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«Les accords d'évian ont détricoté le récit colonial»
Le professeur Belaïd Abane, à L'Expression
Publié dans L'Expression le 09 - 04 - 2022

L'Expression: Comment avez-vous vécu l'annonce du cessez-le feu et la période qui a suivi?
Belaïd Abane: J'étais interne dans un collège privé, attendant impatiemment les vacances de Pâques. Cela faisait presque trois mois que je n'avais pas vu ma famille. Et je l'imaginais avec l'angoisse de savoir si mon frère Dahmane allait revenir vivant des maquis de la Wilaya IV. Quant à Ramdane, la rumeur avait couru qu'il était mort assassiné par ses proches compagnons. Toutes ces idées avaient agité ma nuit dès l'extinction des lumières au dortoir le soir du 18 mars 1962. Dans ma tête d'enfant, j'imaginais aussi ce que pouvait être une vie dans la paix, car nous n'avions pratiquement connu que l'état de guerre. Un paradis, nous avaient assuré les commissaires politiques qui passaient dans les villages. Nous allions vite déchanter, car la violence allait de nouveau se déchaîner: celle des desperados de l'Algérie française qui allait compromettre définitivement la possibilité d'une coexistence pacifiée dans une société algérienne plurielle. Côté algérien, les appétits de pouvoir plus ou moins retenus durant la lutte armée, vont s'exposer au grand jour. La Révolution qui a camouflé ses travers durant près de huit ans se retrouve avec une direction éclatée. Les plus forts, les plus frais, les plus résolus à accaparer le pouvoir quoi qu'il en coûte, se sont imposés au prix du sang algérien versé par les Algériens.
Il y avait aussi les actions débridées à l'encontre des harkis. Elles avaient débuté dès que l'armée française avait commencé à se retirer vers les grands centres. Il y a trois points à souligner. Le premier est que ces purges inhérentes aux fins de conflits asymétriques comme l'était la guerre algérienne de Libération nationale, étaient le fait des populations et de quelques nouveaux pouvoirs locaux. Le deuxième point était l'absence d'Etat et de pouvoir politique central, sa faiblesse ou son éclatement, qui laissèrent le champ libre aux soifs et aux instincts de vengeance. Le troisième est à mon sens l'exagération du nombre de harkis ayant péri dans ces règlements de compte. Des «centaines de milliers» assènent certains milieux. C'est farfelu. Mais quelques dizaines de milliers c'est déjà énorme car en vérité, les forces supplétives enrôlées par l'armée française étaient elles aussi des victimes malheureuses de l'histoire et de l'écrasement colonial.
Vous traitez dans vos livres de la guerre de Libération nationale et de l'histoire politique du FLN. Quel sens donnez-vous aux accords d'Evian.
La signature des accords d'Evian, c'est d'abord la fin d'un long conflit politique entre l'occupant colonial et le FLN et, à travers lui, le peuple algérien. Dans la réalité, le cessez-le feu ne changeait pas grand-chose, car la lutte armée était déjà largement relayée par la mobilisation populaire et le soutien international à la cause algérienne partout dans le monde. Pour autant, la violence ne s'arrête pas comme je viens de vous le rappeler. Les accords d'Evian, c'est aussi, chose inconcevable quelques mois auparavant, la reconnaissance par le gouvernement français d'une autorité révolutionnaire, le FLN et le GPRA, à laquelle il avait longtemps dénié la représentation du peuple algérien, puis jusqu'à la veille des négociations, le monopole de cette représentation. Rappelons que les négociations d'Evian qui devaient débuter le 7 avril 1961 avaient été ajournées lorsque Louis Joxe, ministre d'Etat chargé des affaires algériennes, avait fait part de son intention de prendre langue avec le MNA, le mouvement de Messali Hadj. Les pourparlers auront finalement lieu aux conditions du GPRA. C'est un couronnement pour la Révolution dont le but ultime n'était pas la victoire par les armes mais par la victoire politique et diplomatique sous la pression des armes, le fameux primat du politique sur le militaire de la plate-forme de la Soummam.
