et qui vieillissent armés. Démocratie est de ceux-là. Née sur les rivages grecs comme une fragile promesse — le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple — elle a traversé les siècles telle une flamme tremblante. Abraham Lincoln lui donna une formule immortelle. Mais à force d'être brandie dans les conférences internationales, escortée par des porte-avions et citée dans des discours précédant des frappes « chirurgicales », la flamme ressemble parfois davantage à une torche.
Une torche qu'on jette. Platon imaginait une Cité gouvernée par des sages, où la justice serait l'architecture même du pouvoir. Une Cité ordonnée par la raison, non par la force. L'Histoire moderne semble avoir retenu l'idée de gouverner — mais oublié la sagesse.
L'Occident contemporain s'est construit dans la poudre et l'acier. 1914-1918 : la Première Guerre mondiale transforme l'Europe en laboratoire de mort industrielle.1939-1945 : la Seconde perfectionne la mécanique de l'anéantissement. Deux guerres mondiales. Des dizaines de millions de morts. Un continent dévasté — et au sortir du cataclysme, une conviction proclamée : plus jamais ça.Mais « plus jamais ça » s'est vite mué en « ailleurs, peut-être » — comme si la morale avait des frontières douanières.Clausewitz écrivait : « La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. »Le XXe siècle aura ajouté : et parfois la continuation des intérêts, sous couvert de principes. Le Vietnam : la démocratie dans la jungle. La France d'abord. Les Etats-Unis ensuite.Dans les rizières du Vietnam, la démocratie a transpiré sous les casques. On parlait d'endiguer le communisme ; on a surtout incendié des villages. Le napalm éclaire mieux que les discours. Jean-Paul Sartre dénonçait une guerre impériale déguisée en croisade morale. Les images d'enfants brûlés ont fissuré le vernis de la vertu occidentale. La démocratie, dans la jungle, ne ressemblait pas à une agora — mais à une opération militaire interminable. « Les guerres mentent toujours », écrivait Eduardo Galeano. Elles mentent sur leurs raisons. Elles mentent sur leur durée. Elles mentent sur leur fin. L'Irak : l'arme invisible et le chaos bien réel1991 : George Bush père frappe Bagdad. 2003 : George Bush fils revient, armé d'une certitude — les armes de destruction massive. Elles ne seront jamais trouvées.Mais le chaos, lui, fut abondant.Bagdad tombe. Saddam tombe. L'Etat s'effondre. Les équilibres régionaux vacillent. La démocratie promise arrive sous escorte blindée, précédée de déclarations solennelles et suivie de fractures confessionnelles. Napoléon ironisait : « En politique, la stupidité n'est pas un handicap. » Ici, il ne s'agissait pas tant de stupidité que d'une foi inébranlable dans l'idée que l'on peut remodeler une nation comme on renverse une statue. La statue est tombée. Le pays, lui, s'est fracturé. Afghanistan : vingt ans pour une boucle historique. Après le 11 septembre 2001, l'Amérique entre en Afghanistan. Objectif : détruire Al-Qaïda, renverser les talibans.Mission initiale claire. Mais les guerres ont tendance à s'étirer comme des ombres au crépuscule.Reconstruction. Nation-building. Démocratisation accélérée.
Vingt ans plus tard, les talibans reprennent Kaboul. Les images d'hélicoptères évacuant diplomates rappellent Saïgon. L'Histoire, parfois,recycle ses propres plans.George Santayana prévenait : « Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter. »
La démocratie ne pousse pas sous perfusion militaire. Libye, Syrie, Somalie : l'atelier des intentions nobles
En Libye, en 2011, l'intervention franco-britannique appuyée par Washington vise à protéger les civils et à renverser Kadhafi. L'Etat se dissout. Les milices prolifèrent. Le désert devient corridor d'armes.En Syrie, le conflit civil devient échiquier mondial. On invoque la liberté dans les tribunes ; sur le terrain, on compte les ruines.La Somalie avait déjà montré combien l'humanitaire peut se transformer en piège stratégique.Albert Camus écrivait : « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde. »Appeler « stabilisation » ce qui désintègre, « libération » ce qui fragmente — voilà peut-être l'un des raffinements les plus sophistiqués de la rhétorique contemporaine.
