À peine Cole Tomas Allen a-t-il ouvert le feu lors du gala des correspondants à Washington, visant un lieu où se concentrait le gratin américain – journalistes, responsables politiques et membres de l'appareil d'Etat – que les plateaux télé, les éditorialistes et les responsables politiques ont aussitôt relayé une condamnation uniforme, sans la moindre dissonance. La condamnation a été immédiate, totale, saturée de vocabulaire moral et judiciaire : « haine », « dérive », « folie », « tentative d'assassinat », « terrorisme ». L'acte, parce qu'il émane d'un individu – au demeurant décrit comme « presque un génie » et « super stable » –, est immédiatement isolé, pathologisé, expulsé hors du champ du politique. Il n'y a rien à comprendre, rien à contextualiser : seulement à condamner. Or, dans un texte structuré – dont seuls des extraits ont été rendus publics – Cole Tomas Allen expose ses motivations, désigne ses cibles et formule une justification politique explicite, notamment dirigée contre des responsables de l'administration Trump et certaines de leurs politiques, en particulier en matière migratoire et internationale, y compris la guerre contre l'Iran. Il présente son geste comme une forme de révolte contre ces politiques, contre les crimes de l'administration Trump. L'interdiction de politiser l'acte individuel Par ignorance historique ou par cécité politique, aucun journaliste ni aucun observateur n'aurait songé à le comparer au geste de Marinus van der Lubbe ou de Friedrich Adler, l'un accusé d'avoir incendié le Reichstag en 1933, l'autre ayant assassiné le chef du gouvernement austro-hongrois en 1916 pour dénoncer la guerre. Une telle analogie aurait aussitôt déplacé l'acte du registre de la « folie » vers celui du politique. Elle aurait suggéré, fût-ce implicitement, qu'il pouvait être lu comme un geste d'opposition radicale, voire de résistance contre la guerre menée par l'Etat américain contre l'Iran. Or c'est précisément ce que le discours dominant occidental interdit : qu'un acte individuel puisse avoir un sens politique. C'est cette interdiction de politiser l'acte individuel qui permet, en creux, de requalifier et d'absoudre la violence lorsqu'elle émane de l'Etat impérialiste américain, fauteur de guerres permanentes. Ce traitement politico-médiatique de l'acte individuel, en apparence irréprochable, révèle en réalité une mécanique bien plus sélective. Car cette même unanimité se dissipe dès lors que la violence change de nature et d'auteur. Quand la violence de guerre destructrice systémique émane du sommet de l'Etat impérialiste américain, décidée, planifiée, exécutée par le chef de gang des tueurs de masse, Donald Trump et son appareil militaro-stratégique, elle ne suscite plus ni le même langage accusateur ni la même condamnation morale : elle est expliquée, contextualisée, et souvent, au bout du compte, admise, voire naturalisée. Ce qui était « haine » devient « stratégie militaire ». Ce qui était « folie » devient « décision souveraine ». Ce qui était « crime » devient « opération armée légitime ». La violence armée impérialiste américaine ne disparaît pas : elle est blanchie, sacralisée, puis normalisée. Deux poids, deux registres D'un côté, la violence individuelle résiduelle est traitée comme une anomalie absolue : dissociée de tout contexte, réduite à une défaillance personnelle, enfermée dans une grille morale qui interdit toute interrogation politique. Elle est délibérément amplifiée pour choquer, scandaliser et conduire à une condamnation sans réserve de son auteur, en l'occurrence Cole Tomas Allen. De l'autre, la violence armée structurelle de l'Etat impérialiste américain – bombardements, assassinats ciblés, destructions massives –, décidée et conduite sous l'autorité de Donald Trump, est immédiatement réinscrite dans un récit de nécessité stratégique et de légitimation sécuritaire. Elle devient compréhensible, voire nécessaire. Elle est analysée, contextualisée, justifiée. Elle n'est plus un scandale : elle est présentée comme une opération militaire légitime, en réalité une punition collective sadique infligée à des populations civiles et à des dirigeants désignés comme cibles. La rhétorique occidentale au service de la banalisation de la violence de guerre Mais plus encore : cette violence de guerre américano-israélienne, à l'œuvre en Iran et au Liban, est mise en scène, accompagnée, et suivie avec une forme d'attention fascinée. Les frappes deviennent des mises en scène calibrées, les offensives des démonstrations, les destructions des preuves de puissance. La violence armée n'est plus seulement expliquée : elle est intégrée dans une dramaturgie impériale pilotée depuis la Maison Blanche par Donald Trump. Ce basculement repose sur un outil central : le langage. Quand un militant anti-guerre commet un acte violent, les mots accusent. Quand le chef de gang des tueurs de masse, Donald Trump, ordonne et supervise des opérations