La lutte armée devait se poursuivre durant les négociations, car le FLN avait refusé catégoriquement le préalable du cessez-le feu qui devait être pour lui plutôt un aboutissement, un couronnement. Les mauvais souvenirs du triptyque de Bourges-Maunoury (cessez-le- feu, élections, négociations) et celui de «la Paix des braves» étaient encore présents dans les esprits. Du reste, le FLN avait compris dès 1956 que l'establishment colonial était dans la seule vision hobbésienne du règlement de la question algérienne: «L'écrasement militaire de la rébellion.». Car après qu'il eut évoqué timidement l'idée de négociations, le gouvernement du front républicain, un méli-mélo de gauche appuyé par les communistes, mobilisait un demi-million d'hommes pour «la pacification», s'attaquait à l'Egypte considérée comme la source de l'insurrection algérienne et commettait le premier acte de piraterie aérienne en kidnappant les dirigeants extérieurs du FLN qui s'apprêtaient pourtant à la négociation. L'autre sens profond des accords d'Evian, c'est assurément la réalisation des objectifs de la Proclamation de Novembre, et ceux de la plate-forme de la Soummam. L'Algérie, en tant que patrie de tous les Algériens sortait enfin du néant colonial et le peuple algérien de la longue nuit coloniale, selon la belle formule de Ferhat Abbas. C'est un événement majeur dans l'histoire contemporaine des peuples. Il ne faut pas oublier que l'Algérie c'était trois départements français. Le récit colonial de l'Algérie française était de fait complètement détricoté avec la signature des accords d'Evian.
Comment le GPRA avait-il abordé ces négociations? Pensez-vous qu'il a réalisé tous les buts de la guerre fixés par le FLN au début de la lutte?
Ayant senti le général de Gaulle enfin mûr pour la négociation, la partie algérienne avait tenu à traiter directement avec le gouvernement français. Le Maroc et la Tunisie avaient fait part à maintes reprises de leur disponibilité à faciliter la négociation. Mais n'est-on jamais mieux servi que par soi-même, les Algériens tenaient à recouvrer l'intégralité du territoire algérien. Pour le GPRA, il était également important de négocier en terrain neutre. La Suisse qui avait facilité les choses, était tout indiquée. Un compromis est accepté par les deux parties: la ville française d'Evian est retenue pour sa proximité de la frontière suisse. Ce qui permet aux négociateurs algériens de négocier en France, tout en étant logés en Suisse. Enfin, le Gpra, se sentant incarner déjà une Algérie potentiellement indépendante, s'était délesté dès son avènement, du préalable de l'indépendance, ce principe qu'avait défendu Abane jusqu'à sa mort. On peut dire que le Gpra avait réalisé l'essentiel des buts de la guerre fixés par la plate-forme de la Soummam sur laquelle ils s'étaient du reste appuyés face à la délégation française pour faire valoir le principe de l'unité nationale et territoriale et de la souveraineté politique, «y compris la défense et la diplomatie». En dépit de l'impatience du général de Gaulle à conclure, la négociation va cependant durer dix longs mois, en raison d'un certain nombre de points d'achoppement.
Quels sont justement ces points d'achoppement qui ont retardé la conclusion des accords de paix?
Il y a d'abord la question du Sahara. Pour les Français, le Sahara est une sorte de «mer intérieure» qui ne peut relever de la souveraineté exclusive des Algériens, d'autant qu'ils y ont découvert du pétrole et du gaz et qu'ils en ont commencé l'exploitation. Ils prévoyaient également de mener des expérimentations diverses, notamment spatiales, que seul le vaste territoire saharien pouvait leur permettre. S'appuyant sur les résolutions de la Soummam, la partie algérienne refusa tout net de céder le moindre pouce du territoire saharien. C'est De Gaulle lui-même qui dénoua la crise. Le Sahara sera totalement sous souveraineté algérienne, moyennant une coopération multiforme étroite avec la France, notamment dans le domaine pétrolier. La deuxième difficulté était de définir les droits de la minorité européenne, les Algériens ayant refusé tout net d'octroyer un régime de faveur aux Européens d'Algérie, considérant que la nationalité algérienne devait être égale pour tous. Il y a également la question des bases militaires. Puissance mondiale, la France entendait conserver la base de Mers El Kebir pour contrôler l'ouest méditerranéen, notamment le stratégique verrou de Gibraltar. Elle gardera aussi pour 5 ans les bases du Sahara d'In Ekker, de Reggane et de Colomb-Béchar. Certaines clauses demeurées secrètes ont également retardé la négociation.
