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Les jardins suspendus de Tibhirine
PÈLERINAGE AU «MONASTÈRE RESSUSCITE»
Publié dans L'Expression le 23 - 12 - 2004

Huit ans après la disparition des moines trappistes, la terre reverdit et l'hiver ressemble au printemps.
C'est toujours avec émotion que l'on retourne à Tibhirine. Le petit village enclavé entre Tamesguida et Médéa porte aujourd'hui la vie que manifeste bruyamment les enfants scolarisés dans l'unique école. Quelques nouvelles bâtisses, comme ce petit centre médical, attestent de l'intérêt que portent les autorités locales de Médéa à ce village, tourmenté depuis le martyr des sept moines, il y a huit ans de cela, mais ces petites retouches sont imperceptibles tant la majesté, la grandeur et la nature hostile du coin restent encore à ce point intactes pour échapper à toute idée de l'adoucir ou de l'enjoliver.
Située à sept kilomètres au nord-ouest de Médéa, Tibhirine est la région qui fascine et rebute à la fois, tant la mort des sept moines, enlevés puis assassinés le 21 mai 1996, nourrit la polémique et alimente le débat depuis. Les zones d'ombre qui ont entouré cette affaire depuis son début, c'est-à-dire depuis l'alerte donnée à la gendarmerie de Médéa par un moine qui dormait dans une aile du monastère au matin du 27 mars 1996, puis la revendication annoncée par le GIA, jusqu'à l'annonce de la mise à mort, puis la découverte des sept têtes sans corps, le malaise a été trop fort autant pour les diplomates et services spéciaux algériens et français que pour les rares journalistes qui ont tenté vainement de percer à jour le drame qui s'est joué à huis clos entre le 26 mars et le 21 mai 1996. Seuls les sous-traitants de l'information, les commensaux et autres palefreniers du sécuritaire s'en sont donné à coeur joie de semer à tout vent des exégèses puisées dans le prêt-à-écrire.
Le ciel dans le jardin fruitier
Ce qui importe aujourd'hui au cours d'une incursion entre la vigilance des gardes communaux et le sauf-conduit de la gendarmerie locale, c'est de faire un pèlerinage informatif au monastère, retrouver l'esprit de ses occupants disparus, voir, toucher, humer le quotidien des trappistes dans ce qui fût naguère Notre-Dame de l'Atlas et le pôle d'attraction non pas uniquement des religieux de l'ordre de Trappe, mais aussi de tous les ermites du Maghreb, comme nous l'affirme il y a quelques années le père François de Villaret, grand ermite et docte bourlingueur du Sud algérien.
Hormis le monastère, imposante bâtisse édifiée dans les années vingt du siècle dernier, il y a peu de choses à voir à Tibhirine. Le village est à la limite du misérable et les petites gens qui y vivent encore, survivent en fait au jour le jour. Seule l'exubérante insouciance des enfants qui jouent bruyamment arrive à donner vie à des pâtés de maisons agglutinées les unes aux autres de l'unique école. La route s'arrête là : on ne peut plus aller plus loin...
Plus loin, en face, un hameau enclavé au flanc du mont de Tamesguida, qui a donné son nom au village. Ici, la nature est plus importante que les hommes. Face à Tamesguida, les monts de Chréa sont le deuxième sommet en grandeur. Le mont de Tamesguida était, en 1996, le fief de celui qui avait donné l'amân, le pacte de non-agression, aux moines. Celui de Chréa constituait le quartier-général de Abou Abderrahmane Amine, l'émir signataire du communiqué annonçant le rapt des sept religieux français, le nom de guerre sous lequel siégeait Djamel Zitouni.
Tamesguida était le fief de Ali Benhadjar, qui faisait partie des six personnes qui, sous le commandement de Sayah Attiya, avaient pénétré, le 24 décembre 1993, dans le monastère et donné l'amân à père Christian. Chréa était le fief de celui qui allait rompre le contrat de confiance et perpétrer le massacre.
Les deux fiefs montagneux semblent encore lorgner le monastère, posé sur un mont de moindre hauteur, mais dominé de vastes espaces verdoyants. D'où que vous regardez, votre oeil se posera sur grandeur et majesté et vous ne ressentirez, alors, que la petitesse et l'insignifiance de la personne humaine dans le processus naturel et l'évolution des choses.