meurtrières, les mots excusent. Les bombardements deviennent des « frappes », les assassinats des « neutralisations », les destructions des « opérations ». Le vocabulaire ne décrit plus : il filtre, il atténue. Il ne montre pas la violence : il la traduit dans une langue aseptisée qui en amortit la brutalité. Le sang disparaît derrière les termes techniques, les morts derrière les bilans, les victimes derrière les objectifs. La réalité est la même, mais le récit médiatique occidental la reconfigure. Ce travail du langage, tel qu'il est opéré par les médias occidentaux, produit un second basculement : la conversion des morts en variables. Les victimes civiles ne sont plus des êtres humains, mais des données : des « pertes », des « effets collatéraux », des chiffres intégrés à un raisonnement stratégique. Sur les plateaux télé et dans les colonnes des journaux, la mort du Palestinien, de l'Iranien ou du Libanais ne fait plus événement : elle s'intègre, se normalise. Elle ne scandalise plus : elle s'additionne. La violence armée destructrice n'est plus un problème moral : elle est absorbée et recyclée en instrument de justification des violences de l'Etat américain et de légitimation des guerres occidentales, notamment israéliennes. Ce déplacement ouvre sur une autre dimension : la fascination. Les médias occidentaux insistent sur la précision des frappes, la sophistication des armes, l'efficacité des opérations. La guerre est décrite comme une démonstration technique, érigée en preuve de la supériorité occidentale. Ce qui est mis en avant, ce n'est pas la réalité humaine des destructions, mais leur performance. La normalisation médiatique des guerres occidentales en Iran et au Liban Sur les chaînes d'information en continu, la guerre devient un spectacle de maîtrise. La destruction n'est plus seulement montrée : elle est mise en forme, stylisée, rendue regardable, parfois même captivante. Images nocturnes de missiles, cartes, simulations, chronologies : tout concourt à rendre la guerre attrayante. Voire distrayante. Ce qui apparaît alors, ce n'est pas seulement une différence de traitement, mais une véritable hiérarchie morale. Toutes les violences ne se valent pas, non pas en fonction de leurs effets, mais de leur origine. Dans le discours dominant, les guerres menées par l'Occident – en particulier par les Etats-Unis et Israël – sont présentées comme légitimes ou nécessaires ; à l'inverse, la lutte armée menée par des Palestiniens ou des Iraniens est immédiatement qualifiée de terroriste. Ainsi, ce qui provoque une onde de choc morale lorsqu'il s'agit d'un individu isolé devient, lorsqu'il s'agit de bombardements ou d'assassinats décidés au sommet de l'Etat impérialiste américain, une banalité stratégique, une « opération de police » extraterritoriale tenue pour légitime. À force d'être justifiée, expliquée, puis intégrée, la violence armée destructrice des forces occidentales et israéliennes cesse d'apparaître comme une transgression pour devenir une abomination ordinaire. Elle devient un horizon possible, une option parmi d'autres. Le massacre n'est plus impensable : il devient envisageable. La violence militaire exercée par les dirigeants occidentaux n'est plus seulement tolérée : elle est normalisée, légitimée et activement relayée par le discours médiatique. On peut aller plus loin : ce traitement médiatique ne se contente pas de banaliser la violence armée institutionnelle, il en organise la consommation. Les frappes sont suivies, commentées, disséquées avec minutie depuis les plateaux des chaînes d'information en continu, où officient désormais, en permanence, généraux et experts militaires chargés de normaliser les guerres impérialistes en cours. Les destructions sont détaillées, répétées, mises en série. Chaque opération militaire devient un moment de prouesse technologique occidentale, chaque offensive une démonstration de force érigée en modèle, presque un cas d'école. La guerre n'est plus seulement racontée : elle est mise en scène, orchestrée, presque consommée par les dispositifs médiatiques eux-mêmes. C'est là que se joue une dimension plus grave : l'adhésion des médias et des élites politiques des pays occidentaux à la logique même de la violence armée étatique. De Washington à Tel-Aviv, en passant par Paris et Londres, une accoutumance à la violence de guerre s'installe au sommet de l'Etat et dans les rédactions, jusqu'à la rendre acceptable, voire nécessaire, et demain généralisable. Au fond, tout se joue là. L'acte de Cole Tomas Allen est immédiatement condamné comme « haine » ou « terrorisme », vidé de toute portée politique. À l'inverse, les violences armées décidées par Donald Trump et l'appareil militaro-stratégique américain sont traduites, expliquées, et rendues acceptables. L'acte isolé de Cole Tomas Allen est érigé en crime absolu ; les violences militaires répétées, décidées et commises par Donald Trump, sont absoutes, voire bénies.