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Les céréaliers de l'Est se préparent au retour du blé dur importé
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 21 - 12 - 2010

La filière blé dur algérienne est dans un cocon depuis deux ans. La tonne est achetée à 600 dollars – 45000 dinars – par l'Etat alors que les cours mondiaux sont à 280 dollars, le blé importé est lourdement taxé et les Canadiens s'en sont plaints. Scénario intemporel ? Le ministre de l'Agriculture et du Développement rural, Rachid Benaïssa, est venu à Annaba pour dire que pas du tout. Le message est passé. La filière s'organise en réseau en prévision de la fin du cocooning.
Cela se passe vers une heure du matin, dans une salle de travail de l'hôtel Sabri à Annaba. C'est la nuit de l'enfantement. Une commission travaille sur la mise en place d'un premier réseau qui réunira agriculteurs, transformateurs, et instituts de recherche pour améliorer rendements et qualité du blé dur de l'est du pays. Mais voilà que pointe l'ombre d'un doute. «Qu'est- ce que nous avons à gagner nous, à appliquer toutes ces recommandations que vous nous proposez ?» interroge un fellah présent «moi, je vends de toute façon ma récolte au prix que propose l'Etat». L'interpellation a du sens. Faire partie du réseau du blé dur de qualité que veulent construire les industriels de la filière, sur une initiative des moulins Benamor, coûte quelques «énergies» supplémentaires : vérifier si les variétés végétales sont les bonnes compte tenu du sol, désherber à temps, ne pas se tromper de fertilisants, appliquer des techniques précises d'ensemencement et de récolte, former ses personnels, évaluer chaque étape de la campagne, veiller à la qualité protéine de sa graine, faire des allers-retours avec la future ferme expérimentale, se réunir avec les autres acteurs de la filière, participer à régler la question du stockage adéquat. Une vraie prise de tête. Pour un revenu équivalent au bout : 45 000 dinars la tonne garantis. D'où la question qui fuse dans les travaux nocturnes : «qu'avons-nous à y gagner ?». Réponse d'un autre membre du réseau en gestation : «ce que vous gagner, c'est d'exister encore et de prospérer après la fin de la subvention». L'argument a porté. Il était dans l'air de la journée.
«Nous avons accepté du blé à 90% mitadiné»
Le challenge, c'est en définitive le premier responsable du secteur qui l'a défini. Rachid Benaïssa est venu annoncer aux agriculteurs de la filière céréalière présents à Annaba, mercredi et jeudi derniers, aux journées techniques sur la promotion du blé dur de l'est du pays, organisées par le groupe Benamor, qu'ils avaient au plus cinq années pour faire décoller leur performance. «C'est le président qui me l'a dit» a-t-il déclaré à la salle, même s'il a pondéré son propos en point de presse un peu plus tard «s'il y'a des résultats alors nous verrons». Méga-subvention à l'intérieur et taxe douanière à la frontière est un cocktail insoutenable durablement : au-delà des cinq ans tout le monde s'attend au retour du blé dur importé. Et le redoute. Lors de la visite des moulins Benamor à El Fedjoudj près de Guelma, les conférenciers et médias ont pu mieux comprendre l'enjeu de la qualité dans la production du blé dur. S'il est de trop mauvaise qualité, les impuretés peuvent abîmer les équipements industriels qui font la première transformation en semoule. «Il nous est arrivé de recevoir du blé mitadiné à 90% et de ne pas pouvoir le refuser» a déclaré un des transformateurs en plénière, «ailleurs avec 25% de mitadinage, le blé est refusé». Le mitadinage est l'apparition accidentelle de portion farineuse dans un blé supposé vitreux. Le développement de l'industrie de la transformation - environ 1,5 milliard d'euros de chiffres d'affaires en 2009- en fait de la double transformation, du blé vers la semoule puis vers le couscous et les pâtes alimentaires, dépend de la qualité du blé dur fourni. En particulier de «la compatibilité mécanique de la graine avec les technologies de la transformation», aussi de ses qualités nutritives. En son état actuel le blé dur local ne dépasse pas le stade de la transformation en semoule.
Face aux écueils du stockage et de la traçabilité
Les membres du réseau blé dur né à Annaba jeudi dernier se donnent trois années pour auditer les parcelles et fixer les bons itinéraires techniques qui conviennent à elles. Le semis est fait mais le réseau compte intervenir immédiatement dans la suite de la campagne 2010-2011 pour en améliorer les résultats. 2010 a enregistré une nouvelle production record de blé, mais en net recul par rapport à celle de 2009 : 61,2 contre 45,6 millions de quintaux, l'embellie, par rapport au catastrophique bilan de 16 millions de quintaux de 2008, étant plus due à la bonne pluviométrie, à l'augmentation des surfaces emblavées et à un meilleur encadrement de la campagne céréalière. Le ministre de l'Agriculture a répété plus d'une fois lors de son discours inaugural qu'il allait «suivre de très près» les progrès que la filière escompte avec cette «mise en synergie de tous ses acteurs». La poursuite du soutien public peut en dépendre. Les écueils sont cependant nombreux. Le label de qualité qui va se dégager du réseau ne suffira pas à la sortie de la parcelle : les recommandations prévoient des «mesures particulières», pour assurer «la traçabilité des lots de grain» qui seront produits sous le label du réseau. Pas gagné, car dans le même temps, il s'agit de respecter le système de commercialisation existant qui en passant par les CCLS et l'OAIC, est formaté pour mélanger les approvisionnements, sans distinction de leur provenance. Les zones de production retenues par le réseau se situent sur six wilayas : Sétif, Guelma, Mila, Constantine, Bordj Bou Arreridj, Souk Ahras. Le réseau devra trouver rapidement des solutions de stockage décentralisées afin de préserver la qualité de ses blés. La première des deux journées techniques a largement montré combien les mauvaises conditions de stockage pouvaient dégrader les lots. Les objectifs de qualité sont une exigence de l'industrie de la transformation et des échéances du commerce extérieur. «Mais surtout des consommateurs algériens» ont tenu à rappeler plusieurs intervenants. Le document fondateur du réseau ne s'engage sur aucun objectif chiffré côté rendement. Sagesse de paysan. 25 quintaux à l'hectare dans cinq ans pour les agriculteurs du réseau de l'Est est jugé réaliste. Le rendement national moyen était de 13 quintaux à l'hectare en 2009. Il est de 60 quintaux à l'hectare en France.


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