Iran : de l'escalade à l'abîme (28 février 2026)
Ce 28 février 2026 restera comme un jour que personne n'oubliera. Après des semaines de tensions et des négociations diplomatiques avortées, les Etats-Unis et Israël ont lancé une série de frappes aériennes coordonnées sur plusieurs sites iraniens — notamment des installations militaires, des centres de commandement et des infrastructures stratégiques à Téhéran, Isfahan et Tabriz. Ces attaques, présentées comme préemptives pour neutraliser une menace imminente, ont été suivies d'une riposte iranienne intense, visant tant des positions israéliennes que des bases américaines dans le Golfe. Des explosions ont secoué les villes iraniennes dès l'aube, des sirènes ont hurlé dans les rues, et la panique a gagné la population. Des civils, craignant de nouvelles frappes, ont afflué vers les gares routières, cherchant à fuir les grandes agglomérations. Un des épisodes les plus tragiques de cette journée a été le bombardement d'une école primaire de filles à Minab, dans le sud du pays, tuant au moins 85 élèves et blessant des dizaines d'autres — un carnage qui symbolise l'horreur des guerres modernes, où les plus innocents deviennent des statistiques avant d'être des noms. Les attaques ont provoqué des réactions immédiates dans tout le Moyen-Orient. Des pays du Golfe ont condamné les frappes et exprimé leur inquiétude face à une escalade qui dépasse largement l'Iran ou Israël. Les cieux au-dessus de la région ont été fermés, provoquant des perturbations massives du trafic aérien et laissant des centaines de milliers de voyageurs bloqués ou déroutés vers d'autres routes.
L'onde de choc de ces événements menace de transformer une confrontation militaire en un conflit régional plus vaste. Certains Etats, jusqu'ici prudents, discutent désormais de renforcer leurs coopérations militaires face à ce qu'ils perçoivent comme une menace croissante. Démon-cratie ? À force d'être invoquée pour justifier l'ingérence, la démocratie occidentale semble parfois se transformer — selon ses détracteurs — en « démon-cratie ». Non plus le pouvoir du peuple. Mais le pouvoir d'imposer au peuple. Nelson Mandela rappelait pourtant : « La liberté ne peut être atteinte que si elle est vécue et conquise par le peuple lui-même. » Une démocratie parachutée est un arbre sans racines. Elle tient debout jusqu'au premier vent. La satire serait facile : décrire l'Occident en missionnaire armé, distribuant des constitutions comme des tracts depuis un blindé. Mais la réalité est plus dense. Les régimes autoritaires locaux, les rivalités régionales, les fanatismes religieux, les intérêts énergétiques participent eux aussi à l'incendie. Simplement, l'Occident possède les mégaphones — et souvent l'initiative du premier tir.
Le monde, théâtre permanent
Le monde contemporain ressemble à un théâtre où les puissances jouent les pompiers en gardant un pied sur le baril de poudre. Les discours invoquent la paix ; les budgets militaires, eux, prospèrent en silence. Bertrand Russell observait : « La guerre ne détermine pas qui a raison, seulement qui reste. »Et ce qui reste, trop souvent, ce sont des ruines, des frontières fragiles, des générations marquées.
Pour beaucoup, le mot démocratie n'évoque plus l'agora, mais le fracas nocturne des frappes ciblées. Alors la question demeure, suspendue comme une fumée au-dessus des villes détruites : La démocratie occidentale est-elle un idéal sincère trahi par la realpolitik ?
Ou un alibi élégant pour des stratégies d'influence ? Peut-être est-elle les deux à la fois — idéal proclamé, instrument utilisé.La démocratie mérite mieux qu'un uniforme. Elle mérite des racines, du temps, et l'humilité. Car lorsqu'un principe devient prétexte, il cesse d'éclairer. Il brûle. Et ce sont toujours les mêmes qui portent les cicatrices.
Par Khelfaoui Benaoumeur
Maitre de Conférences,


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