Le paradis en miniature
Le sol reverdit et l'exubérance luxuriante des bois et fourrés annonce déjà le printemps. Romarin, menthe, luzerne, coriandre, origan, laurier et thym embellissent les coteaux et emplissent l'air d'effluves à nulle autre pareille. Bientôt, marguerites et coquelicots émailleront les prés alentours de couleurs joyeuses et vives, mais déjà l'air vivifiant d'un hiver très clément aux journées tièdes et printanières.
Dans le monastère se trouve un condensé de la nature du dehors, en plus beau, plus abondant et plus raffiné. Les jardins sont encore entretenus avec goût par le seul moine qui y officie cinq jours sur sept. Dans le premier jardin du monastère, les moines avaient naguère taillé une table ronde et des sièges dans la roche fiable de la région. Dans un autre jardin, une table parfaitement ronde et trois sièges sont faits d'un tronc d'arbre et de branches-mères d'un eucalyptus.
Les deux cloches du monastère ne tintent plus, mais se dressent, avec leur bronze encore luisant, comme les deux gardiens muets du secret des lieux. Toutes les portes, lourdes et hautes, sont fermées, en l'absence du seul moine-gardien, et les différentes parties du monastère restent hermétiquement closes, mais ne donnent à aucun moment l'air d'être lugubres.
Hanté par l'esprit omniprésent des suppliciés, dont on voit parfois, comme dans un éclair qui passe, la robe ceinte de fils tressés ou le capuchon rabattu et qui cache le visage pour mieux l'entourer de mystère, le monastère semble vivre par la grâce de cette force qui l'avait bâti, forgé, poli, nourri, embelli et entretenu pendant près d'un demi-siècle.
Toutes les parties du jardin, bordées de romarin, sentent la vie et la respirent. Les hauts arbres du monastère, dont certains sont presque centenaires, pointent vers le ciel avec vigueur, et les feuilles d'automne tombées sur le sol ont vite fait de se décomposer et de participer à la régénérescence de la terre. Dans la partie la plus à l'est du monastère, se trouve la source de la vie des jardins suspendus de Tibhirine: une large retenue d'eau d'environ dix mètres de longueur et de cinq de largeur a été creusée à même le sol par les premiers moines, et c'est grâce à elle que, même pendant la saison sèche ou de forte canicule, les religieux peuvent irriguer à satiété leurs jardins potagers et fruitiers, et qui se trouvent en contrebas du mur d'enceinte du monastère.
Ces jardins, modèles uniques d'ingéniosité et d'économie d'espace, sont organisés en «escaliers» (en «espaliers», diront les paysans du coin). Le premier, en appui au mur-nord du monastère, domine le second, et celui-ci se situe plus haut que le troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on se retrouve tout à fait en bas, avant qu'une discrète clôture en treillis de fils de fer ne vienne délimiter le jardin du village de Tibhirine, situé dans les contrebas du monastère. Si le jardin est enclos d'un grillage, il n'en fût pas ainsi autrefois, et les villageois pouvaient avoir accès aux cultures des moines : fruits, tomates, pommes de terre, fèves, petits pois, piment doux, salades et choux-fleurs. Le miel récolté dans les alvéoles de cire et dont regorgeait le jardin servait aussi pour ces apiculteurs de fortune à soigner les malades. Tout le village profitait des efforts de la communauté monastique et une symbiose s'était formée entre ces religieux chrétiens et les villageois musulmans et qui ne s'est jamais démentie.
Père Christian de Clergé, le supérieur de la communauté de Tibhirine et interlocuteur du GIA durant le rapt, Luc Dochier, Christophe Le Breton, Michel Fleury, Bruno Lemarchand, Celestin Ringeard et Paul Faure Miville étaient les fourmis travailleuses de ce petit coin enchanteur, volé au paradis et déposé un jour à Tibhirine. Huit ans après leur mort, la graine a poussé et le sel s'est dissous dans la mer en y répandant sa saveur.
Lorsque le portail se referme de nouveau et qu'on se retrouve à l'extérieur du monastère, on ne sait plus si on vient de quitter un monde pour un autre, un rêve pour la réalité, ou si on venait simplement de lire, comme dans un livre ouvert, la suite de la vie des moines qui s'est arrêtée pour nous, mais non pour la terre qu'ils avaient tant aimée. Oui, c'est vrai, parfois, le journalisme permet quelques rares moments de poésie, comme pour se racheter des cruautés de l'information qu'il nous inflige quotidiennement.


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