Pouvez-vous être plus précis sur ces clauses secrètes des accords d'Evian?
Une indiscrétion du journal Le Monde avait révélé en 1964 l'existence d'essais nucléaires au Sahara dans la base de Reggane précisément. Le président Ben Bella avait étouffé l'affaire en demandant aux Français de poursuivre leurs essais «discrètement» et surtout de «ne pas en parler», selon Alain Peyrefitte, conseiller et biographe du général de Gaulle. Il y avait aussi les essais chimiques de la base de B2 Namous dans le sud algérien qui se poursuivront jusqu'à la fin des années 1960. Le hasard avait voulu qu'un jour nous apprenions de la bouche même d'un éminent négociateur d'Evian l'existence de ces clauses secrètes. J'étais étudiant en 3e année de Sciences-Po au début des années 1970. Mohamed Seddik Benyahia, alors ministre de l'Enseignement supérieur avait humblement accepté de venir assister à notre traditionnelle conférence de méthode qui traitait de la coopération algéro-française à travers les accords d'Evian. Sans en révéler le contenu, le ministre nous avait appris l'existence de ces clauses secrètes qui seront révélées par la presse algérienne, notamment par Algérie Actualités, après coup.
Comment expliquez-vous que le contentieux mémoriel perdure alors que les générations française et algérienne de la guerre sont pour la plupart «passées»?
Le choc des mémoires perdure d'abord pour des raisons de politique intérieure. En Algérie, la mémoire reste le stock inépuisable de la légitimation politique de tous ceux qui prétendent à l'exercice du pouvoir. En France, c'est soit «il faut oublier tout ça», soit on en use et abuse à chaque échéance électorale pour mobiliser à son profit des parties encore très sensibles à tout ce qui rappelle «le déchirement» algérien. Le problème c'est qu'en France, les groupes mémoriaux ne fonctionnent pas tous dans le même sens. La perception des «évènements» d'Algérie par la jeunesse issue de l'émigration, et celle des enfants de harkis ou de pieds-noirs restent encore difficilement conciliables. Evidemment, pour les Algériens il n' y a pas que des raisons politiques. La guerre de libération, avec ses souffrances, sa victoire douloureuse et la fierté du vainqueur... reste le récit fondateur majeur dans toutes les couches de la société. C'est le ciment national du vivre-ensemble. Y renoncer, c'est risquer de déconstruire une cohésion encore fragile. Ce n'est pas par hasard que les luttes démocratiques, et tout particulièrement celles de la jeunesse, continuent à puiser leurs référents dans le combat libérateur. Le fait est que les mémoires algérienne et française resteront encore longtemps antinomiques.
Qu'est- ce qui pourrait à votre avis atténuer cette antinomie et faire en sorte qu'il y ait une détente durable dans les relations franco-algériennes?
On continue à se voiler la face et à faire dans un relativisme de mauvaise foi. L'Etat fédéral canadien a fait contrition vis-à-vis des peuples premiers écrasés par l'occupation européenne de leurs territoires. L'Allemagne vaincue avait reconnu tous les crimes du régime nazi. C'était le préalable au rétablissement de relations cordiales entre l'Allemagne et l'Europe en général et la France en particulier. Lorsque Jacques Chirac avait reconnu la responsabilité de l'Etat français dans les souffrances infligées aux juifs de France, il avait contribué au soulagement de la communauté juive et à son confort dans la communauté nationale française. Les Algériens ont subi au cours des 130 années de colonisation, notamment durant la guerre de libération, l'écrasement et des souffrances indicibles qui n'ont épargné aucune famille.
On peut dire même que les Lumières européennes, alibi de la conquête et de l'occupation coloniale, ont joué à rebours pour les peuples colonisés. Alors que faire? Je l'ai écrit et le répète aujourd'hui, l'Etat français, comptable de toutes ces souffrances, doit exprimer publiquement nettement, sincèrement une forme de repentance à l'égard du peuple algérien. C'est une condition nécessaire pour un apaisement durable des mémoires, pour tous les groupes touchés par les drames algériens. Ce n'est que justice et la France n'en sortira que grandie


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